Anwar Gargash : « Face à Israël, la politique de la chaise vide n’a pas fonctionné »

ENTRETIEN. Le ministre émirien des Affaires étrangères évoque la « rupture stratégique » que constitue la reconnaissance par les Émirats de l’État hébreu.

Propos recueillis par 

Modifié le  - Publié le  | Le Point.fr

L’accord est historique. Contre toute attente, Donald Trump a annoncé le 13 août dernier l’établissement de relations diplomatiques entre les Émirats arabes unis et Israël, deux pays alliés des États-Unis au Moyen-Orient.

Si le président américain n’a pas réussi à mettre en œuvre son « plan de paix » controversé entre Israéliens et Palestiniens, il permet à l’État hébreu de se voir reconnaître par un troisième pays arabe, après l’Égypte en 1979 et la Jordanie en 1994.

Cette percée diplomatique est d’autant plus spectaculaire qu’elle vient torpiller le consensus arabe adopté en 2002, selon lequel Israël ne serait reconnu qu’en échange du retrait israélien des territoires conquis en Cisjordanie depuis la guerre des Six Jours en 1967.

Mais face à l’interventionnisme croissant de la République islamique d’Iran dans la région, l’État hébreu et les pays du Golfe se sont trouvé un ennemi commun et multiplient depuis dix ans de discrets rapprochements sur les plans sécuritaire et stratégique, reléguant au second plan la question palestinienne.

Ainsi, ce n’est pas une surprise si Donald Trump a annoncé vendredi un nouvel accord israélo-arabe : la reconnaissance de l’État hébreu par le royaume de Bahreïn. Les accords de paix doivent être officiellement signés ce mardi à la Maison-Blanche.

À l’occasion de ce jour d’Histoire, Anwar Gargash, ministre d’État aux Affaires étrangères des Émirats arabes unis, a donné une interview par visioconférence au Point, au Figaro, aux Échos et à Radio France. Il y explique sans détour les raisons qui ont poussé Abou Dhabi à normaliser ses liens avec Tel-Aviv.

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Le Point : La conclusion d’un accord de paix entre Israël et les Émirats a surpris tout le monde. Pourquoi maintenant ?

Anwar Gargash : Cette décision est liée à la suspension par Israël de son annexion de parties de la Cisjordanie. Nous avons considéré cette intention de la coalition au pouvoir en Israël comme une menace majeure à la solution à deux États dans le conflit israélo-arabe. Nous avons donc entrepris des discussions au cours des trois derniers mois, principalement par le biais des États-Unis, visant à normaliser nos relations avec Israël et à suspendre cette annexion.

Mais le Premier ministre Netanyahou n’a-t-il pas précisé que cette suspension n’était que temporaire ?

Je fais la différence entre les engagements d’un État et les annonces politiques. Le gouvernement en Israël a déclaré qu’il n’allait pas annexer, et Benyamin Netanyahou n’en parle plus. La question de l’annexion n’est plus sur la table dans un futur proche, tout comme la menace de la fin de la solution à deux États. Il existe maintenant de l’espace et du temps pour des négociations menant à une solution à deux États, pour laquelle ce n’est pas à nous de décider mais aux deux parties. D’ailleurs, beaucoup de capitales européennes nous ont appelés pour nous faire part de leur satisfaction.

En quoi cet accord est-il selon vous stratégique ?

Il est stratégique dans le sens où tout ce qui a été fait par les pays arabes vis-à-vis d’Israël au cours des dernières années n’a pas produit de résultats. Au contraire, Israël a pu étendre son territoire sur la terre palestinienne. Comme la politique de la chaise vide n’a pas fonctionné, nous pensons que la région a besoin d’une rupture stratégique. Il faut entreprendre des changements stratégiques pour que la région avance. Si les Émirats arabes unis souhaitent devenir un acteur global, ce pays doit accepter d’aider à changer les choses.

