Pourquoi est-il vital de souder l’esprit de la Communauté

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Vayakhel 5775

 

Que faites-vous lorsque votre peuple vient juste de construire un veau d’or, qu’il s’est déchaîné et a perdu tout sens de la direction éthique et spirituelle ? Comment rétablissez-vous un ordre moral  – pas seulement du temps de Moïse, mais aujourd’hui même ? La réponse réside dans le premier mot de la paracha d’aujourd’hui : Vayakhel. Mais pour le comprendre, nous devons reconstituer deux voyages qui ont été parmi les plus fatidiques pour le monde moderne.

L’histoire commence en l’année 1831, lorsque deux jeunes hommes, âgés d’une vingtaine d’années, l’un d’Angleterre,  l’autre de France, participaient à  des voyages de découverte qui allaient les changer, et qui, finalement, allaient changer notre compréhension du monde. L’Anglais était Charles Darwin. Le Français était Alexis de Tocqueville. Le voyage de Darwin, à bord du Beagle, l’emmena finalement aux Iles Galapagos où il commença à réfléchir sur l’origine et l’évolution des espèces. Le voyage de Tocqueville a consisté à explorer un phénomène qui est devenu le titre de son livre : De la Démocratie en Amérique. Bien que les deux hommes ont étudié  des domaines très différents, l’un la zoologie et la biologie, l’autre la politique et la sociologie, comme nous allons le voir, ils sont parvenus à des conclusions similaires frappantes – la même conclusion que Hachem a enseigné à Moïse après l’épisode du veau d’or. 

Darwin, comme nous le savons, a fait une série de découvertes qui l’ont conduit à la théorie connue sous le nom de la sélection naturelle. Des espèces rivalisent pour des ressources limitées et seules celles qui sont les mieux adaptées survivent.

La même loi, croyait-il, était également vraie pour les êtres humains. Mais ce constat l’a mis face à un sérieux problème.

 Si l’évolution représente la lutte pour survivre, si le fort gagne et le faible va dans le mur, alors la cruauté devrait prévaloir partout. Mais ce n’est pas le cas. Toutes les sociétés attachent une grande valeur à l’altruisme. Les gens estiment ceux qui font des sacrifices pour le bien d’autrui. Cela, en termes darwiniens, ne semble pas du tout avoir de sens et il le savait.

 

Le peuple le plus courageux et qui a le plus de sens du sacrifice, comme il l’a écrit dans ‘La Filiation de l’Homme’ « aurait péri en moyenne en plus grand nombre que d’autres hommes ». Un homme noble « n’aurait pas souvent laissé de progéniture pour hériter de sa nature noble » Cela semble à peine possible, a-t-il écrit, que cette vertu « puisse se développer à travers une sélection naturelle, qui se fait par la survie des plus forts ». [1]

Ce qui fait la grandeur de Darwin, c’est qu’il a trouvé la réponse, même si cela contredisait sa thèse générale. La sélection naturelle opère au niveau de l’individu. C’est en tant qu’individus, hommes et femmes, que nous transmettons nos gènes à la génération suivante. Mais la civilisation se bâtit au niveau du groupe.

Comme il l’a dit, “une tribu composée de nombreux membres qui possèdent un haut degré d’esprit de patriotisme, de fidélité, d’obéissance, de courage, et d’empathie, et qui ont toujours été prêts à s’entraider les uns les autres et à se sacrifier pour le bien commun, devrait être victorieuse sur la plupart des autres tribus, et cela constitue une forme de sélection naturelle ». Comment passer de l’individu au groupe, est, dit-il, «  à présent plus difficile à résoudre ». [2] 

La conclusion était claire même si les biologistes encore aujourd’hui argumentent toujours sur les mécanismes qui interviennent. .[3] Nous survivons en tant que groupes. Un homme face à un lion :  le lion gagne. Dix hommes face à un lion : le lion peut perdre. L’Homo Sapiens, en termes de force et de vitesse, est un pauvre petit joueur quand il est en compétition contre les aberrations du règne animal. Mais les êtres humains ont des aptitudes uniques lorsqu’il s’agit de créer et de soutenir les groupes. Nous avons le langage. Nous pouvons communiquer. Nous avons une culture. Nous pouvons transmettre nos découvertes aux générations futures. Les êtres humains composent des groupes plus importants et plus flexibles qu’aucune autre espèce, pendant qu’en même temps, ils laissent de la place à l’expression de l’individualité. Nous ne sommes pas des fourmis dans une colonie ni des abeilles dans une ruche. L’êtres humain est cet animal très particulier qui créé la communauté.

