Une centaine d’années se sont écoulées depuis que l’accord SykesPicot a été signé. Invoquer sa «fin» est devenu chose courante parmi les commentateurs, les journalistes et les analystes du Moyen-Orient. La responsabilité de ce cliché pourrait être attribuée à Patrick Cockburn du journal The Independent, qui en Juin 2013 a écrit un essai dans la London Review of Books, faisant valoir que l’accord, qui a été l’une des premières tentatives pour réorganiser le Moyen-Orient après la disparition de l’Empire ottoman, était lui-même condamné à mort.

Depuis lors, le mème s’est propagé mondialement. Une recherche rapide sur Google révèle plus de 8.600 mentions de l’expression «la fin de SykesPicot» au cours des trois dernières années.

L’échec de l’accord SykesPicot fait maintenant partie des idées reçues sur le Moyen-Orient contemporain. Et il est difficile de comprendre pourquoi. Quatre états du Moyen-Orient sont en plein désastre la Syrie, l’Irak, le Yémen et la Libye. S’il y a un changement historique dans la région, la logique va donc clairement pointer les instances diplomatiques qui ont produit les frontières du Levant et il est trop facile de leur attribuer la responsabilité de ce désastre. L’histoire semble avoir pris sa revanche sur Mark Sykes et son homologue français, François Georges-Picot, dont l’accord porte les patronymes. Or il n’en n’est rien.

L’annonce de la « fin de SykesPicot«  , est presque toujours suivie d’une argumentation qui pointe la nature artificielle des pays de la région. Leurs frontières n’ont pas de sens, selon cet argument, car il y a des gens de différentes religions, sectes et ethnies en leur sein. La fragmentation actuelle du Moyen-Orient est donc le résultat de haines et de conflits qui en résultent. Sykes et Picot avec la création de ces états artificiels auraient involontairement réveillé des luttes «millénaires », comme le dit le président américain Barack Obama. De nouvelles frontières, seraient donc censées permettre de résoudre tous les dommages inutiles causés par les deux diplomates et auraient leur origine dans le 20ème siècle.

Pourtant, cette focalisation sur SykesPicot révèle une méconnaissance de l’histoire et des sciences sociales. Et attribue aux États-Unis, encore une fois, l’échec du Moyen-Orient.

Pour commencer, il est impossible que le maelström qui secoue actuellement le Moyen-Orient ait tué l’accord SykesPicot, parce que l’entreprise elle-même a été condamnée avant même que d’être énoncée. Sykes et Picot n’ont jamais négocié les frontières des Etats en tant que telles, mais plutôt des zones d’influence. Et l’idée reçue qui voudrait que ces zones soient nées de ces accords d’après-guerre est fausse, dans la mesure où elles n’ont jamais été validées sur le terrain conformément au cadre proposé initialement par les deux diplomates.

Contrairement aux Français, le gouvernement du Premier ministre britannique David Lloyd George a commencé activement à saper l’accord dès que Sykes l’eût signé sur le papier. Les détails sont compliqués, mais comme Margaret Macmillan l’a clairement expliqué dans son livre éclairantParis 1919′, l’alliance entre la Grande-Bretagne et la France dans la lutte contre les grandes puissances n’a pas permis de tempérer leur concurrence coloniale. Après que les Russes aient abandonné la guerre après la révolution bolchevique en 1917, le premier ministre britannique a jugé que la zone d’influence française que Sykes et Picot avait dessinée comprenant la Turquie du sud, la partie ouest de la Syrie, le Liban et Mossoul n’était plus nécessaire. En effet cette ‘zone tampon’ entre les positions britanniques dans la région et les Russes, devait faire rempart contre les Russes, et n’avait plus de raison d’être puisqu’ils n’étaient plus un  » ennemi » .

Les frontières modernes du Moyen-Orient telles que nous les connaissons ont des racines bien plus lointaines que l’époque de ces fameux accords.  Certes, ils sont le fruit du travail des diplomates européens et des officiers coloniaux, mais ces frontières ne sont pas des lignes fantaisistes tracées sur une carte vierge. Elles étaient basés, pour la plupart, sur les réalités politiques, sociales et économiques pré-existantes de la région, y compris des divisions et les pratiques administratives ottomanes.

