La motivation des préceptes des lois selon M. Mendelssohn(6)

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La motivation des préceptes des lois selon Moïse Mendelssohn, fondateur du judaïsme moderne (6)

A l’époque de l’Emancipation des Juifs d’Europe, on assiste à l’émergence de défis radicalement nouveaux.

Les anciennes justifications de la pratique religieuse d’Israël n’avaient pratiquement plus cours, même si les nouveaux penseurs s’y référaient parfois, dans le but avoué de trouver de meilleurs arguments que les leurs.

Le problème qui se posait aux élites juives dès 1750 à peu près et durant tout le XIXe siècle notamment dans l’aire culturelle germanique, pourrait se résumer dans la formule suivante : l’identité juive religieuse était elle compatible avec la culture européenne, qui était encore, en ce temps-là, largement imprégnée de valeurs chrétiennes.

La séparation de l’Eglise et de l’Etat ne date que de 1905 et demeura ; il faut le rappeler, une spécificité française.

Un homme, exceptionnel à bien des égards, va tenter de relever ce défi et de redéfinir, en termes plus actuels, l’essence du judaïsme : Moïse Mendelssohn (1729 à Dessau-1786 à Berlin) fut à la fois le fondateur du judaïsme prussien et du judaïsme moderne, tout simplement.

En dépit des critiques plus ou moins violentes qui s’abattirent sur lui, cet homme ne se considérait pas comme le père de l’assimilation mais plutôt comme le pionnier de l’Emancipation de son peuple à la religion duquel il est toujours demeuré fidèle.

On peut même dire qu’il fut victime d’une historiographie très injuste à son égard, notamment hébraïque qui le considère aujourd’hui encore comme le philosophe qui a mis le judaïsme allemand et européen sur la mauvaise voie, celle qui le conduisit à l’assimilation et, pour finit, à la destruction.

Dans ce chapitre nous montrerons ce que la tradition juive lui doit, du milieu du XVIIIe siècle à nos jours.

Comme Maimonide un demi millénaire plus tôt, Mendelssohn a montré que le judaïsme, tel qu’il l’entendait lui-même, n’avait rien à craindre d’une confrontation avec les idées et les philosophies de son temps. Il suffisait simplement d’oser chercher l’authentique essence du judaïsme.

A tort ou à raison, l’opinio communis considère que par son action et ses idées progressistes, Moïse Mendelssohn a été l’idéologue suprême de la réforme au sein du judaïsme.

C’est vrai tant qu’on ne lui fait pas endosser les excès ni les outrances de certains réformateurs vraiment débridés, qui, à l’instar des allégoristes juifs médiévaux, disciples de Maimonide, prétendirent trouver dans son Guide des égarés les raisons de vider le judaïsme rabbinique de tout contenu positif, c’est-à-dire des commandements..

En d’autres termes, d’en donner une interprétation philosophique valant abrogation des lois et des préceptes. Ce qui était loin d’être le cas dans l’esprit de Mendelssohn qui a toujours scrupuleusement respecté le repos du sabbat et tous les interdits alimentaires.

Pourtant, l’héritage de ce grand philosophe juif qui ne voulait que «dépoussiérer» le judaïsme de son temps sans le dénaturer, a été repoussé durant de longues décennies avant de réapparaître comme un authentique instituteur d’Israël, comme Homère fut celui de la Grèce antique.

Mais là, l’évaluation de son action devient une affaire d’appréciation personnelle. Rares furent les rabbins contemporains à juger positivement son action, qui se voulait plus régénératrice que réformatrice.

On peut dire qu’il fut un réformateur modéré, victime, avec le temps, d’une captatio benevolae à grande échelle, visant à dénaturer le rôle qu’il avait réellement joué de son vivant.

C’est une tendance nouvelle au sein du judaïsme allemand qui chercha à en faire son idéologue, le promoteur de la réforme et du libéralisme. Même son disciple préféré, David Friedländer, n’est pas exempt de ce reproche, car il n’a pas échappé à la tentation de faire de son défunt maître le parrain de son action réformatrice salutaire mais aussi très hardie.

Rien, à l’origine, ne prédisposait le fils d’un humble scribe de rouleaux de la Tora à devenir un grand philosophe du judaïsme et encore moins la figure de proue de l’Aufklärung berlinoise.

C’est pourtant les deux présents que le destin réservait à Moïse ben Mendel, né à Dessau et devenu par la suite Mendelssohn, ou comme on l’appelait à Paris, Monsieur Moses de Berlin.