Pendant ce temps aux Etats-Unis, Alexis de Tocqueville, comme Darwin, est confronté à un problème intellectuel essentiel qu’il est amené à résoudre. Son problème, en tant que Français, a été d’essayer de comprendre le rôle de la religion dans la démocratie américaine. Il savait que les Etats-Unis avaient voté la séparation entre la religion et le pouvoir via le Premier Amendement, la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Ainsi la religion en Amérique n’avait pas de pouvoir. Il supposait qu’elle n’avait pas d’influence non plus. Ce qu’il a découvert, c’est précisément le contraire. “ Il n’y a pas de pays au monde où la religion Chrétienne garde une aussi grande influence sur l’âme des hommes qu’en Amérique ». [4]

Cela n’évoquait rien chez lui, et il a demandé aux Américains de lui en expliquer le sens. Ils lui ont tous donné globalement la même réponse. La religion en Amérique (nous parlons des années 1830, souvenez-vous) n’est alors pas impliquée en politique. Il a demandé aux ecclésiastiques quelle en était la raison. Ils étaient, à nouveau, unanimes dans leurs réponses. La politique divise l’opinion. Par conséquent, si la religion était amenée à s’impliquer en politique, cela diviserait l’opinion. C’est la raison pour laquelle la religion restait éloignée des questions concernant les partis politiques. 

Tocqueville a porté une attention toute particulière à ce que la religion faisait réellement an Amérique, et il est arrivé à des conclusions fascinantes. Elle renforce le mariage, et il croyait que les mariages les plus solides étaient essentiels dans les sociétés libres. Il a écrit : « Aussi longtemps que le sentiment familial est vivant, l’opposant à l’oppression n’est jamais seul ».

Elle amène aussi les gens à former des communautés autour de lieux de pèlerinage. Elle encourage les gens de ces communautés à agir ensemble pour le salut du bien commun. Le grand danger, en démocratie, disait Tocqueville, c’est l’individualisme. Les gens en viennent à ne s’occuper que d’eux-mêmes, et non des autres. Et pour les autres, le danger est que les gens abandonnent la question de leur bien-être au gouvernement, un processus qui s’achève par la perte de liberté, puisque l’Etat prend de plus en plus de responsabilité pour la société dans son ensemble.

Ce qui protège les Américains de ces dangers gémellaires, dit-il, c’est le fait qu’encouragés par des convictions religieuses, ils forment des associations, des organismes de bienfaisance, des associations bénévoles, ce que nous appelons dans le Judaïsme, chevrot. Au début déconcerté, puis ensuite enchanté, Tocqueville a très vite remarqué comment les Américains formaient des groupes locaux pour s’occuper des problèmes quotidiens. Il a appelé cela « l’art de l’association », et il a dit que cela représentait « l’apprentissage de la liberté ».

Tout cela était exactement le contraire de ce qu’il avait connu en France, où la religion sous l’égide de l’Eglise Catholique avait beaucoup de pouvoir mais peu d’influence. En France, dit-il, « J’ai presque toujours vu l’esprit de religion et l’esprit de liberté marcher dans des directions opposées. Mais en Amérique, j’ai trouvé qu’ils étaient intimement unifiés et qu’ils régnaient ensemble sur le même pays ». [5]

Ainsi la religion sauvegardait les « habitudes du cœur » essentielles pour maintenir une liberté démocratique. Elle sanctifie le mariage et la maison. Elle préserve la moralité publique. Elle conduit le peuple à travailler ensemble dans des localités éloignées pour résoudre les problèmes eux-mêmes plutôt que de les laisser au gouvernement. Si Darwin a découvert que l’homme était un animal qui crée une communauté, Tocqueville a découvert que la religion en Amérique est la communauté qui construit l’institution. 

