Le Bund: histoire du mouvement juif ouvrier

Des sionistes qui ont le mal de mer…

Les éditions L’échappée rééditent un livre d’Henri Minczeles sur le mouvement de travailleurs juifs né dans l’Empire russe.
Une vieille blague juive qu’on racontait dans ma famille parlait de deux navires se croisant en Méditerranée, le premier faisant route vers Israël et le second en repartant en direction de l’Europe. Quand ils passaient l’un en face de l’autre, les passagers se faisaient mutuellement le même signe du doigt sur le front : “Vous êtes fous !” L’histoire nous a enseignés depuis qui étaient les “fous”, car les optimistes ont trop souvent fini à Auschwitz. J’ai repensé à cette blague en lisant le livre d’Henri Minczeles consacré au Bund, que les éditions L’échappée viennent de rééditer.
Le Bund, mouvement juif ouvrier, est né en 1897, la même année que le premier Congrès sioniste. “Premier parti politique juif, socialiste, marxiste et laïque”, le Bund a réussi à fédérer des dizaines de milliers de militants juifs en Pologne, Lituanie et Russie, tout en suscitant l’opposition des partis sionistes – toutes tendances confondues – des Juifs orthodoxes et des communistes (qui l’accusaient de séparatisme et de “nationalisme petit-bourgeois”). L’histoire de ce mouvement est à la fois celle d’une réussite phénoménale et d’un échec tragique.
Le livre pionnier de Minczeles décrit l’essor spectaculaire du Bund dans la Russie tsariste, sa lutte acharnée pour défendre les droits des ouvriers juifs exploités, dont l’éthos socialiste restait profondément empreint de culture juive laïcisée, comme en témoigne l’hymne du mouvement (rédigée par l’écrivain An-ski), dont le refrain “Ciel et terre nous écouteront” était une citation du prophète Isaïe. Comme l’écrit l’auteur, “le parti ouvrier juif avait insufflé une religion nouvelle, celle du travailleur juif. En 1903, l’Union générale des ouvriers juifs de Russie, de Pologne et de Lituanie comptait 30 000 membres”.
Minczeles s’attarde notamment sur la période de la Révolution et de la guerre. La position idéologique du Bund est décriée tant par les sionistes que par les socialistes russes. Lénine lui-même consacre une série d’articles à la question, sous le titre “Le prolétariat juif a-t-il besoin d’un parti politique indépendant ?” Sa réponse est sans équivoque : “tout séparatisme juif est une forme de nationalisme réactionnaire”. Avec une ironie mordante, Plekhanov dit la même chose : “Les bundistes sont des sionistes qui ont le mal de mer”. Face à ces attaques, le Bund maintient sa position envers et contre tous, revendiquant sa position de représentant du prolétariat juif au sein du parti ouvrier social-démocrate de Russie.
L’Histoire avec sa grande hache n’a pas épargné le Bund. Comme le relatait l’ancien ministre israélien de la Défense Moshé Arens, dans son livre consacré au ghetto de Varsovie, “les partisans du Bund plaçaient leurs espoirs dans leurs camarades socialistes polonais, en escomptant qu’un jour tout s’arrangerait dans la future Pologne socialiste. Alors que les partis sionistes pressaient les Juifs de quitter le pays pour immigrer en Palestine, le Bund lança un appel au Doïkayt (“vivre ici et maintenant”).Sur ce point comme sur d’autres, l’attitude du Bund (et des autres mouvements non sionistes) s’avéra suicidaire.
Il est bien entendu facile de “réécrire” l’histoire quand on en connaît la fin. Mais il n’en demeure pas moins que le choix des militants bundistes fut une erreur tragique, erreur qui se perpétua jusque dans la Pologne de l’après-guerre. En effet, relate Minczeles à la fin de son livre, les accusations de crime rituel et les pogroms se multiplièrent en 1946. Le tristement fameux pogrom de Kielce ne fut pas le seul, les actes antijuifs se multipliant à travers toute la Pologne, contraignant le Bund à reformer des groupes d’autodéfense, comme dans la Russie tsariste. C’est ainsi que fut écrit, dans le sang et les larmes, l’ultime chapitre de l’histoire de ce mouvement juif révolutionnaire qui avait cru en un monde meilleur…

 

Pierre Lurçat  www.causeur.fr
© Wikimedia Commons

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