Moïse Mendelssohn eut peu de fois l’opportunité de rédiger une brève esquisse autobiographique ou de parler de lui-même. Voici comment l’auteur s’exprimait en 1770, à quarante et un ans:

Je naquis à Dessau d’un père qui exerçait sur place les fonctions de maître d’école et de sofer [copiste des rouleaux de la loi]. Sous la férule du grand rabbin de la ville, rabbi David Fränkel, j’ai étudié le talmud. Rendu célèbre au sein de sa Nation par son grand commentaire du talmud de Jérusalem, il fut invité, dès 1743, à occuper des fonctions rabbiniques à Berlin où je le rejoignis en cette même année. Sous la houlette du docteur en médecine Aron Gumperz, qui s’est éteint à Hambourg il y a peu d’années, je m’initiais aux sciences. Par la suite, je devins précepteur des enfants d’un juif aisé qui me confia la comptabilité et enfin la gérance de sa manufacture de soieries. J’occupe ce même poste à ce jour. A l’âge de trente-trois ans je me suis marié et ai conçu sept enfants dont cinq sont encore vivants. Je n’ai jamais fréquenté une université, ni même suivi le moindre cours. C’est là l’une des plus grandes difficultés auxquelles j’ai été confronté: il m’a fallu tout rattraper, tout apprendre par mes propres moyens. En vérité, j’ai poussé si loin mes efforts pour m’instruire que je suis accablé, depuis bientôt trois ans, par une maladie nerveuse qui m’interdit toute recherche approfondie.”

L’œuvre de Mendelssohn va des écrits hébraïques aux réflexions sur le judaïsme en passant par les travaux d’esthétique et de métaphysique, sans omettre une volumineuse correspondance en hébreu et en allemand.

Mais sa vie entière fut troublée par l’oppression et le refus de se voir accorder une citoyenneté pleine et entière dans le pays où il vivait. Ce qui explique que l’engagement le plus massif de Mendelssohn en faveur de ses coreligionnaires soit constitué par sa Vorrede [Introduction] à la traduction allemande des Vindiciæ Judeorum du rabbin amstellodamois Manassé ben Israël.

Mais tout en devenant, comme on le notait supra, le pionnier de l’Emancipation des juifs de Prusse et d’Europe en général, Moïse Mendelssohn n’en continua pas moins de méditer sur des questions de portée universelle, comme il le fit dans le texte, devenu célèbre «Qu’est-ce qu’éclairer?».

En 1784 J.C. Zöllner s’était interrogé sur le sens à donner au terme aufklären, s’étonnant que tout le monde en parlât sans jamais indiquer ce que ce vocable recouvrait au juste. Dans le cadre de ses rencontres hebdomadaires du mercredi avec ses collègues berlinois, Mendelssohn avait répondu à la question. De tous les participants à la discussion, seules les contributions de Kant et Mendelssohn sont passées à la postérité.
(A suivre)

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

2 COMMENTS

  1. Entre philosophes, biblistes, professeurs, exégètes on se serre les coudes ,

    Le Judaïsme , n’est pas une histoire, La Bible n’est pas une œuvre littéraire , Le peuple d’Israel n’est pas une Ethnie
    et n’a sa place dans aucun musée , car il vit et a ressuscité après 2000 ans d’exil et tous les ” professeurs et philosophes ” en robe de chambre devraient se faire à cette réalité et changer de fonds de commerce !

    La Thora d’Israel et ses dignes et authentiques porte-paroles nous ont place au firmament des Nations et chaque jour cette réalité nous éblouit un peu plus

    Les exilés de la pensée Juive ou dont la pensée est restée et restera en exil pour toujours n’ont visiblement plus autant d’adeptes qu’autrefois , car Les Juifs du Monde s’attachent à la Torah et à la pratique des Miswot et non à la Culture De La Philosophie prétendument Juive et qui comme chacun sait à pu rapprocher quelques uns mais a assimile beaucoup d’autres et D merci Le Peuple d’Israël se reconstruit chaque jour en s’attachant À son identité de ” fidèles fils de fidèles ” מאמינים בני מאמינים ״

  2. Delirant…
    On reconnait la qualité d’un arbre à ses fruits. Les siens se sont éparpillés dans de désastreuses greffes hybrides, dont les noyaux ont été déposés dans une boîte de Pandore. Malheureusement, elle a été ouverte.

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