Jean-Paul Lilienfeld : «La banlieue se ghettoïse aussi elle-même»

Entretien avec le réalisateur de «La Journée de la jupe»

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Publié le 10 mars 2015 à 14:09 dans Culture Religion Société

 

 
LA JOURNÉE DE LA JUPE – BANDE-ANNONCE – avec… par baryla

Je connais Jean-Paul Lilienfeld depuis 1997. S’il faut parler bien vrai, c’est à l’âge de 10 ans que j’ai pour la première fois ri aux blagues de carabin de son deuxième film en tant que réalisateur, Quatre garçons pleins d’avenir. Par un coup du destin, ce n’est pas cette petite merveille de série Z qui a provoqué notre rencontre mais un film grave et sérieux, La Journée de la jupe (2009), qui me fit le contacter pour Causeur.

Dans cette fiction hyperréaliste, Lilienfeld met en scène Isabelle Adjani (Sonia Bergerac) en prof de lettres excédée par les incivilités à répétition qui l’empêchent de dispenser ses cours. Un matin, Mme Bergerac confisque le revolver tombé du sac d’un de ses élèves puis… braque sa classe en exigeant l’instauration d’une journée annuelle de la jupe dans tous les établissements scolaires. Une folie ? L’idée est de permettre aux jeunes filles de pouvoir afficher leur féminité sans subir le harcèlement et les brimades de leurs condisciples mâles. Summum de la démence, cette enseignante réclame le respect de la laïcité à l’école de la part de mini-machos n’ayant que le Coran à la bouche.

Entre injures sexistes, antisémites, et violences infligées à l’autre sexe, ces collégiens issus de la France black-blanc-beur montrent un visage de la banlieue rarement montré au cinéma, où on préfère souvent le discours larmoyant de la sociologie de l’excuse.

Réalisateur de cinq films, scénariste de trois autres, le jeune quinqua Lilienfeld n’a pas sa langue dans sa poche lorsqu’il est question de sujets aussi sensibles que l’intégration, la laïcité ou l’islam. Comme l’ont démontré les attentats de janvier et leurs suites, La Journée de la jupe se joue hélas tous les jours sous les préaux de ces territoires perdus pour la République, la France et une certaine idée de l’égalité.

 

Causeur. J’ai lu que l’idée de La Journée de la jupe vous était venue pendant les émeutes en banlieue de novembre 2005…

Jean-Paul Lilienfeld. Oui, en 2005, j’ai vu à la télévision une mère maghrébine qui disait : « Le soir, je me poste devant ma porte pour empêcher mes fils de sortir, et, dès que je dors, ils m’enjambent et ils vont dans la rue. » Derrière, on voyait des images de cocktails Molotov envoyés contre des CRS. Une chose m’a sauté aux yeux : sur ces images, on ne voyait pas une seule fille ! Il se trouve que j’ai vécu à Créteil jusqu’à 18 ans. À l’époque, quand on faisait des conneries, c’était garçons et filles ensemble, cette séparation des sexes n’existait pas. Ce reportage, qui montrait la non-mixité dans nos banlieues, a agi comme un déclic. Par ailleurs, je tournais depuis pas mal de temps autour de l’école. La combinaison des deux ingrédients a donné La Journée de la jupe.

Quel est le poids, selon vous, des facteurs culturels dans la brutalité des jeunes que vous montrez ?

Un poids énorme, et paradoxalement le phénomène va en s’aggravant. La première génération d’immigrés arrivés avec leur bagage culturel avait tendance à observer ce qui se passait et à essayer tant bien que mal de se conformer aux usages du pays d’accueil. Bien évidemment, les immigrés portugais, par ailleurs très mal considérés, ont eu beaucoup moins de mal à intégrer les codes de la société française, car leur culture était moins éloignée de la nôtre. Mais le plus grave, c’est que chez les enfants et petits-enfants d’immigrés afro-maghrébins, l’assimilation a régressé au profit de ce que j’appelle la « fierté de substitution ». Ils s’arc-boutent de plus en plus à leurs particularités – ce qui n’est pas en soi une mauvaise chose, sauf qu’en l’occurrence ils s’accrochent aux traits les moins aimables de leur culture, en particulier le statut inégalitaire des femmes, qui persiste tant au sud de l’Europe que dans les pays du Maghreb.

Curieusement, les générations nées en France et les gens arrivés dans les dernières vagues d’immigration partagent la même aspiration identitaire, définie par un mot : « islam ». Quel rôle le renouveau de l’affiliation religieuse a-t-il, selon vous, joué dans la crise des banlieues ?

Un rôle considérable. Au regard de cette réalité, le catéchisme du déni – « pas d’amalgame », « l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam » – est à mourir de rire. Vous imaginez quelqu’un vous dire : « Je suis alcoolique, mais pas d’amalgame, cela n’a rien à voir avec l’alcool » ?

[…]

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*Photo : Eckehard Schulz/AP/SIPA/Germany_Berlin_Film_Festival_BFF115/0902061335

causeur.fr/jean-paul-lilienfeld-

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