Poutine , les dessous du retrait

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Les cadeaux d’anniversaire du Kremlin sont rarement gratuits. Le retrait partiel des forces russes de Syrie annoncé le lundi 14 mars dans la soirée par Vladimir Poutine et mis en œuvre dès le lendemain matin coïncide très exactement avec l’anniversaire tragique des cinq ans du conflit syrien, qui aura fait jusqu’à maintenant plusieurs centaines de milliers de mort, dont une majorité de civils, et des millions de déplacés. Le geste du président russe ne saurait ressembler à une reculade. Le retrait militaire lui permettra au contraire d’accroître la pression diplomatique qu’il exerce dans le cadre des négociations de Genève relatives à l’avenir de la Syrie et rouvertes en début de semaine. Fort de son succès, Vladimir Poutine peut envisager une sortie de crise politique qui prenne en compte les intérêts stratégiques de la Russie au Moyen-Orient pour un coût militaire atténué que la Russie peut encore supporter.

Surprendre pour traiter d’égal à égal avec les Etats-Unis

Depuis longtemps déjà, mais plus encore depuis le discours qu’il a prononcé à l’Assemblée générale des Nations Unies le 29 septembre 2015, Vladimir Poutine défend la vision d’un monde multipolaire formé de nombreuses puissances régionales aux intérêts parfois divergents, mais entre lesquelles les Etats-Unis n’auraient plus le titre privilégié de garant exclusif de l’ordre mondial. Beaucoup d’analystes ont moqué cette prétention russe à rejouer le schéma de la Guerre froide, ne manquant de rappeler que la Russie demeure ce que Georges Sokoloff appelait une «puissance pauvre», dont le produit intérieur brut équivaut à celui de l’Italie. Malgré ce constant handicap de Moscou, antérieur à l’Union soviétique, force est de constater que, hier en Ukraine et aujourd’hui en Syrie, Vladimir Poutine est parvenu à replacer son pays au cœur du concert des nations. En annonçant par surprise le retrait partiel de ses troupes, le président russe veut même fixer le tempo et tenir la baguette de chef d’orchestre alors que Barack Obama ne dispose plus d’une grande marge de manœuvre dans sa dernière année de mandat.

Face au géant américain, le Kremlin pèse indubitablement moins, mais profite de chaque occasion pour s’engouffrer dans les brèches laissées béantes par les erreurs occidentales. Vladimir Poutine joue ainsi la carte de la rapidité, de l’imprévisibilité et de la surprise. Ce fut déjà le cas en Ukraine quand le président élu Viktor Ianoukovitch fut destitué par l’opposition pro-Maïdan malgré les termes de l’accord de paix du 21 février 2014 passé entre les deux parties et paraphé par les pays occidentaux. La réaction russe fut immédiate: sans violence, la Crimée fut de facto rattachée à la Russie dans les semaines qui suivirent. Telle fut encore la stratégie de Vladimir Poutine quand il annonça le 30 septembre 2015 le lancement de l’intervention russe en Syrie, avec l’accord du gouvernement de Bachar el-Assad. On pensait alors dans les chancelleries occidentales que le régime de Damas allait tomber, acculé par les rebelles. Le début de l’intervention russe fut une surprise de taille. Sa fin partielle l’est aujourd’hui tout autant.

Pourtant, Vladimir Poutine lui-même l’avait annoncée … dès le départ. Le blog de géopolitique «Bouger Les Lignes» rappelle ainsi qu’au micro d’Europe 1, le président de la commission des Affaires étrangères de la Douma, Alexeï Pouchkov, avait déclaré le 2 octobre 2015 que «les frappes russes en Syrie devraient durer trois ou quatre mois». Traumatisée par l’expérience de la guerre en Afghanistan dans les années 1980, la Russie ne désirait aucunement s’enliser dans le désert syrien comme l’Armée rouge (ou l’armée américaine quelques années plus tard) dans les montagnes afghanes. Sans tomber dans un tel piège, la Russie aura réussi par ces surprises successives à changer les rapports de force au Levant. Comme le note le directeur de l’Observatoire franco-russe, Arnaud Dubien, «l’établissement d’un dialogue stratégique d’égal à égal avec Washington sur la Syrie est, vu de Moscou, le principal objectif atteint».

