L’inexorable déclin de l’or noir et ses conséquences géopolitiques

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Lors d’un sommet des producteurs de pétrole, en 1973, dans l’euphorie générale, alors que le prix du baril de pétrole venait de passer de moins de 3 dollars à plus de 10 dollars en 10 semaines, le ministre saoudien du Pétrole, le Cheikh Ahmad Zaki Yamani avait averti ses comparses : “L’âge de pierre n’a pas pris fin en raison d’une pénurie de pierres, de même que l’âge du pétrole ne s’achèvera pas à cause d’une pénurie de pétrole “.  Cette déclaration prémonitoire n’eût aucun écho cet automne là à Téhéran, parmi les chefs ivres de pouvoir de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), dirigée par le shah iranien. Ils n’avaient qu’une chose en tête ; trouver le moyen de faire encore doubler le prix du brut au plus vite, en propulsant le baril à 20 dollars.

Le forum s’était soldé par la victoire des chefs de l’OPEP, et Yamani avait du mettre le genou à terre. Le brillant technocrate de Harvard avait prévenu que plus le pétrole serait utilisé comme une arme, plus ses victimes le traiterait comme l’ennemi à abattre, pour finalement le mener à sa perte. Mais il avait prêché dans le désert. Quarante-trois ans plus tard, la petro-puissance n’est plus qu’un mythe économique et une relique Moyen-orientale de l’âge de l’or noir.

Le pétrole de shiste et les énergies renouvelables

La chute du prix du pétrole au cours de ces deux dernières années, qui est passé de plus de 100 dolalrs le baril à un peu plus de 40 dolars à peine, et s’est même effondré cette année à 29 dollars le baril, a des conséquences néfastes d’une grande ampleur dans les domaines industriel, financier et stratégique de l’économie mondiale. Mais elles sont plus funestes encore pour le monde arabe.

Ensanglantés par des guerres civiles endémiques, les pays arabes sont entrés dans une instabilité politique chronique, qui se conjugue à une stagnation économique, l’immobilisme de leus sociétés et une main-d’œuvre pré-industrialisée, selon les rapports des Nations Unies sur le développement humain. La disparition de la manne pétrolière, ne fera qu’intensifier ce malaise.

Dans le domaine industriel, la crise du pétrole arabe est en grande partie la conséquence de l’exploitation du pétrole de shiste, enfoui dans des couches géologiques rocheuses, grâce au ‘fraking’, une nouvelle technique d’extraction par fracturation hydraulique. Depuis qu’elle a été autorisée par les législateurs et les régulateurs américains, cette méthode a déjà permis de générer suffisamment de pétrole pour faire des États-Unis un exportateur de brut.

Ce sursaut a été initié dans les années 1980, lorsque l’arrogance de l’OPEP a poussé l’Occident acculé à chercher de nouvelles sources d’approvisionnement, qu’il a trouvé avec l’exploitation de nouveaux gisements de pétrole dans les eaux britanniques et norvégiennes. De plus, il a amorcé une réduction de sa consommation des énergies fossiles en mettant au point des véhicules adaptés, et en développant les énergies alternatives qui utilisent le vent, le soleil, l’eau et l’énergie nucléaire.

L’émancipation de l’Asie et de l’Occident

Financièrement, ces nouveaux développements ont engendré un excèdent de pétrole sur le marché mondial, qui a contribué à amortir l’impact des chocs pétroliers qui se sont succédés, tels que par exemple, lors de l’invasion de l’Irak par le Koweït en 1990.

Les prix ont connu à nouveau une brusque hausse la décennie suivante, avec l’émergence d’une classe moyenne en Chine et en Inde, dont les besoins ont fait grimper la demande en voitures, routes et usines, ce qui a dopé la consommation de pétrole de ces pays. Cependant, la croissance vertigineuse des économies asiatiques a depuis ralenti, ce qui a réduit leur demande de brut, alors que dans le même temps, l’émergence du pétrole de schiste sur le marché a entraîné une diversification de l’offre.

Aujourd’hui il est clair que le déclin de l’or noir n’est un phénomène ni cyclique, ni conjonctuel ; il est structurel et apparemment irréversible, d’autant plus que d’autres gros consommateurs notamment la Chine s’apprêtent à utiliser eux-même la technique du fracking pour exploiter leurs propres réserves de pétrole de shiste.

