AFP Les membres des syndicats russes tenant des ballons et des drapeaux défilent sur la Place Rouge lors de la manifestation du 1er mai 2018, à Moscou.
La puissance de la Russie sur la scène internationale cache sa fragilité économique
Les difficultés économiques croissantes en Russie expliquent en partie les manifestations qui, ces derniers temps, se multiplient dans le pays, de Moscou à Oulan-Oude, ainsi que la chute de la confiance en Vladimir Poutine et dans le gouvernement russe, une chute que certains observateurs jugent irréversible.
En effet, l’économie russe, très en retard sur les économies occidentales, stagne depuis 2013; la part du PIB russe dans le PIB mondial est retombée à son niveau de la fin des années 1990, la population sent son niveau de vie se détériorer et une récession est annoncée.
Or cette dégradation économique est signalée depuis plusieurs mois, avec diplomatie mais sans ambiguïté, par l’actuel président de la Cour des comptes russe, Alexeï Koudrine, qui l’explique aussi par les blocages du système politique.
Alexeï Koudrine, un “libéral” à la tête de la Cour des comptes russe
Alexeï Koudrine, qui côtoie professionnellement Vladimir Poutine depuis les années 1990, n’est en rien un opposant au pouvoir russe actuel. Il a été ministre des Finances de 2000 à 2011, et l’efficacité de ses actions d’alors est très largement reconnue: il a assaini et stabilisé la situation financière de la Russie – qui bénéficiait, certes, d’un prix du pétrole bien plus élevé que dans la décennie précédente et dans la suivante.
Écarté parce qu’il critiquait la part croissante des dépenses militaires et ne s’entendait pas avec Dmitri Medvedev, il a semblé s’intéresser aux revendications exprimées par la société lors des grandes manifestations de 2011-2012 et a pris la tête d’un Comité des initiatives civiles, censé contribuer au développement du pays.
Il est, de fait, assimilé au courant des “libéraux” qui voudraient rapprocher la Russie d’un certain modèle occidental et font face aux “siloviki”: ceux qui, issus de l’armée, du KGB-FSB et autres structures ”à épaulettes”, privilégient l’usage de la contrainte et de la force.
Alexeï Koudrine a ensuite intégré le présidium du Conseil économique rattaché au président de Russie, et en a été nommé vice-président en 2016. La même année, il a pris la tête d’une sorte de think tank proche du pouvoir, le Centre d’études stratégiques.
Alors que certains espéraient le voir redevenir ministre des Finances, Vladimir Poutine l’a choisi en mai 2018 pour diriger la Cour des comptes, une fonction prestigieuse, certes, mais qui implique avant tout de contrôler les organisations et opérations financières russes, et non de définir et appliquer des politiques.
Depuis 2019, cette Cour des comptes émet aussi des informations chiffrées sur la “mise en œuvre des objectifs de la nation”: justement, Alexeï Koudrine déplore de plus en plus que les objectifs fixés par les dirigeants russes ne se concrétisent pas, et attire l’attention sur les dangers dont est porteuse la stagnation économique du pays.
Une économie en stagnation
En septembre 2017, encore directeur du Centre d’études stratégiques, Alexeï Koudrine donne une conférence, diffusée par la chaîne de télévision privée Dojd’, sur les mesures à adopter pour améliorer la situation économique du pays. Il y rappelle prudemment que c’est “peut-être” parce que l’URSS avait des taux de croissance très bas (1,75 % à la fin des années 1970 et 1,3% à la fin des années 1980) qu’elle a disparu. Or, signale-t-il, l’augmentation annuelle moyenne du PIB russe a été de 6,9% par an entre 2000 et 2008, mais de 1% seulement entre 2008 et 2017, et même de 0,73% sur la période 2012-2017. Il serait donc nécessaire de réagir, et Koudrine situe l’enjeu: la Russie pourra-t-elle “demeurer une grande puissance technologique” et concurrencer sur ce plan “les États-Unis, la Chine, l’Europe”?
L’ancien ministre s’appuie sur des chiffres. En citant le nombre des “robots multi-fonctionnels” pour 10.000 travailleurs – 448 en Corée du Sud, 292 en Allemagne, 164 aux États-Unis, 36 en Chine et 2 en Russie –, il donne la mesure du retard russe dans l’automatisation du travail. Le PIB par heure travaillée permet d’évaluer la productivité du travail: il se situe entre 66,6 et 68,3 dollars pour la France, l’Allemagne et les États-Unis, et de 25,9 dollars en Russie. Koudrine constate que la structure de l’économie mondiale a considérablement changé en dix ans suite à des innovations technologiques, mais que la Russie ne participe pas à ces évolutions. Il souligne ainsi le pourcentage des entreprises qui innovent chaque année sur le plan technologique : entre 34 et 55 % pour la Grande-Bretagne, la France, l’Italie et l’Allemagne, mais 8,3 % en Russie en 2015. Pourtant, rappelle-t-il, un plan gouvernemental prévoyait en 2008 d’amener ce pourcentage à 25-40%: “Cela veut dire que, dans le cadre de notre système de direction, nous ne réalisons pas encore les objectifs que nous nous donnons.” Cette fois, c’est l’inefficacité du politique qui est soulignée.
Pour des raisons démographiques, la population active russe baisse depuis 2008 et va se faire moins nombreuse encore. Lire la suite
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