Maurice Baran-Marszak : trois vies en Une…

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Maurice Baran-Marszak : trois vies en Une…
Nous connaissons tous les expressions : « on n’a qu’une vie ! ». « Je n’ai qu’une vie !…». Maurice, lui, en a eu trois : avant, pendant, après…Une vie humaine quoi !, direz-vous, banale, classique, mais qui a ceci de particulier, c’est que la shoah est venue la fracasser. Cette vie, Maurice Baran-Marszak l’avait déjà racontée dans un précédent livre destiné aux adultes[1].

Cette fois-ci, dans un texte émouvant, ce grand-petit monsieur s’adresse aux enfants dans un style sans pathos, sans les traumatiser par l’horreur de la shoah comme l’écrit Serge Klarsfeld qui préface cet émouvant témoignage, illustré sur toutes les pages par de beaux dessins en couleur qui parfois nous font penser au monde onirique de Chagall [2].
C’est sa femme Zlata qui rythme le récit de son mari des images de son passé. Un tel passé est toujours à la fois proche et lointain. Les moments de l’enfance sont ceux des jeux, de l’atmosphère familiale, du yiddish, cette langue arrondie et savoureuse qui enveloppe d’une tonalité affectueuse chaque membre de la petite famille Baran arrivée de Pologne dans les années 20 et qui avant la guerre habite Dunkerque. Maurice a 6 ans, son frère Michel n’est pas encore né. Commence alors une vie d’enfant au bord de la mer, face à cet immense port qui barre une partie de l’horizon. Les dessins de Zlata accompagnent toujours ce récit savoureux chargé de l’innocence et des mots de l’enfance. « Avec vingt sous on choisit des bonbons à la violette, des sucres d’orge, de la pâte anglaise, ancêtre du chewin-gum.
En cadeau, l’épicier nous donne des roudoudous3». La vie heureuse est là, palpable, celle d’un enfant qui joue sur la plage et se baigne abondamment, vie d’une famille dont l’accent yiddish se mêle au flamand des habitants de cette ville qui à l’époque, accueille tous ceux pour qui le travail est une valeur. Celui des Baran reste la bonneterie, le stand sur le marché, l’enfant qui aide et regarde ses parents au labeur. Les grands-parents s’occupent des fêtes juives de toute cette petite famille simple et heureuse à la veille de la guerre où cette vie va s’effondrer.

La famille doit alors quitter Dunkerque bombardée et va habiter à Lille avec Georgette Franchois leur jeune gouvernante de 18 ans. Un petit frère est né qui en cette année 1940, a 1 mois. Port de l’étoile jaune à partir de juin 1942 que Maurice cache sous son le revers de son veston, aidé par Georgette qui le promène ainsi, sans risque dans les rues de la ville. Son père veut rejoindre la France libre mais est dénoncé par son passeur et est alors déporté. Le 11 septembre 1942, la grande rafle des Juifs du Nord et du Pas de Calais a lieu. Dès le matin, les Juifs sont amenés sur le quai de la gare de Lille-Fives. Georgette arrache Maurice à sa mère qui sera déportée et assassinée à Auschwitz. Michel qui a 3 mois est emporté dans un sac à dos par une infirmière et sera sauvé. Ce jour-là, les cheminots sauveront 50 enfants juifs du Nord…

Deuxième vie pour Maurice qui se retrouve à la campagne dans la famille de Georgette qui accueille sans rechigner ce petit garçon juif qui, bientôt au contact de ses amis apprendra le cht’i qu’il mélangera avec le français et sans doute avec quelques mots de yiddish. Tout le village sait mais personne ne dit rien aux Allemands. Ce livre offre une belle leçon de courage pour les enfants qui le liront et qui se retrouveront facilement dans la première partie, s’identifieront sans doute à Maurice dans la seconde et seront sans doute émus dans la troisième vie de ce petit garçon qui leur ressemble tant. Sans doute, demanderont-ils alors à leurs parents : pourquoi cette guerre contre Maurice ? A Loon-Plage, dans cette ville qui le cache, la vie est simple, pleine d’aventures et de jeux surtout dans la nature, au contact des animaux de la ferme, dont les lecteurs trouveront toujours de belles illustrations de Zlata. L’existence y est modeste, voire pauvre, mais chaleureuse, et parfois dramatique comme la mort du père et son cheval…, Mais la vie, même difficile, continue, rythmée par le travail des champs à quelques mètres d’un campement allemand. Toute cette nouvelle petite famille doit bientôt quitter Loon-Plage pour Bourbourg, car la guerre de libération approche. Fin 1944. Et bientôt, la troisième vie de Maurice, les retrouvailles avec son frère caché dans la clinique Ambroise Parée de Lille pendant toute la guerre et avec la complicité de tout le personnel. Puis un jour, alors que Maurice a su par les infirmières que ses parents étaient morts en déportation, lui et son frère rencontrent leurs futurs parents adoptifs, deux savants comme il écrit. La vie continue donc. Bientôt l’adoption, le retour à Loon-Plage, un au-revoir mais pas un adieu à Georgette et à Lionel son copain.

Des études d’ingénieur chimiste, la rencontre avec Zlata et de belles réussites avec leurs deux filles. Mais quand même, une vie d’enfant bouleversée par les tourments de l’histoire, et que Maurice Baran-Marszak raconte avec beaucoup de tendresse et de simplicité dans ce récit à deux voix, celle de notre auteur et celle de Zlata, son illustratrice.  Aussi, les enfants qui liront ce livre en sortiront aussi émus que les adultes auxquels il est aussi destiné…

Et puis, dans cette histoire incroyable d’enfant sauvé et caché par toute une famille puis par tout un village, il y a peut-être une quatrième vie pour Maurice, et qui se poursuit aujourd’hui par de nombreuses visites à Loon-Plage, jusqu’à être à nouveau adopté par la nouvelle génération des habitants de la ville qui a donné son nom à un parc et érigé une immense statue dédiée à la famille Franchois, trois Justes parmi les nations. Dans toute existence, il faut, écrivait Freud, un nebenmensch, c’est-à-dire, un être-à-côté premier qui est souvent la mère, puis le père. Georgette a été aussi cette autre semblable, puis ses parents adoptifs ont ensuite pris le relai nécessaire à l’épanouissement affectif de Maurice, et favorisé la famille qu’il a construite. Aussi, toutes celles et ceux que Maurice Baran-Marszak a croisés sur la route de son destin ont été ses nebenmensch qui assurément lui ont sauvé cette précieuse VIE.

Par Jean-Marc Alcalay

[1]  Maurice Baran-Marszak, Histoire d’un enfant caché du Nord. Familles entre amour et silence (1942-1947), Paris, éditions Le Manuscrit, préface de Serge Klarsfeld. Voir aussi : Jean-Marc Alcalay, Loon-Plage, Georgette Franchois, une Juste pour mémoire, in, JForum du 18/11/2018.

[2] Maurice Baran-Marszak, Le p’tit garçon aux trois vies, illustrations de Zlata Baran-Marszak, préface de Serge Klarsfeld, éditions Pétra, mai 2019.

3 Maurice Baran-Marszak, opus., cit., p. 7.

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