La source réelle de la configuration actuelle du Moyen-Orient peut être attribuée à la conférence de San Remo, qui a produit le Traité de Sèvres en Août 1920. Bien que les nationalistes turcs ont refusé cet accord, l’ensemble de la conférence a initié un processus à l’issue duquel la Société des Nations a décidé des mandats britanniques sur la Palestine et l’Irak, en 1920, et d’un mandat français en Syrie, en 1923. Les frontières de la région ont été finalisées en 1926, lorsque le vilayet de Mossoul, que les Arabes et les ottomans avaient longtemps associé à al-Irak al Arabi (l’Irak arabe), composé des provinces de Bagdad et de Bassora – a été rattaché à ce qu’on appelait alors le Royaume hachémite d’Irak.

Si l’on va au fond des choses, les critiques sur les frontières actuelles du Moyen-Orient supposent à tort que pour être viables, les frontières nationales doivent être délimitées naturellement, le long des rivières et des montagnes, ou en tenant compte des différentes identités qui peuplent ces régions. Cette supposition ignore délibérément que la plupart, sinon la totalité, des frontières au monde sont artificielles et le fruit d’accommodements politiques, le plus souvent suite à des négociations entre les différents pouvoirs et intérêts. En outre, les populations à l’intérieur de ces limites ne sont généralement pas homogènes.

La même chose vaut pour le Moyen-Orient, dont les frontières ont été déterminées en équilibrant les intérêts coloniaux et la résistance locale. Ces frontières sont devenues institutionnalisées au cours des cent dernières années.

Dans certains cas, comme en Egypte, en Iran, ou même en Irak les frontières ont été érigées autour de terres ayant longtemps appartenu à des identités culturelles homogènes, de manière à faire sens à l’âge moderne. D’autres, ont été dessinées plus récemment dans l’histoire comme celles de l’Arabie Saoudite. Quand à la Jordanie, c’est un pays qui est né au siècle dernier. Bien qu’il n’y ait jamais eu à proprement parlé d’identité jordanienne il y a des siècles, une nation existe aujourd’hui, et son intégrité territoriale signifie beaucoup pour le peuple jordanien.

Les conflits qui se déroulent au Moyen-Orient aujourd’hui, ne sont donc pas vraiment dus à l’illégitimité des frontières ou une remise en question de la validité de lieux géographiques appelés Syrie, Irak ou Libye.

Les luttes au sein de ces pays sont des luttes de pouvoir, qui cherchent à décider de qui est en droit de les gouverner. Le conflit syrien, indépendamment de ce qu’il est devenu aujourd’hui, a commencé comme un soulèvement de toutes sortes de Syriens hommes et femmes, jeunes et vieux, sunnites, chiites, kurdes, et même alaouites contre un autocrate injuste et corrompu, tout comme les Libyens, Egyptiens, Tunisiens, Yéménites et Bahreïnis l’ont fait en 2010 et 2011.

Les faiblesses et les contradictions des régimes autoritaires sont au cœur des tribulations en cours du Moyen-Orient. Même le sectarisme ethnique et religieux endémique est le résultat de cet autoritarisme, qui est responsable de l’état actuel du Moyen-Orient bien plus sûrement que ne l’a jamais été l’accord SykesPicot.

Les frontières «contre nature» de la région n’ont pas provoqué les conflits ethniques et religieux du Moyen-Orient. Ceux qui sont à blâmer sont les dirigeants politiques cyniques qui favorisent ces divisions, dans l’espoir de maintenir leur domination.

En Irak, par exemple, Saddam Hussein a construit un système de parrainage par son parti Baas au pouvoir, et l’Etat était gouverné en grande partie par les sunnites au détriment des chiites et des Kurdes. Bachar al-Assad en Syrie, et son père avant lui, ont également gouverné grâce à un réseau de partisans et affiliés qui a permis aux membres de la secte alaouite de jouir d’un statut privilégié au sein du pouvoir. La vision du monde wahhabite des dirigeants de l’Arabie Saoudite encourage fortement une interprétation sectaire des conflits, qui s’affronte avec l’Iran pour l’hégémonie régionale.

