En trois minutes, une bonne chanson peut nous faire tout oublier mais aussi, parfois, nous pousser à réfléchir. Deux profs de philo mélomanes tentent de rendre plus accessible l’oeuvre des philosophes en puisant leurs références dans les paroles des Rolling Stones, de Led Zeppelin ou de Stromae.

« C’est un piège que je tends… La philosophie, c’est difficile à vulgariser, mais on peut essayer d’attirer les gens. Et je pense qu’ils viennent plus facilement avec un morceau rock qu’un texte de Heidegger », explique Francis Métivier, professeur de philosophie, auteur du livre « Rock’n Philo » récemment paru en poche.

Guitare à la main, cet enseignant mélomane de 52 ans décline le concept sur scène, pour des insolites « concerts-philo » où il alterne morceaux en live et analyse « philosophique » des paroles. Il se livrera à l’un des ces exercices vendredi soir au cinéma MK2 Grand Palais, à Paris, pour parler « politique, des Beatles à Rousseau ».

Au programme notamment: « Les Barbares », l’un des premiers succès de Bernard Lavilliers , pour introduire la pensée de Marx sur la lutte des classes, « London Calling », des Clash, pour évoquer « la révolte politique » et la philosophie de Hegel, ou encore « Gimme Shelter » des Rolling Stones (Yeah, a storm is threatening/ My very life today/If I don’t get some shelter/Lord, I’m gonna fade away), titre dans lequel le professeur voit des liens avec la vision de Diderot de la guerre et de la paix.

« Les gens ne savent pas trop à quoi s’attendre en venant », reconnaît le « prof-chanteur », qui assure être « beaucoup plus classique » dans sa pédagogie devant ses élèves.

C’est précisément dans sa classe, devant des élèves passablement endormis, que lui est venue l’idée d’évoquer « le scepticisme antique » de Pyrrhon à travers l’hymne de Led Zeppelin, « Stairway to Heaven », et son gimmick « It makes me wonder » (« Ca m’interpelle »). Un morceau dans lequel ce féru de rock voit un dialogue entre une femme dogmatique, qui croit qui tout ce qui brille est d’or (« There’s a lady who’s sure all that glitters is gold ») et le narrateur, sceptique.

Même goût pour la « pop philosophie » chez Marianne Chaillan. Mais cette enseignante de Marseille (en terminale et à l’université) puise principalement ses références musicales dans la variété française, n’ayant pas peur de relier Nietzsche à Stromae (« Ta fête » serait, avec son double sens de l’expression « faire la fête », une métaphore de la vie vue par le philosophe, comme une débauche d’énergie mais aussi un combat:  » Défonce- toi, mais tu vas te faire défoncer. ») et Eddy Mitchell (à travers les paroles de « Pas de boogie-woogie », qui moque les interdits de la religion), Platon à France Gall et Zaz ou Freud à Maître Gims (avec sa chanson « Zombie » et ses allusions à la « conscience » et au « subconsient ») et Jean-Jacques Goldman (auteur de « A nos actes manqués »).

Pour elle aussi, l’idée est venue à l’occasion d’un cours où elle tentait avec difficulté d’intéresser des élèves aux subtilités de la pensée du Britannique David Hume.

« C’était un texte qui répondait à la question: qu’est-ce que le moi? Y a-t-il une permanence du moi à travers le temps? Un public de jeunes de 17 ans, ça ne leur parle pas… Je ne sais pas pourquoi, je me suis alors mis à réciter des paroles d’une chanson de Céline Dion, « On ne change pas », comme si c’était un poème de Rimbaud! Et là, ça a tout de suite capté leur attention, ça a eu le mérite de les amuser… », témoigne l’enseignante.

« Avec cette chanson (« On ne grandit pas / On pousse un peu, tout juste »), ils ont compris la problématique et j’ai pu revenir au texte de Hume, c’était gagné! », raconte-t-elle, ce qui l’a incitée à prolonger l’expérience dans un livre (« La Playlist des philosophes », éditions Le Passeur).

Évidemment, l’important reste « le texte philosophique », pas les illustrations piochées dans les chansons voire les films, précise Marianne Chaillan, mais c’est « un outil pédagogique commode » pour emmener les élèves vers « des textes très ardus ».

« Ce n’est pas s’abaisser que d’aller chercher un langage commun avec les interlocuteurs qu’on a en face de nous pour leur montrer que ce n’est pas deux mondes coupés l’un de l’autre, sans sacrifier ni en rigueur ni en exigence conceptuelle. »

LNO

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