Terrorisme et psychopathologie : comprendre les différences vitales
La ligne de démarcation entre le terrorisme authentique et la maladie mentale est irrémédiablement confuse. Néanmoins, à l’avenir, les décideurs de Jérusalem et de Washington devront établir, avec diligence, une corrélation plus étroite entre les principales politiques antiterroristes et les facteurs de causalité pertinents. (Expertise)
Un militant du Hamas dans la ville de Gaza (Photo: AP)
De nos jours, un effort analytique trop limité, à Jérusalem et à Washington, fait la distinction entre le terrorisme authentique – qui est toujours lié à certains éléments visibles du politique – et la violence animée par le désordre psychiatrique. Essentiellement, cette faille permet aux groupes terroristes organisés de se féliciter de ce qui est «simplement» l’effet d’une maladie mentale et cela encourage, simultanément, les décideurs à se méprendre parfois sur la véritable nature de leurs adversaires terroristes. Cette double lacune importante concerne à la fois les ennemis largement reconnus de la nation et ceux qui demeurent généralement non déclarés.
Il y a des leçons importantes à tirer, ici, pour nos dirigeants et nos universitaires. Certes, la religion et la politique ne sont pas forcément de véritables facteurs causaux de violence terroriste. Dans certaines circonstances, des justifications élevées peuvent ne représenter que des rationalisations ex post facto de barbaries humaines plus «ordinaires». Il s’ensuit que si nous voulons vraiment déclarer une «guerre» sérieuse contre le terrorisme – une guerre beaucoup plus grave que l’abondance de nouveaux slogans creux de politiciens superficiels – nous devrons alors dépasser la configuration standard des recours habituels en matière de sécurité nationale. Ce n’est pas que de tels remèdes soient nécessairement erronés ou mal conçus, mais plutôt qu’ils ne peuvent guère plus réaliser qu’un bricolage superficiel en marge de ce qui compte vraiment de faire.
Il y a quelques années, lorsque la science politique en était encore à ses débuts disciplinaires, Harold Lasswell, de Yale, décrivait les politiciens comme des personnes «déplaçant (transférant) leurs motivations privées sur des objets publics et rationalisant ce déplacement en termes d’avantage public». Ce que cela veut dire est que les motifs fondamentaux des politiciens sont généralement profondément personnels, se rapportent à des appréhensions concernant son propre statut individuel, et peuvent être justifiés par une prétendue « cause supérieure ». En conséquence, aucun candidat à la présidence américaine ne reconnaîtra jamais qu’il est candidat à des élections afin de maximiser ses besoins ou sa satisfaction personnelle, mais tous les candidats affirmeront sans hésiter qu’ils ont été proprement «appelés» à sauver une nation manifestement en péril.
Plus ca change … « Plus les choses changent, plus elles restent les mêmes.» Aujourd’hui, nous voyons que les formes publiques de rationalisation et de déplacement (de motivations) ne se limitent pas à la politique ordinaire. Beaucoup plus insidieusement, nous pouvons rapidement reconnaître que ces dynamiques de substitution animent déjà un grand nombre de terroristes et de groupes terroristes modernes.
Il n’y a pas de moyen scientifique infaillible de prévoir ou de diagnostiquer utilement les déterminations d’un acte relevant de motifs sous-jacents, mais même un regard superficiel sur les auteurs de crimes terroristes récents soutiendra une hypothèse «lasswellienne». La prochaine étape dans l’élaboration de politiques antiterroristes délibérées doit être une prise de conscience plus sobre du fait que nos adversaires terroristes les plus dangereux ne peuvent pas toujours être éradiqués par des évaluations du renseignement, du contre-espionnage ou de la sécurité intérieure. Aujourd’hui, la caractérisation standard des ennemis terroristes apparemment excentriques est la métaphore d’un «loup solitaire», mais nous devons aussi commencer à comprendre quelque chose de plus absolument fondamental :
La dynamique psychiatrique particulière qui pourrait déclencher le passage à l’acte chez les futurs «loups solitaires» n’exprime pas nécessairement un véritable engagement envers une cause ou une autre, mais plutôt une opportunité commode et utile pour conférer une relative « dignité » à ce qui, sinon, resteraient des crimes ordinaires, risquant de n’être classés que comme des faits divers.

En l’absence d’une telle dynamique de justification, ces crimes seraient simplement (et incontestablement) odieux et inexcusables. Cependant, avec son invocation auto-justificatoire, ils peuvent facilement devenir des actes annonciateurs de révolution, de libération ou de «martyre» présumés «héroïques». Pour l’auteur toujours calculateur – et la maladie mentale n’exclut pas une capacité intellectuelle élevée de maximisation du profit individuel – une métamorphose de la violence criminelle dans des formes d’obligation permises ou même célébrées pourrait être extrêmement bienvenue (valorisante).