Mais la rapidité de cette décision a beaucoup surpris…

Cette normalisation devait arriver tôt ou tard, mais nous-mêmes ne pensions pas que cela se produirait si rapidement. La situation a changé avec la question de la suspension de l’annexion, et nous avons commencé à discuter pour lier ces deux aspects. Et lorsque la barrière psychologique tombe, vous réalisez soudain que la partie la plus dure a été faite.

Comment les négociations secrètes se sont-elles passées ?

Nous avons négocié par le biais des États-Unis pendant trois mois. Nous avons toujours été inquiets quant à la possibilité de fuites, ce qui n’est heureusement pas arrivé. Nous n’avons consulté aucun pays allié, notamment arabe, pour éviter de les embarrasser au moment de l’annonce de l’accord.

Depuis l’annonce de l’accord, nous sommes inondés d’appels d’investisseurs

Concrètement, que va changer cet accord avec Israël ?

Si Israël se montre coopératif, cet accord peut créer un modèle pour encourager le monde arabe à cesser de diaboliser Israël, et vice-versa. Pour nous, ce traité offre beaucoup de perspectives stratégiques. Israël est un acteur économique important et les Émirats arabes unis représentent la deuxième économie arabe. Les bénéfices peuvent être réciproques dans des secteurs comme le tourisme, l’agriculture, la technologie et la santé. Nous sommes ouverts.

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Peut-on le comparer à la « paix froide » conclue par Israël, l’Égypte et la Jordanie ?

Nous voyons cet accord comme une continuité avec ceux signés avec d’autres pays, comme l’accord israélo-égyptien de 1979, celui entre Israël et la Jordanie en 1994 et même les accords d’Oslo (israélo-palestinien) de 1993, même si les décisions qui y ont été prises étaient différentes. En ce qui nous concerne, nous n’avons pas de frontières avec Israël, nous n’avons pas de colonies israéliennes ni de réfugiés. Cela ne peut être que plus constructif pour atteindre la paix. Nous voyons donc cette normalisation comme une paix chaude entre nos deux pays. Les Émirats arabes unis possèdent une économie diversifiée qui peut être bénéfique pour Israël. Nous sommes ouverts d’esprit. Il dépend maintenant d’Israël de créer des lois dans certains secteurs comme l’investissement et les taxes afin d’assurer un climat attractif. En tout cas, depuis l’annonce de l’accord, nous sommes inondés d’appels d’investisseurs, d’entreprises et de diplomates, tous très excités. Il est important de transformer cela en quelque chose de réel. Israël a besoin d’avancer avec cette relation bilatérale et de la considérer sur le plan stratégique, pas simplement comme un mouvement tactique.

Situerez-vous votre ambassade à Tel-Aviv ou à Jérusalem ?

Si vous connaissez un bon endroit à Tel-Aviv, dites-le-nous (rires).

Cet accord peut-il donner lieu à une coopération militaire ?

Je ne vois pas de perspective de coopération militaire ni de participation à une coalition, mais il est possible que nous fassions à l’avenir l’acquisition de systèmes (militaires, NDLR). Nous sommes ouverts aux secteurs technologiques, des services agricoles et de la santé.

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L’Arabie saoudite pourrait-elle vous emboîter le pas dans la reconnaissance d’Israël ?

La décision de l’Arabie saoudite est souveraine et je ne veux pas spéculer là-dessus. Ses médias nous ont beaucoup soutenus. Maintenant, je ne veux pas spéculer sur leurs intentions. Nous avons agi pour nous-mêmes et ne sommes un modèle pour personne.

Cet accord change-t-il votre position dans le conflit israélo-palestinien ?

