Mikhaïl Khodorkovski avait revêtu, dimanche, un élégant costume-cravate pour sa première conférence de presse d’homme libre, après avoir passé dix ans derrière les barreaux. Pour autant, pas question d’endosser de nouveau l’uniforme d’homme d’affaires. «Personnellement, je n’ai aucun intérêt à ce que des actionnaires de Ioukos gagnent ou perdent leurs procédures judiciaires lancées contre l’État russe», a indiqué à la journaliste d’opposition Xenia Sobtchak celui qui avait racheté Ioukos en 1995. «Pour moi, cet enjeu est révolu.»
Pour Khodorkovski, sans doute, d’autant qu’il s’était défait de ses parts de Ioukos en 2005. Mais pas pour certains des anciens actionnaires du groupe pétrolier qui avait fait de lui l’homme le plus riche de Russie à l’orée des années 2000, avant d’être démantelé au profit du géant public Rosneft.
«C’est merveilleux que Khodorkovski soit libre, se réjouit Tim Osborne, directeur de GML, la société créée dès la fin des années 1990 pour héberger les actifs de Ioukos à l’étranger. Mais pour nous, cela ne change rien. Nous continuons à nous battre pour prouver que nous avons été expropriés de manière illégale», explique-t-il au Figaro, depuis Londres.
L’enjeu financier est colossal. GML évalue à 103,5 milliards de dollars (77 milliards d’euros) les actifs qui auraient été confisqués par l’État russe. Juste avant l’arrestation de son PDG, fin 2003, Ioukos produisait 1 million de barils de pétrole par jour et possédait de nombreux gisements et raffineries.
En ajoutant les intérêts, GML réclame 130 milliards de dollars dans sa plainte déposée en septembre 2010 auprès de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye.
Le bras de fer judiciaire entre les actionnaires de Ioukos et le Kremlin a connu de multiples rebondissements et procédures parallèles. La justice russe, de son côté, avait accusé en 2006 les actionnaires de GML d’avoir fait main basse sur des milliards d’actifs de l’empire pétrolier. Depuis cette époque, il n’était pas question pour Tim Osborne de mettre un pied en Russie, de crainte de subir le même sort sibérien que Mikhaïl Khodorkovski.
Ce distingué avocat britannique n’est devenu directeur de GML qu’en 2004, plus d’un an après l’arrestation de l’oligarque. Il avait été sollicité par les actionnaires après la mort accidentelle (la justice britannique écarta l’hypothèse d’un attentat) du directeur de l’époque.
Qui sont ces actionnaires de GML?
Le principal d’entre eux se nomme Leonid Nevzline. Ce partenaire de Khodorkovski a lui aussi été la cible du Kremlin. Il a été condamné pour meurtre par contumace par la justice russe. Lui a toujours clamé son innocence. Il s’est réfugié en Israël d’où il continuait régulièrement à dénoncer l’incarcération de Khodorkovski.
D’après l’avocat Osborne, les deux hommes se sont entretenus par téléphone depuis la libération surprise du fondateur de Ioukos. Parmi les autres actionnaires s’estimant spoliés apparaît Vladimir Doubov, ancien homme politique russe, ou encore Platon Lebedev, proche collaborateur de Khodorkovski qui est toujours emprisonné en Russie.
La prochaine étape de ce long feuilleton judiciaire devrait se jouer au plus tard à la mi-2014, selon Tim Osborne. La Russie a accepté de participer à l’arbitrage devant le tribunal de La Haye. Des audiences ont eu lieu voici un an pendant six semaines.
Si les trois arbitres de La Haye, le Suisse Charles Poncet (désigné par GML), l’Américain Stephen Schwebel (désigné par Moscou) et le président, canadien, Yves Fortier, donnaient raison aux plaignants, l’État russe pourra faire appel. Mais Tim Osborne assure que la Convention de New York permettrait, sans attendre, de saisir des biens appartenant à la Russie.
L’exécution d’un arbitrage éventuellement favorable aux actionnaires serait suivie attentivement au Congrès, à Washington, car 15 % des petits actionnaires de Ioukos étaient américains. Une certitude, l’affaire ne sera pas réglée avant plusieurs années.
24-12-2013/Fabrice Nodé-Langlois/ Le Figaro.fr Article original
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