Après tout, cette sorte de transformation ne peut offrir rien de moins que la conversion du mal en bien ; en effet, parfois, le mal peut se métamorphoser en quelque chose de sacré.
Pour le terroriste d’aujourd’hui, le meurtre de masse de non-combattants est toujours une expiation satisfaisante, une opération de bouc émissaire chorégraphiée qui évoque certains processus rituels d’épanchement du sang et de sacrifice religieux. Pour le djihadiste en particulier, la terreur peut trouver un refuge idéologique dans l’islam, mais le plus souvent, la théologie exprimée ne représente guère qu’un déguisement ou une mascarade commode. Cette théologie sous-jacente représente une source de radicalisme islamique sans équivoque et doit être reconnue de manière véridique. Néanmoins, sans une source disponible d’adhérents déjà passablement tordus, cela ne constituerait pas une menace véritable contre la civilisation.
Savoir jusqu’à quel point cette menace serait moindre, une fois les motivations et facteurs psychologiques neutralisés, n’est évidemment pas une réponse que nous avons des chances de découvrir sérieusement du côté de la politique.
« L’homme recherche le drame et l’excitation », écrit Erich Fromm, « mais lorsqu’il ne peut pas obtenir satisfaction à un niveau supérieur, il se crée le drame de la destruction ». Comme dans le sacrifice d’innocents, un sanglant rituel appliqué avec le sens de la justesse fournit à la perspective terroriste (1) un débouché (exutoire) apparemment incomparable pour ces pulsions ultra-violentes qu’il ne peut pas contrôler par la retenue ; et (2) une opportunité corollaire de déguiser des formes de meurtres authentiquement grotesques en actes de «foi».
En fin de compte, le terrorisme et la psychiatrie sont, de façon plausible, complètement indissociables. Mais jusqu’où irons-nous, à partir d’une telle fusion, sur le plan politique? Comment, de manière pragmatique, devons-nous nous appuyer sur ce facteur extrêmement complexifiant, pour créer une stratégie plus prometteuse de lutte contre le terrorisme? S’il y a littéralement des millions d’individus sans remords et profondément troublés par des myriades de pulsions diverses, à travers le monde, qui peuvent ressentir le besoin de «drame de destruction» et qui pourraient vraisemblablement découvrir une justification rétroactive ou une rédemption palpable dans la religion ou d’autres motifs «élevés», qu’est-ce qui peut être fait sur le plan opérationnel, pour les identifier et les neutraliser?
La tâche herculéenne, même si elle peut être exécutée d’une manière ou d’une autre de manière légale et décente, pourrait bien dépasser le cadre des possibilités. Ici, entre autres choses, le nombre de personnes impliquées serait écrasant. De plus, nous ne pouvons pas facilement convertir la politique antiterroriste utilisable en une nouvelle branche de l’urgence psychiatrique.
Cependant, nous ne pouvons pas simplement continuer à élaborer une politique aussi indispensable en fonction de multiples fausses présomptions. En dernière analyse, comme dans toute science, la vérité seule est disculpatoire (offre des éléments à décharge). En fin de compte, nos plans actuels concernant le terrorisme djihadiste devront peut-être être plus consciemment structurés sur la sagesse cumulative d’Erich Fromm et de Sigmund Freud que sur les idées expressément militaires de Sun-Tzu et de Carl von Clausewitz.
Avant tout, cela signifie : a) prendre soin de ne pas considérer toutes les entreprises de meurtre de masse «sous couverture idéologique» ou rationalisées comme des expressions d’un terrorisme authentique dans le cadre de ces massacres ; b) reconnaître les principales limites de la recherche et de l’identification de terroristes potentiels exclusivement en rapport avec des organisations ou mouvements terroristes connus ; et c) créer des «coupe-feu» mieux adaptés, entre les comportements psychopathiques et les interventions politiques. Cette dernière recommandation doit elle-même dépendre de certains efforts antérieurs visant à désintoxiquer les personnes potentiellement frappées par une telle notion absolutiste, extrêmement captivante mais encore contagieuse. C’est l’attente sans cesse déformée que le terrorisme puisse offrir aux assassins potentiels une voie incomparable d’identification vers le sacré.
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Louis René Beres, qui contribue fréquemment à IsraelDefense, est professeur émérite de droit international à Purdue. Il donne des conférences et publie de nombreux articles sur la sécurité israélienne et la stratégie nucléaire.
| 24/09/2018
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