Il en va toujours ainsi. Le sociologue d’Harvard Robert Putnam est devenu célèbre dans les années 1990 pour la découverte que toujours plus d’Américains vont jouer au bowling, mais que peu rejoignent des clubs de bowling et des ligues. Il a pris cela comme une métaphore d’une société qui est devenue plus individualiste que d’esprit communautaire. Il l’a appelé Jouer au bowling tout seul. [6] Cette simple phrase a résumé le manque de « capital social », qui correspond à l’extension des réseaux sociaux par lesquels les gens s’entraident les uns les autres.

Des années plus tard, après de vastes recherches, Putnam a revu sa théorie. Une réserve puissante de capital social existe toujours et on doit la trouver sur les lieux de culte. Les données de l’étude ont montré que fréquemment, les fidèles des églises ou des synagogues sont plus à même de donner de l’argent par charité, peu importe si la charité est d’ordre religieux ou laïc. Ils sont aussi plus probablement à même de réaliser un travail bénévole pour une œuvre de bienfaisance, de donner de l’argent à une personne sans domicile fixe, de passer du temps avec des gens qui se sentent déprimés, d’offrir une place à l’étranger, ou d’aider des gens à trouver du travail. Sur presque chaque mesure, ils sont manifestement plus altruistes que des non-croyants.

Leur altruisme va au-delà de cela. Des fidèles réguliers sont ainsi, de façon significative, des citoyens plus actifs. Ils sont plus à même d’appartenir à des organisations communautaires, au voisinage, à des groupes civiques et des associations professionnelles. Ils sont impliqués, viennent fréquemment et dirigent. L’écart entre eux et les plus laïcs est important.

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Testée sur les attitudes, la religiosité, mesurée par la fréquentation des églises ou des synagogues est le meilleur indicateur d’altruisme et d’empathie : plus que l’éducation, l’âge, le revenu, le sexe ou la race. Peut-être que les découvertes les plus intéressantes de Putnam sont que ces attributs sont associés non pas aux croyances religieuses des peuples mais à la fréquence avec laquelle ils assistent à un office sur un lieu au culte. [7] 

La religion crée une communauté, la communauté crée de l’altruisme, et l’altruisme nous guide du bien individuel vers le bien commun. Putnam va si loin qu’il spécule qu’un athée qui a été régulièrement à la synagogue (peut-être grâce au conjoint) sera plus à même de faire du bénévolat ou de donner la charité qu’un religieux qui prie seul. Il existe quelque chose concernant le sens général des relations au sein d’une communauté qui fait d’elle le meilleur apprentissage de la citoyenneté et des rapports de bon voisinage.

Ce que Moïse a dû faire après l’épisode du veau d’or est contenu dans Vayakhel : transformer les Israélites en akehillah, en une communauté. Il l’a fait dans le sens évident de restaurer l’ordre. Lorsque Moïse est redescendu de la montagne et a vu le Veau d’Or, la Torah dit que le peuple était peruah, ce qui signifie “sauvage, désorganisé, chaotique, tumultueux”. Il “voyait que le peuple devenait sauvage et qu’Aaron les avait laissés hors de tout contrôle et qu’ainsi, ils étaient devenus la risée de leurs ennemis”. Ils ne correspondaient alors plus à une communauté, mais bien à une foule (hagarde). 

Il l’a fait dans un sens plus fondamental, comme nous le voyons dans la suite de la paracha. Il a commencé par rappeler au peuple les règles de Shabbat. Puis, il leur a appris comment construire le Mishkan, le sanctuaire, qui est comme la demeure symbolique d’Hachem.