La perte d’attractivité que représente ce marché du pétrole qui a perdu sa centralité, s’est parfaitement vérifiée l’année dernière par l’indifférence générale des marchés à l’accord sur le nucléaire iranien. Que la République islamique soit à la tête du quatrième plus grand gisement de pétrole au monde, n’a pas empêché les prix de chuter bien bien avant le retour du pétrole iranien sur le marché mondial. Et lorsque son come back s’est fait dans la quasi indifférence générale, la récession était déjà atteint son point de non retour.

L’OPEP un épouvantail qui a fait son temps

Les implications politiques de ce renversement de situation sont incommensurables. Tout d’abord, l’OPEP n’est plus que l’ombre de lui-même. La merveilleuse entente qui régnait parmi ses membres dans les années 1970, lorsqu’ils tenaient la dragée haute aux superpuissances, s’est évanouie. L’OPEP qui faisaient la pluie et le beau temps sur les prix du marché et devant qui tremblaient les conducteurs automobiles de la Californie à la Tasmanie, n’est plus qu’un pauvre épouvantail qui n’effraie pas même son ombre. Personne au monde ne craint plus ses réunions viennoises, lors desquelles ses membres, comme encore tout récemment ces dernières semaines, ne parviennent plus à prouver que leur incapacité à se mettre d’accord sur quoi que ce soit.

Les Japonais, par exemple, dont la pénurie de pétrole était autrefois le talon d’Achille, sont aujourd’hui beaucoup plus préoccupés par le vieillissement de leur population et la déflation de leur monnaie, que par leur approvionnement en pétrole, qu’ils obtiennent facilement auprès d’une grande variété de fournisseurs, notamment la Russie, que la fin de la guerre froide a remis dans la course.

Par ailleurs, l’Amérique ne considère plus le Moyen-Orient comme vital pour sa prospérité. Le désengagement de Washington de la région, qui s’est traduit par son indifférence face aux achats d’armes de l’Egypte aux Russes, et qui tolère que la Syrie bombarde ses populations civiles au gaz, est symptômatique de ce désintérêt pour le Moyen-Orient qui n’est plus aussi crucial pour l’Amérique qu’il l’était autrefois. Par conséquent, les gouvernements arabes ressentent maintenant une sorte d’abandon géopolitique, qu’ils n’avait encore jamais connu.

Sur le plan économique, la disparition de la manne pétrolière est une catastrophe pour tous les membres de l’OPEP qui se répartissent sur les trois continents; ils ont tous en commun d’avoir fait preuve d’une courte-vue excessive, et d’une gestion délétère de leurs pétrodollars, trop facilement gagnés. Le plus notable à cet égard est le Venezuela, un des co-fondateurs de l’OPEP, qui, en dépit du fait qu’il possède le plus grand gisement de pétrole au monde, alors qu’il n’est peuplé de seulement 30 millions d’habitants, est menacé par un coktail explosif : inflation, pénurie, chômage, émigration, émeutes.

L’Iran et ses chances de survie

A l’exception notable de l’Indonésie, un pays industrialisé importateur de brut, le membre de l’OPEP qui est le plus à même de résister à l’effondrement de l’or noir c’est l’Iran. Et ce pour deux raisons.
Tout d’abord, la vente de son pétrole, et ce, quelque soit son prix sur le marché mondial, impactera positivement son économie, dans la mesure où Téhéran a été frappé par les sanctions économiques internationales qui l’ont profondément fragilisée.

Deuxièmement, contrairement à tous les autres producteurs de pétrole du Moyen-Orient, l’Iran a un secteur tertiaire non négligeable. Son industrie automobile notamment, représentait un dizième de son économie avant les sanctions, et qui est tout à fait susceptible de retrouver cette place prépondérente.
Voilà pourquoi la dynamique de l’OPEP de 1973 s’est ironiquement inversée. Ce sont les successeurs de Yamani qui ont exigé de réduire la production de Brut, alors les Iraniens qui ont tenté d’y résister, pour finalement se ranger aux désideratas de l’Arabie. L’Iran utilise le pétrole non seulement comme manne financière, mais aussi comme moteur de son développement industriel. Ce qui n’est pas le cas de ses rivaux arabes, dirigés par l’Arabie Saoudite.