Forcer la main tant de l’opposition que du régime pour obtenir la fédéralisation de la Syrie

Pour Vladimir Poutine, il ne s’agissait pas d’intervenir militairement pour permettre au régime de Bachar el-Assad de reprendre le contrôle de l’intégralité du territoire syrien ou de prendre à sa seule charge l’éradication de l’Etat islamique. Dans une déclaration du 11 octobre 2015, le président russe a été très clair concernant les objectifs de son engagement militaire en Syrie destiné à «stabiliser les autorités légitimes (Bachar el-Assad, ndlr) et créer les conditions pour la mise en œuvre d’un compromis politique». En effet, cinq mois après le début de l’opération russe et plus de 6000 sorties aériennes des Soukhoï dans le ciel syrien, plus personne n’ose parler du départ de Bachar el-Assad comme préalable à une transition politique. On préfère envisager la création d’un «gouvernement d’unité nationale» au sein duquel Moscou garderait un œil très attentif dans la composition de l’opposition au régime. Le régime ou des éléments de celui-ci ne seraient pas exclus de ce gouvernement provisoire en attendant qu’une nouvelle constitution entre en vigueur en Syrie.

Le retrait partiel des forces russes permet aussi à Moscou d’envoyer un avertissement tant au régime de Bachar el-Assad qu’à l’opposition soutenue par les puissances sunnites, Arabie Saoudite, Qatar et Turquie en tête. Car le Kremlin veut imposer lors des négociations de Genève une fédéralisation de la Syrie, refusée tant à Damas qu’à Riyad, Doha et Ankara. Cette fédéralisation permettrait de maintenir l’unité territoriale de la Syrie, mais de sanctuariser une zone alaouite proche du régime dans la partie économiquement utile de la Syrie formée par la région de Lattaquié au Nord-Ouest et par celle de Damas au Sud-Ouest. Elle permettrait également de reconnaître une large autonomie aux Kurdes syriens présents au Nord sur le modèle de celle accordée par les Américains aux Kurdes irakiens d’Erbil en 2005. Mais cette voie russe n’est pas acceptée par toutes les parties. Bachar el-Assad annonçait il y a peu son souhait de reprendre le contrôle de l’intégralité du territoire syrien, expression d’un jusqu’au-boutisme qui ne plaît pas à Moscou. Quant aux puissances sunnites, elles se méfient d’une fédéralisation réalisée sous pression russe. Si Moscou obtient que l’armée gouvernementale – à dominance alaouite – et le Parti Baas de Bachar el-Assad ne soient pas démantelés lors de la recomposition politique du pays, elles ne parviendront pas à exercer leur imperium sur la Syrie. En prime, la Turquie s’inquiète d’un Kurdistan syrien étendu tout le long de sa frontière et soutenu par Moscou: il pourrait servir de base arrière au PKK turc, comme pendant la Guerre froide, ce qui suscite la crainte aiguë de l’autocratique Recep Erdogan. Une vengeance froide de la Russie pour la perte du bombardier Su-24 abattu par deux F-16 turcs en novembre dernier …

Préserver les intérêts stratégiques russes au Moyen-Orient

Les cinq mois de frappes russes en Syrie représentent un coût financier encore très supportable pour Moscou. Le budget annuel de cette intervention extérieure est estimé à un ou deux milliards de dollars par an, une somme que le ministère russe de la Défense peut prendre à sa charge. C’est même très peu si l’on considère que le changement de situation sur le terrain militaire avec la mise au pas des rebelles et le sauvetage du régime permettra au Kremlin de négocier l’existence d’une future Syrie qui respecte scrupuleusement les intérêts de la Russie à long terme.

Ces intérêts stratégiques sont en particulier militaires. Ils consacrent d’ailleurs le fait que le retrait russe demeure strictement partiel. Pas question pour les Russes de perdre le riche héritage de la Guerre froide: avec le port syrien de Tartous, la Russie dispose de sa seule base navale à l’étranger. C’est un moyen d’accès aux mers chaudes non négociable pour Moscou. Le Kremlin a également annoncé qu’une présence russe serait maintenue dans l’aéroport de Hmeimim près de Lattaquié même si le gros des chasseurs-bombardiers sera retiré. Les premiers Su-34 se sont préparés ce matin à retrouver leurs bases russes. Enfin, les puissants missiles anti-aériens S-400 ne seraient pas retirés de Syrie. Une annonce qui n’est pas anodine car ces systèmes parmi les plus modernes au monde sanctuarisent une zone au Levant protégée contre toute opération extérieure qui ne serait pas consentie par Moscou.

Cinq ans après le début du conflit, peut-on dire que Vladimir Poutine aura réussi à finir une guerre à temps? Il est encore trop tôt pour le dire car le processus politique de recomposition de la Syrie en est encore à ses balbutiements. C’est en tout cas la première fois que des signaux positifs proviennent aussi sensiblement des instances onusiennes. Le président de la Commission d’enquête des Nations Unies pour la Syrie, Paulo Pinheiro a en effet déclaré à Genève: «Maintenant, pour la première fois, il y a l’espoir d’une fin en vue». Réussir à terminer une guerre. Une chose bien rare que les Occidentaux n’ont pas connue en Irak, en Afghanistan et en Libye.

Diplômé de Sciences Po Paris, Alexis Feertchak est fondateur du site internet et de l’application iPhilo.

figarovox

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