L’ordre régional doit prendre en compte Chiites et Kurdes

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« Si l’Empire ottoman a été l’homme malade de l’Europe au XIXe siècle, le monde arabe est aujourd’hui devenu l’homme malade du monde. »
C’est par cette image-choc que l’écrivain et ancien ambassadeur de la Ligue arabe à Rome, Nassif Hitti, a décrit la situation qui prévaut au Proche-Orient.
Son intervention s’inscrivait dans le cadre d’une réflexion académique à l’occasion du centenaire des accords de Sykes-Picot qui se sont conclus par un remodelage de la région au lendemain du démembrement de l’Empire ottoman.

Organisée conjointement par la Maison du Futur et la Fondation Konrad Adenauer, un séminaire a réuni deux jours durant des représentants de prestigieux think-tank et centres de recherche (dont Carnegie, ME Institute, Ifri, Seta, Moscou Institute of international relations), plusieurs professeurs d’universités (Chatham House, Institut catholique de Paris, Shawnee State University) et plusieurs responsables politiques venus d’Irak, de Jordanie et de Palestine.

D’apparence simple, l’interrogation formulée lors de ce colloque était de savoir si, cent ans après la conclusion des accords de Sykes-Picot, et à la lumière des menaces de désintégration de la Syrie et de l’Irak notamment, il est possible de concevoir un nouvel ordre au Proche-Orient.

Partagé en zones d’influences sans avoir pris en compte, diront certains, les frontières ethniques, religieuses ou communautaires, voire même tribales, le Proche-Orient peut-il imputer ses malheurs à cet acte géopolitique du début du siècle dernier ?
La faute incombe-t-elle aux seuls François Georges-Picot et Marc Sykes et à leur accord secret – « dernier acte de la division du monde par les Européens » ?
La remise en question aujourd’hui des frontières artificielles imposées, en 1916, par les deux puissances française et britannique est-elle légitime, voire fondée sur des réalités sociopolitiques ?
Autant d’interrogations qui ont alimenté des débats passionnés, mais non moins constructifs, le temps d’une plongée dans les arcanes de l’histoire pour mieux comprendre et repenser l’avenir de la région.

Les responsabilités en jeu
À l’ombre de la résurgence des revendications ethniques notamment kurdes, du retour en force de l’islamisme – longtemps refoulé par la vague du nationalisme arabe et des aspirations laïques – mais aussi de la guerre larvée ou déclarée que se livrent forces régionales et internationales au Proche-Orient, la question reste de mise : les frontières du siècle dernier peuvent-elles encore tenir à la lumière des « brèches créées au sein des entités issues de ces accords » ?
Car interroger l’histoire, c’est aussi pointer du doigt les responsabilités par-delà les structures et les entités en place, dans une approche globale qui tiendrait compte aussi bien des particularismes locaux que des appétences ou des ratages des grandes puissances.
« Le nouveau jeu international et régional de l’année 2016 à l’égard des peuples de la région est, du point de vue des intérêts en cause, des objectifs et des intentions, similaire au jeu régional qui prévalait en 1916 », a commenté l’ancien chef d’État, Amine Gemayel. Avant de rappeler que les notions de peuple, ou d’autodétermination étaient à l’époque complètement occultées de l’agenda des artisans de la région.

Une thèse amplement justifiée par « la désastreuse politique de la Grande-Bretagne en Palestine, et le projet de mettre un État dans un autre », note le professeur de sociologie politique à l’Institut catholique de Paris, Joseph Maïla. Il reste convaincu que la centralité de la question palestinienne est toujours de rigueur et le passage obligé pour tout règlement.

Échec de l’État moderne
Cependant, il serait trop facile de faire assumer le blâme aux accords Sykes-Picot et certainement plus difficile d’admettre que les États de la région ont échoué à mettre en place des États modernes, en lieu et place de frontières communautaires et ethniques, conviennent à dire plusieurs chercheurs.
Lorsque les États de la région se sont débarrassés du joug colonial, cela n’a pas pour autant entraîné une stabilité, a estimé Adrew Tabler, du Washington Institute for Near East studies.
La Syrie, le maillon le plus faible et le plus instable avec plusieurs coups d’État, avait à l’époque démontré « une stabilité de façade avec la mise en place du parti Baas », donc perçue comme telle à l’ombre de la guerre au Liban et de la fragilité de ce dernier, estime le chercheur.
Le problème, enchaîne Amr el-Azem, professeur d’histoire et d’anthropologie aux États-Unis, n’est pas tant « le caractère artificiel et volatile de l’État, mais plutôt la persistance des régimes syriens successifs à supprimer l’émergence d’une identité nationale solide ».
À celle-ci s’est substituée la promotion de d’identité supranationale, telle « la Syrie d’Assad », ou encore la promotion du facteur ethnique dressant les frontières entre arabes et kurdes