Un vent de panique souffle sur l’Arabie saoudite

L’impact de l’excédent de pétrole sur le marché, pénalise rudement l’économie saoudienne, ce que reconnaît maintenant ouvertement le royaume.
Dans la mesure où le brut représente presque exclusement ses exportations, et qu’il n’impose pas les revenus qui proviennent de cette manne pétrolière, Riyad a été contraint de puiser dans ses réserves de devises l’an dernier, qu’il a écrémé de 16%, soit 116 milliards dollars. Pour autant, ses dépenses sont restées beaucoup plus élevées que ses revenus, à tel point qu’en 2015 le Trésor a enregistré un déficit budgétaire de 98 milliards de dollars, conjugué à une chute vertigineuse de 15% de son PIB.

Le sentiment de crise à Riyad est tel qu’Ibrahim Al Assaf le ministre des Finances du Royaume, a annoncé que le gouvernement a été contraint de créer un impôt de 5% sur les bénéfices, et le vice-prince héritier Mohammed bin Salman, largement considéré comme le dirigeant de facto du royaume, a déclaré que le gouvernement allait taxer les produits de luxe comme le tabac et les boissons sucrées.

A cela viennent s’ajouter une diminutions des subventions, entrée en vigueur depuis l’automne dernier, pour l’eau, l’électricité et l’essence, dont le prix de vente au détail a doublé, passant de 60 à 90 cents par gallon. Un gallon équivalent à 3,78 litres.

“Vision 2030” pour préparer l’ère post-pétrole

En fait, Mohammed a dévoilé, le 25 Avril, un plan ambitieux intitulé «Vision 2030», visant à préparer l’ère post-pétrole. Il a prédit courageusement que «d’ici 2020, nous serons en mesure de vivre sans pétrole.” Ce plan comprend la vente de 5% des actions de Saudi Aramco, la compagnie pétrolière du royaume. Le prince a calculé que la valeur de cette société, sans doute la plus riche du monde, est de “2 à 3 milliards de dollars”, et que par conséquent ces 5% devraient générer instantanément près de 100 milliards de dollars qui viendraient renflouer Riyad.

En outre, il prévoit un développement massif du tourisme avec l’augmention de la venue annuelle des pélerins musulmans à la Mecque, qui devraient passer de 8 millions à 30 millions, et ambitionne de produire localement “plus de 50% de son armement militaire “.

Dans quelle mesure sa vision va-t-elle contribuer à façonner durablement l’avenir du Royaume reste à voir, mais pour l’heure la sur-médiatisation de ce plan témoigne d’un sentiment de panique croissant chez les saoudiens et sonne le glas de l’âge d’or du pétrodollar.

Une révolution industrielle sur le tard

Les faiblesses de ce plan sont flagrantes. Le mythe selon lequel il serait possible de sortir miraculeusement d’une crise financière, comme si l’argent pouvait tomber du ciel, est le pur produit d’une mentalité habituée à l’argent facile, aux commandes du royaume depuis 1945, lors de l’accord pétrole-contre-défense avec le président américain Franklin D. Roosevelt.

Et c’est rêver que de croire que le nombre de pèlerins pourrait presque quadrupler en 15 ans. Sans compter que le pouvoir d’achat de cette potentielle manne touristique serait vraissemblablement inférieur à celui dont disposent les touristes non-musulmans.

Sans parler de la volonté de passer à la production locale de la majeure partie de ses besoins en armement qui est une chimère pour l’heure tout à fait irréalisable. L’Arabie Saoudite n’a pas mis à profit les années où les pétrodollars coulaient à flot pour faire sa révolution industrielle. Penser pouvoir fabriquer du jour au lendemain des produits aussi sophistiqués que des jets militaires, des radars, des hélicoptères de combat et des chars, est un leurre. Les Saoudiens devront commencer comme tout le monde et faire leur industrialisation en passant par la case départ. Comme l’Angleterre victorienne et Meiji au Japon, il faudra d’abord que les bergers, les ménagères et les agriculteurs, apprennent à coudre des chemises, ressemeler des chaussures, fabriquer des pots de soudure et assembler des chaises.

Un monde arabe en pleine crise identitaire

De plus, une telle transition pourrait potentiellement déclencher une émancipation de la société, la famille royale saoudienne redoute au plus haut point. Des millions de travailleurs vont gagner leur vie, accéder à des professions et qui seront jugés sur leurs performances, en s’affranchissant financièrement, pourraient être tentés de remettre en cause le droit du sang de l’élite régnante qui dirige le royaume. C’est cette peur de leur émancipation qui a conduit les Saoudiens à importer toutes ces années jusqu’à neuf millions de travailleurs étrangers, non-arabes pour la plupart.

