Un philosophe dénonce « une ostracisation des enseignants juifs » après une déprogrammation de conférence à l’hôpital de Strasbourg, une enquête interne ouverte

Gérard Bensussan, professeur de philosophie à l’Université de Strasbourg, a publiquement dénoncé sa déprogrammation d’une conférence organisée aux Hôpitaux universitaires, et fait le lien avec « une ostracisation des enseignants juifs ». Les HUS ont lancé une enquête interne dans la foulée.

Les Hôpitaux universitaires de Strasbourg traversent un épisode tumultueux. Le 4 juin, 13 universitaires signent une tribune dans l’hebdomadaire Le Point en soutien au professeur émérite de philosophie Gérard Bensussan. Celui-ci dit avoir été invité pour une conférence sur le grand âge au CHU de Strasbourg, puis finalement déprogrammé en raison « du contexte tendu actuel ». « Il serait devenu difficile d’assurer la sécurité du conférencier et celle des participants, les moyens de sécurité disponibles étant jugés insuffisants », indiquent les signataires de la tribune, sans que l’on sache à ce stade s’il s’agit des justifications réellement avancées par les organisateurs.

La tribune fait ensuite le lien avec le profil d’intellectuel juif actif de Gérard Bensussan : « Cette désinvitation intervient dans un contexte où Gérard Bensussan a donné des conférences sur l’antisémitisme contemporain, l’antisionisme radical et les nouvelles formes de délégitimation des Juifs dans l’espace public ». Le philosophe lui-même a réagi dans la foulée dans un article du quotidien l’Alsace, où il s’inquiète « d’une ostracisation des enseignants juifs dans le monde universitaire, qui prend une proportion croissante ». Nous n’avons pas pu joindre Gérard Bensussan à l’heure de publication de cet article.

Contactés, les Hôpitaux universitaires de Strasbourg ont réagi par un communiqué. Ils se désolidarisent des organisateurs directs de l’événement, le collectif « Rocher dans la tempête », en indiquant qu’il n’y a aucun « rattachement institutionnel » entre cette structure et le CHU. Dans les différents propos rapportés par l’Alsace et dans la tribune au Point, Gérard Bensussan explique effectivement n’avoir eu qu’un interlocuteur direct se présentant comme un membre de ce collectif. « L’organisatrice m’a signifié que la conférence avait été annulée pour des raisons de sécurité (…) Elle-même était affligée et j’ai vite compris qu’elle ne croyait pas elle-même à son argumentation », a-t-il rapporté.

Une enquête interne aux HUS ouverte

Le quotidien indique également que cette organisatrice serait une médecin travaillant au CHU. Après diverses recherches sur les réseaux sociaux, nous avons retrouvé plusieurs publications de Marie-Pierre Douchet, une cardiologue travaillant à l’hôpital de Strasbourg et se revendiquant membre du collectif « Stable comme un rocher dans la tempête ». Jointe par courriel, elle a estimé qu’il n’y avait « pas eu de déprogrammation puisqu’il n’y avait pas de programmation ». « C’était un premier contact de faisabilité, nous avons juste reporté cette conférence », a-t-elle précisé. Interrogée sur le motif de « contexte actuel tendu », elle n’a pas répondu.

Quel a été le niveau de communication entre les HUS et le collectif sur l’événement ? « Les HUS n’ont été aucunement consultés dans l’organisation de cette conférence et n’ont, en conséquence, émis aucune réponse dans ce sens », indique le communiqué de l’hôpital. Ladite conférence était pourtant prévue dans les locaux du CHU, selon les propos rapportés de Gérard Bensussan.

Par ailleurs, des éléments concordants indiquent que le collectif et les HUS entretiennent des liens depuis plusieurs années. Nous avons retrouvé des affiches de conférences précédentes, datant par exemple de mai 2024 ou de décembre 2023. Ce sont à chaque fois des universitaires qui sont invités à « dialoguer avec le personnel soignant ». Les logos des Hôpitaux universitaires et de la Faculté de médecine de Strasbourg y figurent clairement, et les invitations doivent se faire sur « IntraHus ». S’agit-il d’une plateforme interne aux HUS ? Quelle est la nature exacte du lien entre les HUS et ce collectif, qui visiblement organise plusieurs fois par an des conférences dans les locaux de l’hôpital ?

Nous n’avons pas du tout été mis au courant et la décision ne vient évidemment pas de nous Jean Sibilia, doyen de la Faculté de médecine de Strasbourg

Relancés sur ces éléments, les Hôpitaux universitaires de Strasbourg n’avaient pas fourni de réponse à l’heure de publication de cet article. Ils indiquent en revanche dans leur communiqué que le directeur général a « immédiatement demandé qu’une enquête interne soit diligentée », avant d’affirmer que « toute forme d’antisémitisme est strictement proscrite en son sein ».

Le doyen de la Faculté de médecine, Jean Sibilia, indique de son côté être « scandalisé » qu’une décision de ce type ait été prise « sans consulter l’Université ». « Nous sommes mis au courant du programme de ces conférences, pas de la gestion des invitations à moins que le sujet ne soit sensible. Dans ce cas, nous n’avons pas du tout été mis au courant et la décision ne vient évidemment pas de nous », a-t-il expliqué.

L’enquête de l’hôpital, organisée selon lui de manière conjointe avec l’Université, vise à déterminer précisément « les messages qui ont été passés » à Gérard Bensussan, « ce qui a été dit et ce qui n’a pas été dit » afin de clarifier la situation.

JForum.fr avec france3-regions.franceinfo.fr/
Les hôpitaux universitaires de Strasbourg (HUS) ont lancé une enquête interne à la suite d’une polémique à propos d’une conférence annulée ou reportée. • © Sébastien Bozon / AFP

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