Prof Albert Bensoussan

שלח-לך « Envoie pour toi », marque le début de la paracha qui explique pourquoi le peuple hébreu va errer quarante ans au désert במדבר. Nous sommes aux portes de la Terre Promise et Moïse est sommé par la divinité d’envoyer des explorateurs – éclaireurs et espions à la fois – de l’autre côté de la frontière pour voir à quoi ressemble ce pays. Ces מרגלים méraglim, au nombre de douze, un par tribu, vont y aller, constater de visu qu’il y coule bien le lait חלב et le miel דבש , rapporter une énorme grappe de raisin, ainsi que des rimonim רמונים (grenades) et des figues, et aussi faire un rapport désastreux mettant en avant l’entreprise insensée, et mortifère, que représenterait l’entrée en Canaan. Il y a là des géants, des Néfilim, qui vont les tuer. Seuls deux meraglim vont s’opposer à cette vision pessimiste et désastreuse, Caleb de la tribu de Yehuda et Yehoshoua de la tribu d’Ephraïm. Le peuple, alors, qui n’a rien compris aux miracles et aux promesses, se révolte et veut retourner en Egypte, préférant avoir la vie sauve en restant esclave plutôt que de prendre le risque – certes, réel – de la libération et du salut. On comprend la colère divine qui veut alors anéantir tout ce peuple rebelle et stupide, sauf que Moïse l’en dissuade en faisant valoir – et c’est assez drôle et piquant – l’amour-propre du Très-Haut : si Tu les détruis, que va-t-on dire de Toi ? Quelle réputation sera alors la Tienne ?… Alors D.ieu prononce son verdict : les dix fauteurs de trouble seront exécutés, et le reste du peuple devra errer pendant quarante ans au désert afin que seuls leurs petits-enfants aient le droit d’y entrer.


Sous la conduite de cet homme élu par Moshé qu’est Yehoshoua, précédemment appelé הושע Hochéa, mais justement transfiguré par le « yod » additionnel en messager du divin, en libérateur, ce que signifie son nouveau prénom : יהושע. Ce yod, tout comme le he ajouté au prénom d’Abraham (Abram), signe la présence divine à travers une lettre du tétragramme. C’est pourquoi la paracha des meraglim malheureux est complétée – couronnée – de l’haftara de Josué et ses meraglim heureux qui vont lui permettre d’entrer en Canaan en s’emparant de la ville de Jéricho.

Moïse et Aaron

Élie Sarfati (Sar-el) en a représenté la scène – Moïse et Aaron au milieu des meraglim de retour de leur équipée, avec la fameuse grappe de raisin – , avec ce commentaire : « La majorité aspire à une vie tranquille et veut continuer à recevoir la manne sans danger ou sacrifice, alors que la minorité attachée à sa foi n’a pas peur des affrontements pour créer son pays. Nous nous trouvons actuellement dans la même position. Seul le décor a changé, mais le problème reste le même. » C’est pourquoi cet ensemble paracha-haftara pose encore aujourd’hui le problème de l’errance et de la permanence. Pour parodier L’Ecclésiaste-Qohélet, on pourrait dire : il est un temps pour errer et un temps pour demeurer, un temps pour l’errance et un temps pour la permanence. Qu’en est-il aujourd’hui ? Les deux termes sont toujours présents à la conscience juive : il y a ceux qui demeurent et ceux qui sont ailleurs, il y a Israël et il y a ‘Houts-Israël. Le dedans et le dehors, en perpétuel équilibre.