Pour autant, malgrè tous ses défauts, ce plan va probablement générer au moins quelques changement majeurs en Arabie Saoudite qui se prépare à l’ère post-pétrole. On ne peut pas en dire autant du monde arabe dans son ensemble, pour lequel la chute de la consommation du pétrole n’est pas une crise, mais une véritable catastrophe.

Les méfaits de l’excédent de pétrole sur le marché, frappe le monde arabe au moment sa crise identitaire, née dans le sillage de l’après-guerre, avec l’échec du nationalisme arabe post-colonial, qui a ébranlé la cohésion de ses sociétés, s’exacerbe dans de multiples guerres civiles. La nouvelle carte du monde arabe qui se dessine autour de sa fractures religieuse et tribale, signifie que le pétrole n’a pas réussi à unir les Arabes. L’or noir ne peut aujourd’hui qu’enterriner cette fracture, dont le point focal se trouve en Irak.

Le pétrole sponsor de tous les conflits

Or, ce vaste territoire est irrigué par le cinquième plus grand gisement de pétrole au monde, à peine un peu moins important que celui de l’Iran. Les deux tiers du pétrole du pays se trouvent dans le sud chiite, un tiers dans le Nord kurde, alors que l’ouest sunnite en est totalement dépourvu. Cela signifie que les Kurdes se retrouvent aujourd’hui à la tête de gisements de pétrole qui représentent environ un dixième des réserves totales de tous les pays arabes sunnites réunis.

Tandis que les Arabes chiites et leur allié perse détiennent ensemble environ la moitié de la quantité d’énergie fossile que celle de leur rivaux sunnites. Ce qui signifie que, outre les problèmes économiques engendrés par le déclin de sa valeur, le pétrole n’a aucun pouvoir fédérateur et ne peut en aucun cas tirer le Moyen-Orient hors du chaos politique dans lequel il est actuellement embourbé.

Non seulement les producteurs de pétrole du Moyen-Orient sont désunis, mais leurs divisions alimentent les multiples guerres civiles de la région: la machine de guerre du président Syrien Bachar el-Assad est financée par les revenus pétroliers iraniens, tandis que ses ennemis sont entretenus par les richesses pétrolières de l’Arabie saoudite; l’État islamique est financé par le pétrole qu’il exploite des deux côtés de la frontière syro-irakienne; et la guerre en Libye se nourrit des conflits d’intérêts hérités de Mouammar Kadhafi, quand aux Yéménites ils dilapident dans leur conflit, les revenus qu’ils tirent de leur propre réserves pourtant limitées, ainsi que de leurs sponsors saoudiens et iraniens.

Les jeux sont faits

Les chances pour que les urgences budgétaires contribuent à changer la donne dans un proche avenir sont minces. L’Arabie saoudite détient le record mondial des dépenses militaires. L’année dernière, les Saoudiens ont dépensé 81 milliards de dollars en achat d’ames, ce qui équivaut à 12,9% de son PIB, soit 60% de plus que la Russie. Le plan Saoudien “Vision 2030”, ne prévoit aucune réduction de ses dépenses et surtout pas celles allouées à sa défense.

Les coupes budgétaires auxquelles le royaume consent, concernent l’aide financière étrangère. En Février, Riyadh a dit vouloir cesser son aide de 4 miilliards de dollars destinée à l’armée libanaise, au motif que Beyrout avait pris parti pour le mauvais camp dans le conflit syrien. C’est une explication peu convaincante. Contrairement au Hezbollah, l’armée libanaise, soutenue par les Américains, s’est tenue en marge du conflit syrien. La raison la plus probable de ce désengagement saoudien est plus sûrement motivé par la baisse de ses revenus pétroliers.

Lors des festivités entourant sa visite au Caire en avril dernier, le Roi Salman a promis de fournir une aide en pétrole à l’Egypte d’une valeur de 22 milliards de dollars sur 5 ans, et annoncé des projets de développement. Pourtant, ses chances d’honorer ces promesses sont soumises à caution. Et, même si Ryad y parvenait, la manne pétrolière arabe n’a plus les moyens de réécrire son histoire, de s’inventer un système éducatif performant, des ressources solides pour garantir la prospérité de sa population, ni de quoi s’offrir une posture crédible de garant comme vecteur de paix. De tels discours grisants qui fleurissaient dans le sillage des Accords d’Oslo, promettaient monts et merveilles il y a plus de 20 ans. Cette époque appartient désormais au passé. Les jeux sont faits.

Amotz Asa-El – Jerusalem Post – Adaptation Kathie Kriegel

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