Les crises ne sont jamais des retours en arrière. Les catastrophes sont même des accélérateurs d’innovation technologique et de transformation sociale. Mais comment une invention se diffuse-t-elle ? Qu’est-ce qui assure le succès ? Pour comprendre ce qui nous arrive au temps du Covid-19, de la guerre en Ukraine et de la grande inquiétude climatique, l’anthropologue Dominique Desjeux propose un étonnant détour. Il passe par l’histoire du judaïsme et du christianisme, deux religions concurrentes sur le « marché des dieux », sur fond de crise grave. Un article de l’AntiÉditorial vous propose de suivre cet exercice de pensée stimulant.

L’anthropologie stratégique  

Dominique Desjeux est anthropologue, mais pas du genre à passer sa vie à étudier toujours la même tribu perdue. Cet ancien professeur à la Sorbonne a mené des recherches éclectiques. Elles vont de la culture du riz à Madagascar à l’usage des objets électriques dans la vie quotidienne et abordent volontiers les questions de consommation. Derrière la variété des sujets, une constante : aux frontières de la sociologie, de la science politique et de ce que Régis Debray appellerait la médiologie. Desjeux cherche à cerner ce qui fait le changement. Le chercheur développe ce qu’il appelle, avec d’autres, « l’anthropologie stratégique ». C’est une démarche qui cherche à saisir les clés du changement social et culturel, ce qui fait vraiment bouger les choses, en bien ou en mal. Listons quelques questions que cette science pose. Pourquoi certaines sociétés se modifient-elles en profondeur, alors que rien ne laissait présager l’arrivée du « cygne noir » du bouleversement, comme nous le voyons aujourd’hui avec la guerre en Ukraine ? Quels jeux de pouvoir permettent cette transformation ?

Le passage de l’innovation invisible à l’innovation collective

Au centre, il y a une question d’allure toute simple, mais en pratique redoutablement complexe. Comme le note Desjeux, « le passage de l’invention invisible à l’innovation collective est au cœur de l’énigme à résoudre. » Comment « l’innovation incrémentale », autrement dit progressive, par petites touches, devient-elle une innovation, c’est-à-dire à un processus social qui conduit à la « réception de la nouveauté » ? Si vous préférez, qu’est-ce qui fait la différence entre le gadget amusant présenté au concours Lépine ou même le minitel et la généralisation du smartphone à l’échelle mondiale ? Entre Jésus qui meurt crucifié et l’empereur Constantin qui fait une OPA sur le christianisme ?

Les lois universelles de l’innovation

Pour Desjeux, pour que l’innovation se généralise en dehors de son milieu d’origine, il y a trois conditions essentielles, incontournables. D’abord, cela nécessite une personnalité forte. Disons que chez Apple, Steve Jobs avec son souci du design et son art du marketing n’est que l’émule de saint Paul, le simplificateur et le propagateur génial du christianisme. Deuxième loi, ou troisième condition : les inventions ne se diffusent pas dans le vide et elles ne circulent pas spontanément. « Il n’y a pas de société sans maillage social et il n’y a pas de diffusion d’innovation sans réseau social qui lui préexiste. » Il est donc faux de penser qu’une idée se diffuse simplement parce qu’elle est géniale. Mais il est plus que prétentieux de croire que nous avons inventé les réseaux sociaux. Avant de penser Instagram, évoquons plutôt les synagogues des premiers siècles, réparties dans les villes-clés du bassin méditerranéen et de Mésopotamie. C’est la diaspora juive qui assure la diffusion des idées de la fragile « start up » chrétienne. Eh oui ! À l’époque de l’émergence du christianisme, le réseau social, ce sont les synagogues. C’est par ce réseau que le christianisme est passé de quelques milliers d’adeptes au statut de religion dominante. Avant de rompre avec le judaïsme, les premiers chrétiens s’appuient sur son tissu. L’intitulé même des lettres de saint Paul, aux Romains ou aux Thessaloniciens, en atteste. Bien sûr, par la suite les premiers chrétiens vont se séparer et même se retourner contre ce même réseau juif, pour mieux conquérir tout le marché de l’Empire romain. Troisième loi constante, deuxième « invariant des processus d’innovation », selon Desjeux : la réinterprétation, la traduction ou l’hybridation. Exactement comme le judaïsme rabbinique et le premier christianisme le feront à peu près à la même époque, celle des premiers siècles de notre ère, l’un en renonçant aux sacrifices animaux, l’autre en se coulant dans la pensée et la langue grecque. Il faut s’adapter à son nouveau public. Ajoutons un quatrième élément, qui nous ramène aux grandes inquiétudes de notre époque. Rien ne vaut une bonne « crise systémique », qui va transformer une « ancienne configuration » pour en produire une nouvelle. Il faut, en somme, comme aurait dit Schumpeter, de la « destruction créatrice ». Par exemple, aujourd’hui, la « combinatoire » du Covid-19, de l’Ukraine, de la montée en puissance de la Chine, et la conjonction d’autres facteurs d’instabilité.