Mais avant la « terre retrouvée », il y a la terre conquise, et c’est la geste de Yehoshoua, le Libérateur. Josué, donc, présenté comme le « ministre » de Moshé, reprend l’idée initiale de ce dernier d’envoyer des espions – meraglim – en Terre Promise, cette fois non pour « explorer » (latour  לתור , et c’est ce même verbe qui a pu donner « touriste » en français, si l’on veut bien admettre que le verbe tour, en hébreu, signifie circuler et explorer) les lieux. On vient de voir que les « explorateurs » de Moïse, au bout de quarante jours étaient revenus pour décourager (« il y a dans ce pays des géants et ils sont trop puissants ») le peuple hébreu d’y aller – à l’exception des voix discordantes, courageuses et sages de Josué et de Caleb, épargnés par la colère divine. Mais ici, Josué entend préparer militairement l’entrée en possession de Canaan. Les deux espions dépêchés par lui pénètrent donc à Jéricho et sont hébergés par une prostituée — zona זונה (une « aubergiste », traduit pudiquement Claude Brahami, mais cela revient au même : cette femme tient une auberge ou, disons aussi, une maison de passe) – du nom de Ra’hav רחב qui va les cacher, les protéger, et obtenir d’eux, en échange, d’être épargnée ainsi que toute sa famille lors de l’assaut final et victorieux des troupes de Josué – épisode célèbre des trompettes, aussi retentissantes que les trompettes d’Aïda, et assez efficaces pour faire tomber, en sonnant sept shofars, sept fois autour, et sept jours durant, les murailles de Jéricho, la plus vieille ville du monde.

rehav-2espions

James Tissot : Rahav et les deux espions

L’Histoire nous dit encore que, afin d’épargner Ra’hav et les siens, un signe rouge de reconnaissance fut demandé et ce sera le fameux cordon couleur, non pas rouge – ce qui renverrait à l’adom néfaste d’Essav admoni, le frère violent de Jacob – mais untiqvatתקות ‘hout חוט ashani  השׁני, « un cordon de fil écarlate ». Ce mot shani représente, en effet, la couleur écarlate, signe de pompe et de dignité. C’est en ce Tola’at shaniqu’est tissé le rideau « rouge cochenille », c’est-à-dire écarlate, ornant le parvis du Temple de Jérusalem tel que voulu par D.ieu. Et qu’on trouve aussi dans le Cantique des Cantiques pour qualifier les lèvres de la Choulamite : Ke’hout hashani siftotaïr = « tes lèvres sont comme un fil écarlate ». En définitive, l’adjectif « écarlate » qui qualifie aussi bien la tunique de Josué que le manteau du Temple, et ici le cordon de fil tressé suspendu à la fenêtre de Ra’hav – celle qui comptera dans sa descendance le prophète Jérémie -, renvoie, par sa texture même et sa couleur d’évidence sacrée, à ce mot fortement mis en valeur : tiqvah, autrement dit « cordon ». Mon vieux dictionnaire d’Abraham Elmaleh donne cette définition à Tiqvah : « Corde, fil tressé. Espérance, attente. Temps fixé ». Et voilà l’étonnante sémantique d’un mot aussi ordinaire et banal que cordon qui devient soudain, par l’adjonction de cette couleur choisie par D.ieu pour orner le parvis de Son Temple ou pour qualifier les lèvres de la Choulamite, l’allégorie du peuple d’Israël, ainsi que la corde salvatrice de l’accueillante « aubergiste » de Jéricho. Les deux meraglim vont donc rapporter  au chef de guerre un tout autre discours que les dix meraglim craintifs   de Moïse : ce qu’ils ont vu dans Jéricho et qui va encourager la conquête, ce sont des habitants נמגו – namogou – liquéfiés, autrement dit évanouis, dissipés, une force inexistante, à l’opposé des terribles géants Néfilim initialement devinés ou fantasmés. Yehoshoua se drapera de cette pourpre, porteuse d’espoir, prometteuse de victoire, afin de conduire en Terre Promise le peuple hébreu, et donc le sauver de l’exil, ce fil écarlate qui devient, donc, l’emblème même de l’espérance : Hatiqvah.

Et je comprends alors pourquoi, chaque fois que je chante l’Hatiqvah, ma gorge se noue, ma voix se brise. Elle se noue de ce cordon écarlate de Ra’hav qui signifie lien collectif et signifie salut. Mais quel leader d’Israël reconstitué ou reconquis portera un jour ce tiqvat ‘hout ashani dont nous parle le livre de Josué, et qui, faisant enfin taire les armes, les trompettes guerrières si nécessaires à l’entrée en Terre Promise, saura établir en fin de compte – en fin de monde ? –  la juste paix sur une terre qui n’aspire qu’à la féconde harmonie, à l’ivresse heureuse des pampres אשׁכּול , à la prolixe bénédiction des rimonim ? Et dont le symbole, si l’on en croit l’étymologie, est à tout jamais Yérouchalaïm  ירושלים .   

Albert Bensoussan

terredisrael.com

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