1735701 Frontpage of the newspaper 'L'Aurore' : 'J'accuse' by Emile Zola about Dreyfus. January 13th, 1898.; (add.info.: Frontpage of the newspaper 'L'Aurore' : 'J'accuse' by Emile Zola about Dreyfus. January 13th, 1898.); RESTRICTIONS MAY APPLY FOR COMMERCIAL USE - PLEASE CONTACT US; it is possible that some works by this artist may be protected by third party rights in some territories.

« J’accuse… ! » de Zola : un écrivain seul face à la justice le 11/01/2018 par Pierre Ancery – modifié le 13/01/2021

« Zola aux outrages », peinture d’Henry de Groux, 1898 – source : WikiCommons
Dans son célèbre article paru le 13 janvier 1898, Zola accuse nominalement dix acteurs de l’affaire Dreyfus, dont un ministre. Avec ce brûlot, il se place sous le coup de la loi.

C’est peut-être l’article le plus célèbre de toute l’histoire de France. Mais on oublie qu’il a constitué à l’époque, par sa violence, une véritable transgression des normes journalistiques, son auteur allant jusqu’à se placer volontairement sous le coup de la loi.
C’est le 13 janvier 1898 que paraît en une de L’Aurore cette longue lettre ouverte au président de la République Félix Faure signée Émile Zola. Le texte s’étale sur six colonnes. Son titre apparaît en lettres énormes, visibles de loin : « J’accuse… ! ».

Où en est l’affaire Dreyfus au moment où paraît l’article ? Depuis 1894, Dreyfus, capitaine d’origine juive, est considéré comme coupable de trahison par la justice française, qui l’a condamné à l’emprisonnement à perpétuité et l’a expédié sur l’île du Diable, en Guyane. Depuis ce jour, les dreyfusards, convaincus de son innocence, se battent sans relâche pour obtenir une révision du procès.
Or, le 11 janvier 1898, deux jours avant la parution de « J’accuse… ! », le commandant Esterhazy – le véritable traître – a été acquitté par le Conseil de guerre, où l’état-major de l’armée l’avait fait comparaître sous la pression des soutiens à Dreyfus.
C’est contre l’injustice flagrante de ce verdict que va s’élever Zola. Son texte va avoir un effet dévastateur.

« Monsieur le Président,

Me permettez-vous, dans ma gratitude pour le bienveillant accueil que vous m’avez fait un jour, d’avoir le souci de votre juste gloire et de vous dire que votre étoile, si heureuse jusqu’ici, est menacée de la plus honteuse, de la plus ineffaçable des taches? […]
Quelle tache de boue sur votre nom – j’allais dire sur votre règne – que cette abominable affaire Dreyfus ! Un conseil de guerre vient, par ordre, d’oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice. Et c’est fini, la France a sur la joue cette souillure, l’Histoire écrira que c’est sous votre présidence qu’un tel crime social a pu être commis. »

Zola affirme ensuite :
« La vérité, je la dirai, car j’ai promis de la dire […]. Et c’est à vous, monsieur le Président, que je la crierai, cette vérité, de toute la force de ma révolte d’honnête homme. Pour votre honneur, je suis convaincu que vous l’ignorez. Et à qui donc dénoncerai-je la tourbe malfaisante des vrais coupables, si ce n’est à vous, le premier magistrat du pays ? »
Il détaille ensuite, avec beaucoup de clarté, l’erreur judiciaire qui a été commise, expliquant les faits un à un et démontant les mécanismes qui ont mené à la condamnation de Dreyfus. Ce faisant, il se livre à des accusations nominales qui visent certains des plus hauts représentants de l’État :
« Il y a bien le ministre de la guerre, le général Mercier, dont l’intelligence semble médiocre ; il y a bien le chef de l’état-major, le général de Boisdeffre, qui parait avoir cédé à sa passion cléricale, et le sous-chef de l’état-major, le général Gonse, dont la conscience a pu s’accommoder de beaucoup de choses. Mais, au fond, il n’y a d’abord que le commandant du Paty de Clam, qui les mène tous, qui les hypnotise […]. »
C’est cette absence d’équivoque qui surprendra le plus les lecteurs de l’article, surtout venant d’un écrivain que l’on ne soupçonnait pas capable d’une telle violation des convenances journalistiques. Zola ne louvoie pas, il écrit la vérité nue et franche, sans se cacher derrière des sous-entendus ou des attaques déguisées.

Le pamphlet s’achève ainsi par une anaphore demeurée fameuse :
« Mais cette lettre est longue, monsieur le Président, et il est temps de conclure.
J’accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d’avoir été l’ouvrier diabolique de l’erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d’avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.
J’accuse le général Mercier de s’être rendu complice, tout au moins par faiblesse d’esprit, d’une des plus grandes iniquités du siècle.
J’accuse le général Billot d’avoir eu entre les mains les preuves certaines de l’innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s’être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique et pour sauver l’État-major compromis.
J’accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s’être rendus complices du même crime, l’un sans doute par passion cléricale, l’autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la guerre l’arche sainte, inattaquable […]. »

Le risque pour l’auteur de Germinal et de L’Assommoir, alors au sommet de sa gloire, n’est pas mince. En lançant des accusations nominatives contre dix acteurs de l’affaire (dont le ministre de la Guerre et le chef d’État-major de l’armée), il s’expose personnellement à des poursuites en Cour d’assises.

Il le sait :
« En portant ces accusations, je n’ignore pas que je me mets sous le coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881, qui punit les délits de diffamation. Et c’est volontairement que je m’expose. »
Mais prenant les devants des poursuites qui l’attendent, il s’explique :
« Quant aux gens que j’accuse, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n’ai contre eux, ni rancune ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l’acte que j’accomplis ici n’est qu’un moyen révolutionnaire pour hâter l’explosion de la vérité et de la justice
Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. Qu’on ose donc me traduire en Cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour ! J’attends. »

Les conséquences de ce texte explosif seront énormes. 200 000 à 300 000 exemplaires de L’Aurore s’arrachent à Paris dans la journée. « J’accuse… ! » a un tel retentissement dans l’opinion que l’affaire Dreyfus est immédiatement relancée. L’article donne à l’affaire – qui devient « l’Affaire » – une dimension politique et sociale inédite et provoque la radicalisation des deux camps.
Zola, victime dans les semaines qui suivent d’un flot inouï d’injures et de calomnies, comparaîtra pour diffamation en février 1898. Il sera obligé de s’exiler en Angleterre pour échapper à la prison. Mais son procès aura permis de mettre à jour les failles de l’accusation, aboutissant à la révision du cas de Dreyfus et à sa grâce, en 1899.
Alfred Dreyfus sera définitivement innocenté par la Cour de cassation en 1906.

https://www.retronews.fr/justice/echo-de-presse/2018/01/11/jaccuse-de-zola-un-ecrivain-seul-face-la-justice?

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