Regard décalé

Desjeux n’est pas du tout un spécialiste des religions. Son livre, Le marché des dieux, qui paraît aux PUF, est donc inclassable et déconcertant. On pourra d’ailleurs juger discutables, voire sulfureuses, certaines de ses sources. Son abord matérialiste des religions froissera éventuellement des susceptibilités croyantes. À l’inverse, son approche optimiste des crises heurtera peut-être les prophètes de l’effondrement. Enfin, sa lecture du christianisme comme cas d’école par excellence de l’innovation sociale surprendra ceux qui voient les religions comme des forces réactionnaires. Mais ce regard extérieur, ce pas de côté, n’en est pas moins intéressant ! Surtout pour comprendre pourquoi les catastrophes peuvent être fécondes.

Quand la fin est un début

Arrêtons-nous un instant sur la destruction du Temple de Jérusalem par les Romains en 70, au premier siècle de notre ère. L’édifice religieux s’écroule en son centre, physiquement, culturellement, symboliquement et bien sûr politiquement. Le judaïsme aurait dû disparaître et le peuple juif se dissoudre. Or si les conséquences sont majeures, elles sont imprévues et impressionnantes, et finalement positives. Au cœur de la même civilisation polythéiste, « deux concurrents sont en train d’émerger sur le marché des innovations religieuses monothéistes, c’est-à-dire sur le marché des dieux ». Le judaïsme et le christianisme. Les chrétiens jouent « la carte de l’expansion », le produit grand public. L’entreprise rabbinique, au contraire, se concentre sur « son cœur de métier », la préservation du peuple juif. Les sacrifices animaux sont le trait commun entre les Hébreux et les païens de l’Antiquité. L’économie du Temple, et celle de la ville de Jérusalem, reposent sur ces sacrifices. Les voici remplacés par la prière, le rituel quotidien et l’étude à la synagogue, partout dans l’empire, donc mobile. C’est le début d’une nouvelle religion, le judaïsme. Elle se fonde sur l’interprétation ouverte des textes et sur le respect scrupuleux d’une « orthopraxie ». Les hommes doivent être circoncis et les rites du pureté respectés.

Au même moment, une autre innovation

Au même moment, une autre innovation a lieu. On l’a dit, elle est en compétition au sein du monde juif qui l’a vue naître. Cette innovation, c’est le christianisme. La nouvelle religion est fondée sur l’orthodoxie, ce que les chrétiens appellent le crédo, avec en son centre la foi en la résurrection. Mais la clé du succès, c’est la simplification. Plus besoin de circoncision, il suffira d’être plongé dans l’eau, on appelle cela le baptême.

Vive la crise

Nous voyons les catastrophes comme… des catastrophes. C’est le cas avec le Covid-19 ou le réchauffement climatique. Mais en fait, ce sont des boîtes de Pandore d’où sortent toutes sortes d’innovations inattendues. À travers la double émergence du judaïsme puis du christianisme, en gros entre l’exil à Babylone, ou à tout le moins l’époque hellénique puis romaine, Desjeux montre cela à grand échelle. Comme il le souligne, « les crises systémiques ne sont pas réservées au monde de la finance. Elles continuent, hier comme aujourd’hui, de fonctionner comme des événements déclencheurs du changement et des innovations, même si leur contenu reste imprévisible. » Par exemple, le Covid-19 a conduit au succès d’une application assez confidentielle, Zoom, et à la transformation subséquente du rapport au lieu de travail. De même, la destruction du second temple de Jérusalem et la crise de l’Empire romain feront passer le christianisme de l’état de petite « start up » au bord de la liquidation (après l’exécution de son fondateur Jésus et de ses dirigeants Jacques, Pierre et Paul) au statut de religion officielle. Nul expert à l’époque n’aurait pu prévoir ce retournement de situation.

Alors, de quoi demain sera-t-il fait ? Les « cygnes noirs » des catastrophes imprévues font-ils les lendemains qui chantent ? En d’autres termes, faut-il avoir peur des crises ?

JForum – L’AntiEditorial

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