La même chose est vraie pour les idéologies des différents groupes salafistes-jihadistes qui luttent pour la suprématie en Syrie, en Irak et la politique de Yemen. Les identités jouent un rôle mineur dans les luttes en cours pour le contrôle du Moyen-Orient, et ne sont pas nécessairement à la racine des conflits régionaux. Au lieu de cela, c’est le résultat de la politique menées par ces gouvernements, et les dirigeants du Moyen-Orient qui se sont succédé, ont monté leurs propres populations les unes contre les autres pour servir leurs intérêts et leur soif de pouvoir.

De nombreux pays du Moyen-Orient pourraient se fragmenter dans les années à venir. Mais à l’exception possible du Kurdistan irakien, qui a été greffé sur l’Irak, il n’y aura rien de « plus naturel » dans ce nouvel ordre géographique que ne l’a été le statu quo pendant un siècle. Le mythe de meilleurs accords que ceux de Sykes-Picot n’est qu’une fable qui peut soit servir à justifier une politique internationale incohérente ou servir de prétexte à redessiner la carte du Moyen-Orient, selon des intérêts partisans.

La pire conséquence que ces prédictions de la « fin de SykesPicot »  pourraient avoir, c’est qu’elles puissent encourager les Moyen-Orientaux, dans leur lutte pour déterminer leur avenir et assurer leur propre stabilité, à vouloir une radicalement nouvelle carte pour les gouverner. Il serait plus utile et plus pertinent, d’arrêter de donner à l’accord SykesPicot autant de crédit. Son héritage explique peu, sinon rien, des problèmes d’aujourd’hui dans la région.

Steven A. Cook _ foreign Policy

 

4 Commentaires

  1. Un article laborieux pour dénoncer la légitimité, pourtant évidente, de l’état-nation, qui permet à des groupes humains de disposer de leur destin, d’assumer leur identité et de ne pas vivre soumis à des oppresseurs étrangers. Il est en contradiction parfaite avec le plan Oded Yinon : cet ancien diplomate israélien avait suggéré en 1982 qu’Israël soutienne, éventuellement par la force, les revendications identitaires et politiques des nombreux groupes ethniques vivant sous la férule des Arabes sunnites au Moyen Orient. Nos cousins ont eu l’excellente idée de ne pas attendre la concrétisation de ce projet pour le moins aventureux, et se sont attelés eux-mêmes à la tâche du démantèlement des frontières soi-disant internationales, qui ne sont en fait qu’un découpage administratif colonial au même titre que celui du foyer national juif d’origine, défini par les accords de San Remo, unique référence en termes de droit international, qui incluait la Jordanie et les territoires.

  2. Allons, allons,
    Il n’en demeure pas moins qu’une homogénéité ethnique, religieuse et civilisationnelle à l’intérieur de frontières
    privilégiant des éléments tangibles de la nature, vont dans le sens de la paix et de la stabilité.
    Le nier, c’est nier l’histoire et ses soubresauts sur la planète entière.

  3. Il est clair que le différent politico-religieux dans cette région, sunnite contre chiite, est la cause première de tous les conflits dans cette région depuis près de 1.500 ans.

    Quant à Israël, arrivé tardivement et ne représentant qu’un ridicule bout de territoire en bordure du monde arabo-musulman, sans l’acharnement onusien à financer le ressentiment palestinien il y a longtemps que ce conflit serait terminé.

  4. Ce qu’il reste malgre tout de l’accord Sykes-Picot, c’est l’esprit totalement colonial (zones d’influence) dans lequel les « grandes puissances » regentaient le monde. Cela ne veut naturellement pas dire, bien sur, que les resultats des « decolonisations » aient ete majoritairement satisfaisants: ils l’ont ete parfois (Inde, en supposant que le conflit avec le Pakistan s’apaise definitivement); des exemples nombreux, au Maghreb et en Afrique Noire, montrent que cela n’a pas ete en general le cas. Pour ce qui concerne le Proche-Orient, on se souvient peut-etre que, dans un entretien (avec qui ? je l’ai oublie), le general de Gaulle disait « les problemes du Proche-Orient ont toujours ete regles par la France et l’Angleterre ». Il disait cela, bien sur, non pour le deplorer, mais en considerant que continuer dans cette direction devait aller de soi. Sans doute ne faut-il pas chercher d’autre origine au projer du president Hollande d’organiser a Paris une Conference pour regler le differend israelo-arabe (qualifie d’israelo-palestinien) a la satisfaction de la deuxieme partie, et en vue d’interets concernant les organisateurs de cette Conference.

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