L’émergence de structures stables
Pour nombre d’intervenants, comprendre les effets de Sykes-Picot, c’est reconnaître avant tout que ces accords, par-delà les intentions de leurs auteurs, les résistances nationales rencontrées ici et là, ont fini tout de même par donner naissance à la notion d’État-nation, cadre structurel qui va prouver sa solidité face aux épreuves du temps et de l’érosion apparente des États de la région de nos jours.
Retraçant le contexte historique des accords de Sykes-Picot, Joseph Maïla dira : « C’est l’histoire de très veilles sociétés qui vont rencontrer la jeunesse de l’État. »
« Si l’on veut imputer à ces accords l’échec actuel, on se trompe. Au contraire, c’est dans leur cadre que s’est développé un sentiment d’appartenance à l’État », dit-il.
Le directeur du Middle East Alternatives (Washington), Hassan Mneimné, cite notamment l’exemple du Liban qui, a-t-il dit en substance, a souffert d’une guerre dévastatrice avec des aspirations confirmées de fédération, voire de partition, ou encore de fusion avec la Syrie.
« Ce n’est pas pour autant que ces ambitions se sont réalisées. La guerre est terminée, mais le Liban, appauvri, affaibli, est toujours un. »

La conclusion sur ce point est quasi unanime parmi les intervenants : si les frontières dessinées dans le cadre des accords de Sykes-Picot n’ont pas été affectées à ce jour, c’est qu’elles ont réussi quelque part à jeter les fondements de structures solides préfigurant les États-nations.
L’échec de la construction de l’État est principalement à mettre sur le compte de la faillite des gouvernances locales et des élites politiques rongées par la corruption, la ploutocratie. Il est également dû aux autoritarismes greffés ici et là qui ont empêché un sursaut vers la modernité et l’émergence de démocraties.
« Le grand gagnant de cet échec est le courant islamiste, qui n’a jamais accepté le nationalisme arabe, qui a composé ensuite avec l’idée des États arabes sans jamais agréer toutefois la création d’États modernes », enchaîne M. Maïla, qui rappelle que l’idée du califat est celle de « l’abolition des frontières ».
Et M. Nassif Hitti d’ajouter que le printemps arabe a été « kidnappé par les affrontements géopolitiques et par la sociologie ».
« La résurgence d’identités sectaires accompagnées de solidarités transnationales est devenue un facteur-clé dans l’évolution d’une situation ponctuée par une série de crises multiples », dit-il.
Une situation aggravée par l’échec de l’administration américaine à rectifier le tir, en repensant l’Irak en trois parties ou fédérations, sunnite, chiite et kurde, sous l’impulsion de conseils prodigués par « des historiens amateurs », commente encore Hassan Mneimé. Le mimétisme devait malheureusement inspirer des situations similaires en Syrie, poursuit-il.

Pas de nouvelles cartes du Proche-Orient
Contrairement à certaines rumeurs ou idées reçues, il n’existe pas, dans les hautes sphères de la prise de décision, un nouveau Sykes-Picot dans le sens d’une nouvelle carte visant à réviser les frontières dans la région, conviennent plusieurs intervenants.
« Le seul candidat à un changement de carte géographique est l’entité kurde », précise M. Mneimné.
Bref, si le paysage semble actuellement sombre et complexe, cela ne signifie pas pour autant que les issues de sortie sont inexistantes.

Au final, le vice-président du Middle East Institute, à Washington, Paul Salem, passe en revue les options réalistes, dont l’intégration régionale, qui suppose la nécessité d’envisager les règlements aux problèmes par-delà les territoires à proprement dit. Cette issue ne saurait toutefois être considérée sans avoir auparavant résolu le problème de la menace de l’État islamique. Cela suppose également une coopération entre les puissances internationales et les acteurs régionaux afin de définir un nouvel ordre dans la région en tenant compte et en incluant dans le processus des acteurs incontournables : les chiites et les Kurdes.

OLJ Jeanine JALKH 

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