Non, il ne change pas à mon avis la façon dont les Émirats arabes unis voient la question palestinienne. Nous soutenons toujours une solution à deux États avec un État palestinien indépendant, mais nous avons le sentiment que la politique de la chaise vide n’est pas constructive. Elle ne peut rien contre les changements de la réalité sur le terrain. Nous avons toujours considéré que c’était une erreur de la part des Palestiniens. Lorsque le plan Trump a été dévoilé, nous avons remarqué que ce n’était pas ce que les Palestiniens souhaitaient, mais nous leur avons conseillé d’y participer et de ne pas perdre une opportunité alors que les faits sur le terrain réduisent la possibilité d’une solution à deux États. Mais il s’agit cependant d’une question israélo-palestinienne. Ce n’est pas à nous de décider.

La question d’un État palestinien faisait-elle partie des négociations avec Israël ?

Outre la question de la suspension de l’annexion, nos discussions ont plutôt porté sur nos relations bilatérales et ce qu’allaient être les prochaines étapes concrètes.

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Comprenez-vous que les Palestiniens soient remontés à l’égard des Émirats ?

Ils sont en colère. Il y a beaucoup de rhétorique là-dedans, mais ils ne proposent pas d’alternative. Et après la colère viendra la contribution. En ce qui nous concerne, je pense au contraire que nous aurons davantage d’influence à l’avenir sur la question israélo-arabe. Nous aurons davantage de leviers, ce qui ne peut qu’aider.

La cause palestinienne a été exploitée à l’abus au cours des dernières décennies

Cet accord n’est-il pas surtout motivé par une crainte commune vis-à-vis de l’Iran ?

Non, je ne crois pas que cet accord soit centré sur l’Iran. Il s’agit de nous, de la manière dont nous voyons nos relations et de changer une politique qui n’a pas été couronnée de succès. Maintenant, si vous regardez au niveau régional, il faut admettre que les déclarations belliqueuses vis-à-vis des pays du Golfe ont créé un environnement qui a facilité ce qui arrive aujourd’hui. Mais, je le répète, ceci n’est pas lié à l’Iran, un pays avec lequel nous avons des désaccords que nous avons choisi de résoudre par la voie de la désescalade et de la diplomatie. Nous n’avons aucun intérêt à voir le Golfe (devenir) une zone de confrontation.

L’Iran et la Turquie ont crié à la trahison. Avez-vous été surpris ?

Non, les mêmes pays qui ont toujours été critiques le sont restés et nos alliés aux États-Unis et en Europe ont salué l’accord. Nous n’avons donc ni gagné ni perdu de soutiens. Maintenant, il est intéressant de souligner le discours hypocrite d’un pays comme la Turquie, qui s’est insurgé contre cet accord alors qu’il maintient une relation économique étroite avec Israël et accueille chaque année 600 000 touristes israéliens sur son territoire. Malheureusement, la cause palestinienne a été exploitée à l’abus au cours des dernières décennies.

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Cet accord n’est-il pas surtout une manière pour les Émirats de garantir leur sécurité à l’avenir ?

Oui et non. Non, car ce n’est pas en établissant des liens avec Israël que l’on assure notre sécurité. De notre point de vue, l’implication des États-Unis dans la région et sa stabilité est positive. La contribution américaine est constructive et c’est une bonne nouvelle après les expériences difficiles en Irak et en Afghanistan. Donc de manière indirecte, oui, cela concerne notre sécurité.

L’accord de paix entre Israël et Bahreïn a provoqué une levée de boucliers auprès de la population bahreïnienne sur Twitter. Un tel risque n’existe-t-il pas aux Émirats ?

Si certaines personnes ont été surprises par cet accord, cela est dû à ce qu’ils ont appris dans les manuels scolaires par le passé, mais cette perception n’existe pas dans notre pays, en particulier auprès de la jeunesse. Aux Émirats, le niveau de confiance de la population vis-à-vis du gouvernement est élevé. J’ai vu beaucoup d’Émiriens accueillir positivement cet accord. Quant à Twitter, je considère ce réseau social dans notre région comme un espace de colère et de haine, pas comme un baromètre précis, où agissent de nombreux militants. À Bahreïn, c’est le cas de membres de l’opposition Al-Wefaq, ou d’activistes d’extrême gauche. Cela ne correspond pas à la réalité.

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