Pourquoi ces deux commandements plutôt que n’importe quell autre? Parce que le Shabbat et le Mishkan sont les deux façons les plus puissantes de bâtir une communauté. La meilleure façon de transformer un groupe dispersé, déconnecté en une équipe et de leur faire construire quelque chose ensemble[8]. D’où le Mishkan. Le meilleur moyen de renforcer les relations est de réserver un temps consacré, où nous ne nous focalisons plus sur la poursuite de l’intérêt individuel, mais sur les cohses que nous partageons, en priant ensemble, en étudiant la Torah ensemble et en célébrant ensemble : en d’autres termes, Shabbat. Shabbat et le mishkan sont les deux expériences de construction d’une communauté, vécues par les Israélites dans le désert.

Il y a plus que cela : dans le Judaïsme, la communauté est essentielle à la vie spirituelle. Nos prières les plus saintes requièrent un minyan. Lorsque nous célébrons ou respectons le deuil, nous le faisons en tant que communauté. Même lorsque nous nous confessons, nous le faisons ensemble. Maïmonide décrète que : « Celui qui se sépare de la communauté, même s’il ne commet aucune transgression, mais se tient simplement à l’écart de la communauté d’Israël, ne remplit pas les commandements ensemble avec le peuple, se montre indifférent à la détresse et n’observe pas les jours de jeûne, mais passe son chemin comme l’un des nations qui n’appartient pas au peuple juif – une telle personne n’a pas place dans le monde futur [9]».

Ce n’est pas ainsi que les religions ont toujours été perçues. Plotin désignait la quête religieuse comme l’envol du solitaire vers l’Unique. Dean Inge disait que la religion est ce qu’un individu fait de sa solitude. Jean-Paul Sartre a dit de façon restée notoire : “L’enfer c’est les autres”. Dans le Judaïsme, c’est en tant que communauté que nous nous présentons devant Hachem. Pour nous, la relation essentielle n’est pas Je-Vous, mais Nous-Vous. 

Vayakhel est, dnas le meme ordre d’idées, un épisode qui n’a rien d’ordinaire dans l’histoire d’Israël. Il marque l’idée essentielle pour sortir de la crise du veau d’or. Nous trouvons D.ieu en communauté. Nous développons la vertu, la force de caractère et l’engagement envers le bien commun en communauté. La communauté est locale. C’est la société à visage humain. Ce n’est pas un gouvernement. Ce ne sont pas les gens que nous payons pour s’occuper du bien-être des autres. C’est le travail que nous faisons nous-mêmes, ensemble.

 La communauté est l’antidote à l’individualisme, d’un côté, et à la sur-dépendance envers l’Etat, de l’autre. Darwin comprenait son importance cruciale pour l’épanouissement humain. Tocqueville a été témoin de son rôle de préservation de la liberté démocratique. Robert Putnam a authentifié sa valeur dans le renfort du capital social et du bien commun. Et elle commence dans notre Paracha, lorsque Moïse transforme une foule dérégulée en une kehillah, une communauté. 

Par le Grand Rabbin et Lord Jonathan Sacks

Adaptation : Florence Cherki

18 Adar 5775 – 9 Mars 2015

 

Notes : 

[1] Charles Darwin, The Descent of Man, Princeton University Press, 1981, 158-84.

[2] Ibid., 166.

[3] Il s’agit de la controverse entre E. O. Wilson et Richard Dawkins. Voir Edward O. Wilson, The Social Conquest of Earth, New York: Liveright, 2012. And the review by Richard Dawkins in Prospect Magazine, June 2012.

[4] Alexis de Tocqueville, Democracy in America, abridged with an introduction by Thomas Bender, New York, Modern Library, 1981, 182.

[5] Ibid., 185.

[6] Robert D. Putnam, Bowling Alone: The Collapse and Revival of American Community. New York: Simon & Schuster, 2000.

[7] Robert D. Putnam and David E. Campbell. American Grace: How Religion Divides and Unites Us. New York: Simon & Schuster, 2010.

[8] Voir Jonathan Sacks, The Home We Build Together, Continuum, 2007.

[9] Maimonide, Hilkhot Teshuvah 3: 11.

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