L’engouement médiatique pour la 1ère communauté juive d’Europe reflète-il un malaise identitaire profond?

« Juifs de France, la tentation du départ » ; « Etre juif en France » ; « Juifs de France, la force de l’attachement », voilà quelques-uns des gros titres de nombreux numéros spéciaux consacrés à la communauté juive française depuis l’attentat meurtrier du 9 janvier contre l’Hypercacher de Vincennes.

Cet intérêt soudain pour ces quelque 500.000 citoyens français relève quasiment de la fascination à en juger par le nombre d’articles qui leurs sont consacrés quotidiennement. Une attention toute particulière qui satisfait certains, saluant une prise de conscience, tandis que d’autres l’assimilent à un malaise profond et préfèrent rester en dehors de cet emballement médiatique du moment.

Ces dossiers présentent plusieurs familles de confession juive, avec un point commun : la plupart confient leur sentiment de peur tout en rejetant l’idée du départ et « encore moins pour Israël », soulignent plusieurs tirages, comme un pied de nez aux appels du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, fustigé par la presse française pour ses déclarations jugées inappropriées à l’attention des Juifs de France.

Cette quasi-unanimité du « Ils sont Français avant tout » et rejettent le départ semble cependant faussement optimiste ou du moins peu révélatrice de l’ampleur du traumatisme post-9 janvier, qui a agi comme un véritable électrochoc sur une communauté déjà profondément meurtrie par la mort d’Ilan Halimi et celles des victimes de Toulouse. Ainsi, malgré les efforts déployés pour afficher l’attachement des Juifs à la France et leur patriotisme à toute épreuve, il semble que le délitement de ce lien historique soit bel et bien effectif pour les uns, inéluctable pour d’autres.

Les controverses sémantiques sont aussi révélatrices du malaise dans lequel est plongée la première communauté juive d’Europe frappée par une forme de « crise identitaire » : sont-ils Juifs Français ou Français Juifs ? Leur religion supplante-t-elle leur nationalité ? Ces interrogations ont-elles même lieu d’être ?

Interloquée par la controverse autour de cette juxtaposition de mots à mettre dans un sens ou l’autre pour être “politiquement correct”, il m’a semblé intéressant de poser simplement la question, pas si évidente finalement, aux intéressés pour connaître leur ressenti.

Sur un panel d’une vingtaine de personnes interrogées, de tous âge et milieux social confondus, mais avec une majorité de jeunes entre 25 et 35 ans, un peu plus de la moitié se considèrent « Juifs français » tandis que les autres mettent en avant leur citoyenneté et préfèrent les termes « Français de confession juive ». Un écart peu probant qui empêche de tirer toute conclusion hâtive et encore moins de s’insurger contre ceux qui emploient une formule plutôt que l’autre.

Deux individus ont de leur côté indiqué être dans l’incapacité totale de répondre, car « cela est trop dur » et « ces deux termes sont indissociables », précise l’un d’eux.

« Je me considère comme juive française mais ma mère dirait certainement le contraire », confie une jeune fille de 28 ans, révélant un désaccord générationnel sur le sujet, tandis qu’une autre répond dans le même sens avant de préciser : « tout dépend de mon interlocuteur ».

Autrement dit, dans ce cas précis, l’appartenance religieuse prend le pas sur la nationalité dans un contexte privé mais si la question était posée publiquement, la réponse aurait été différente. Une sorte de réflexe identitaire dans le sens du politiquement correct.

« Juifs français mais plus pour longtemps », lance un autre, visiblement en référence à un départ imminent ou du moins envisagé mûrement.

Ces quelques réactions assez mitigées et bien sûr non exhaustives font toutefois état de la complexité et du caractère hétérogène de cette communauté tiraillée entre son attachement indéniable à la France, sa culture, son histoire, cette terre d’exil pour certains des Juifs arrivés en masse du Maghreb dans les années 1960 ou même avant pour les originaires des pays de l’Est, et la peur constante d’être la cible de nouvelles attaques.

« J’ai constamment en tête que les Juifs n’ont pas d’avenir en France, je sais qu’il faut qu’on parte », déclare Clara, 26 ans, secrétaire générale d’un mouvement politique et résidente d’une banlieue chic parisienne aux antipodes des quartiers sensibles.

Interrogée sur un potentiel départ de France, le constat est sans appel : « Pas à court terme, mais à l’avenir c’est inéluctable », dit-elle, tout en insistant sur son lien « très fort » avec le pays qui l’a vu naître et où elle a étudié.

« Je suis malheureuse de voir le pays dépérir », confie-t-elle avec un certain pessimisme : « Je pense que la menace qui pèse sur la France n’est pas contrôlable même si je me sens protégée par les autorités », ajoute-t-elle.

De fait, s’il apparaît impossible de mesurer le départ hypothétique des Juifs de France, tant ils sont eux-mêmes divisés sur le sujet, il n’empêche qu’une grande partie avoue avoir au moins envisagé de quitter le pays comme l’attestent les chiffres de l’Agence juive pour Israël : au mois de janvier, 3.700 personnes ont participé aux réunions d’informations pour l’Alyah (« montée » en Israël), contre 300 au cours de la même période en 2014.

Une fuite potentielle de 3.700 Français éligibles à la citoyenneté israélienne convoités par Jérusalem que Paris semble résolue à ne pas laisser partir. « La France sans les Juifs n’est pas la France », ont martelé à plusieurs reprises le président et le Premier ministre.

Reste à savoir si le lien national primera sur le sentiment d’insécurité qui hante cette communauté sous le feu des projecteurs.

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JAYy1hpNMarion Bernard est journaliste à i24news.

 

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