Albert Bensoussan

Le jacquet à Jaffa

Le samedi qui était Chabbat, après le déjeuner et la rude digestion de la tchoukchouka, du hasbane qui est cette poche de panse farcie, des boulettes et de la dafina — « Et pour moi ce sera une salade verte arrosée de citron, s’entremêle mon épouse Déborah –, papa faisait redescendre de l’armoire le boîtier du jacquet et l’ouvrait cérémonieusement en ses deux clapets de velours vert où s’étiraient les flèches des enjeux. Lui et moi, face à face, nous devions nous affronter en empilant nos pions d’ivoire, ici les noirs, là les jaunes — qu’on appelait les blancs. C’est toujours lui qui commençait en saisissant le gobelet de cuir où il enfermait les deux dés. Car j’avais tout à apprendre de lui. Le recouvrant de la main, le bouchant de la paume, il agitait le tout interminablement, pour laisser au hasard le temps de faire son choix, et d’un coup sec il faisait rouler les tchic-tchics — comme l’on disait — sur le velours, et si la chance lui souriait, en sortant un six et un cinq, le fameux shesh besh des Turcs, qui ont inventé chiffre et jeu, alors il saisissait son premier pion et lui faisait parcourir les deux pans du jacquet, qu’on appelle aujourd’hui, surtout si l’on est snob, le backgammon et qui était le trictrac au temps de François Ier. Moi je perdais toujours, parce que je n’avais pas la patience d’agiter longuement mon gobelet. Et voilà : je n’ai jamais su lancer les dés. Et m’attirer la chance.

C’est pourquoi il n’y a aucun dé dans ma demeure. Aucune alternative au couperet de l’heure. Seul le hasard est impérial. Il faut laisser ses chances au hasard historique, disait Albert Camus. Et mon histoire a toujours été hasardeuse.

Ainsi pérorais-je en moi-même en traversant le shouk de Yaffo, et ces ruelles aux bistrots – qu’on appelait à Alger des cafés maures – encombrés de tables où les joueurs avaient ouvert leur jacquet. Je m’arrêtais, interdit, curieux, émerveillé, et en même temps déçu par l’image trop quotidienne ou vulgaire d’un jeu que j’avais tant mythifié : les joueurs n’avaient pas de gobelet de cuir et lançaient les dés à la main, d’un geste indolent et irréfléchi. À quoi bon jouer si l’on ne croit pas au hasard, si l’on ne solicite par le sort en majesté ? Et puis leur table de jacquet était de bois grossier, alors que le nôtre était tapissé de velours vert sur lequel les dés faisaient un bruit feutré en roulant. Papa, jamais nerveux, faisait un geste lent en déplaçant les pions, allant les amonceller en l’exact antipode qui le faisait victorieux.

Moi, je savais que papa était toujours vainqueur parce qu’il était mon père, qu’il était même archi-père, m’ayant conçu en sa quarante-cinquième année : en fait, et je le dis tout bas pour que les oreilles sévères des rabbins ne m’entendent pas : il était Dieu. C’est pourquoi, après sa mort, je me répétais cette phrase du psaume 22 (que les chrétiens nous ont prise, en sa version araméenne, pour la magnifier à leur manière) :

 אֵלִי  Eli אֵלִי Eli  לָמָה lama  עֲזַבְתׇנִי azavtani

car je vivais sa mort – son départ – comme un abandon de Dieu. C’est pourquoi, en quittant sa chambre qu’il avait désertée définitivement, j’avais emporté son grand parapluie noir.

An alley in the old city of Jaffa, Tel-Aviv-Yafo, Israel

Après l’enterrement, on est tous revenus à l’appartement d’où maman déménagerait sous peu pour aller vivre avec ma sœur – Esther, qui habite aujourd’hui à Netanya, et dont le fils a épousé une Telavivienne. Déjà les murs se dépeuplaient : chacun emportait quelque trace de sa présence : mes frères se saisissaient de son taleth, des téphilines, de telle Torah hébraïque imprimée en 1926 à Berlin, de ces livres de rituel imprimés à Livourne selon le rite sépharade, ou même d’une mezouza toute neuve pour dresser en exil une demeure où il serait présent. Mon neveu Claudy s’emparait de la belle épée de parade de celui qui fut officier de l’armée française, en comptant ainsi barrer la route, à tout jamais, au mauvais œil. Moi, dans un geste équivalent, j’emportai son parapluie. Belle toile noire, vaste couverture, pommeau de bois verni faisant canne, peut-être trop grande pour moi. Et je remontai presque gaillardement le boulevard Montparnasse dont je narguais de ma ridicule petitesse l’orgueilleuse Tour. Plus rien ne me faisait peur, ni la rue à traverser, ni la nuit s’épaississant, ni les hommes qui croisaient et le feulement des fauves. La gare ne m’était plus hostile. Je m’installai dans une voiture de première parce que mes reins s’étaient brisés à tant réciter le kaddish, la prière des orphelins : dans le deuil hébraïque, le défunt, par la voix de son fils clamant la Grandeur et la Sainteté divines, traverse inlassablement toutes les portes de la mort, et chaque Yitgadal veyitqaddash glapi desserre un peu plus la gorge. J’avais son parapluie au-dessus de la tête, et Versailles entre nous deux. Le train me berça, je m’assoupis et rêvassai tout le temps du transport. Et quand il me fallut mettre pied à terre, j’avais assez de force pour sauter à quai et courir attraper un taxi. Je me hissai lestement au logis et refermai la porte en me disant que plus rien n’arriverait. Je regardai le téléphone sans rancune, appelai maman pour la rassurer et elle me dit que papa continuerait à veiller sur nous. C’est en raccrochant que je m’en suis aperçu, mais sans m’émouvoir : le parapluie, je l’avais oublié dans le train. Me l’avait-il repris ? Bah ! j’étais grand maintenant. Tel était son dernier message. Une dernière fois − vraiment, était-ce la dernière ? − je pleurai en pensant que papa ne serait plus.

ואנוכי et moi je suis תולעת un vermisseau  ולא־איש et pas un homme

Telles étaient les paroles de David que me soufflait le Tehilim. Mais comme, tournant et retournant dans les venelles de Jaffa, je portais enfin mon regard sur Tel Aviv, m’imprimant sur ce paysage promis, je sus enfin qu’en venant ici, j’avais correctement et justement lancé les dés sur le tapis vert du jacquet : J’étais devenu un homme.

 

 Ivri Anokhi.

Albert Bensoussan

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