A l’occasion des célébrations du 70 ème  anniversaire de la création et la renaissance de l’Etat d’Israël, Jforum propose de raconter l’histoire de ce pays et du mouvement national juif, le sionisme, qui a affirmé l’idée d’indépendance nationale juive. Nous poursuivons ici notre enquête historique: pourquoi le courant  travailliste a longtemps dominé le mouvement sioniste?

Contrairement à la tendance sioniste politique fondée par Theodor Herzl et préconisée par Chaim Weizmann, les sionistes travaillistes ne croyaient pas qu’un État juif serait créé simplement en faisant appel à la communauté internationale ou à une nation puissante, comme le Royaume-Uni, l’Allemagne ou l’Empire ottoman.

Au contraire, les sionistes travaillistes estimaient qu’un État juif ne peut être créé que grâce aux efforts de l’implantation juive de la classe ouvrière en Palestine et la construction d’un État par la création d’une société juive socialiste de kibboutzim et moshavim rural et un prolétariat juif urbain..

Si les sionistes socialistes furent peu présents au congrès fondateur de Bâle, ils allaient très rapidement prendre une importance majeure, à la fois par leur implantation au sein même des populations qui fournissent, à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle, le gros des troupes du sionisme, le judaïsme russe, par leur prépondérance parmi ceux qui réalisent le projet sioniste sur le terrain (les membres de la deuxième et de la troisième alyah), et par leur exceptionnelle vitalité idéologique, une vitalité qui s’exprimait parfois par des discussions enfiévrées et des excommunications mutuelles à l’intérieur de courants souvent en fait très voisins.

A la croisée de la pensée pré-sioniste russe, de l’effervescence révolutionnaire de la dernière génération du tsarisme, de l’exaltation des masses populaires, de l’influence du marxisme et de l’expérience traumatisante des pogroms perpétrés (1882, 1903) par le peuple lui-même et de l’acceptation de l’antisémitisme par les mouvements révolutionnaires, les penseurs du sionisme socialiste, qui seront aussi des activistes, allaient forger une idéologie qui dominera pendant plusieurs décennies.

On comptait, parmi les principaux théoriciens du mouvement travailliste sioniste, Moses Hess, Nahman Sirkin, Ber Borochov et Aaron David Gordon et des personnalités du mouvement inclus David Ben Gourion, Golda Meir, Albert Einstein, Joseph Trumpeldor et Berl Katznelson.

Révolutionnaires à leurs origines, ils évoluèrent après la Première Guerre mondiale vers le réformisme. Ils voulaient une société social-démocrate. Ils étaient des laïcs, mais reconnaissant une place du religieux dans la définition de l’identité juive. Ils étaient partisans d’un État en Palestine, mais relativement souples sur les frontières.

La deuxième alya (1904-1914), quant à elle,  se composait surtout d’immigrants russes fuyant les pogroms de 1903 et 1905 et la révolution de 1905. Ces immigrants, au total 35 000 à 40 000, vont véritablement établir les fondations de l’Etat d’Israël. Le plus urgent était de constituer les bases économiques. Ainsi apparurent: le premier kibboutz, le premier moshav, une ville nouvelle Tel-Aviv, des partis politiques, des écoles juives.

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1914 rue Nahalat Binyamin – TEL AVIV

 

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Dans le kibboutz de Degania, la première ferme modèle créée en 1910 où 12 jeunes

La Garde juive, première forme de défense juive, fut créée. En 1907, une organisation paramilitaire de défense, Bar Giora, qui deviendra le Hachomer, puis la Hagana s’organisa.

En 1910, apparurent la première structure syndicale et le Koupat Olim (Caisse d’assurance Maladie).

La période de la Première guerre mondiale a été particulièrement difficile et rude pour la communauté juive d’Israël : les dirigeants du mouvement sioniste ont été expulsés de l’empire ottoman. Cependant en 1917 la Déclaration Balfour fut une grande victoire pour le mouvement sioniste dirigé par Haim Weizman.

 

La troisième alya (1919-1923) qui s’inscrivait dans le un nouveau cadre, le Mandat britannique,  eut lieu après la Première Guerre mondiale, l’effondrement des empires européens et les pogroms de la guerre civile en Russie, entraînèrent une émigration juive massive. Une partie s’établit en Palestine. Ces années furent difficiles à cause de la tension et des affrontements avec les Arabes. L’alya chuta pratiquement au point zéro et 4000 juifs quittent la Palestine.

 

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View of the Kibbutz Ein Harod, founded in 1921, in the 40s (copyright Yad-Tabenkin).

Un des principaux dirigeants de l’aile droite du socialisme sioniste, Ben Gourion privilégiait le nationalisme par rapport au projet de transformation socialiste. En particulier, Ben Gourion s’opposa toujours à ce que des travailleurs non-juifs (arabes) puissent être organisés au sein de la Histadrout.

Il fut également un des partisans du soutien de la gauche sioniste à Haïm Weizmann comme président de l’Organisation sioniste mondiale. Weizmann était pourtant un libéral du parti des sionistes généraux (droite modérée). Le slogan de Ben Gourion « de la classe au peuple » était symbolique de ses priorités. Il déclarait par exemple :

« Le régime socialiste et la commune ne peuvent avoir aucun intérêt pour nous dans ce pays si ceux qui les appliquent ne sont pas des travailleurs juifs. Nous ne sommes pas venus ici pour organiser qui que ce soit, et nous ne sommes pas ici pour répandre l’idée socialiste auprès de qui que ce soit. Nous sommes ici pour établir une patrie de travail pour le peuple juif »

Pendant la quatrième alya (1924-1929), le mouvement migratoire reprit en 1925. Aux 93 000 juifs, vivant en Palestine en 1923, vinrent s’ajouter en l’espace de 18 mois quelque 48 000 autres.

Pour moitié ils venaient de Pologne, à cause de l’antisémitisme ambiant et institutionnel, 20% de l’URSS, 10% de Roumanie et de Lituanie et 12% de l’Irak et du Yémen. La composition sociale de cette alya fut différente. La plupart est issue de la petite bourgeoisie urbaine et la plupart s’installe en ville et surtout à Tel Aviv.

Ce sont l’Achdut Ha’avoda (issu du Poale Sion) et le Hapoel Hatzaïr, qui donneront naissance en 1930 au parti socialiste Mapaï, renommé ensuite parti travailliste.

Ces deux partis ont été créés avant la Première Guerre mondiale. Le premier se réclamait du marxisme, et le second du socialisme populiste russe.

Enfin la cinquième alya (1933-1938) vit la venue en Palestine de 250 000 juifs allemands, qui apportent avec eux des capitaux et un savoir-faire, qui permirent un essor industriel et le développement des villes. En 1936, Tel Aviv comptait déjà 150 000 habitants. C’est cette alya qui donna naissance à une structure économique plus moderne, plus dynamique. Ce dynamisme de la société juive se fit dans la montée des tensions avec les populations arabes.

De plus, la période de la quatrième alyah, importante en nombre et beaucoup plus « bourgeoise » dans sa composition et dans les options majoritaires, et le développement du sionisme révisionniste de Jabotinsky mirent en cause la suprématie des socialistes dans le yishuv.

C’est pourquoi les sionistes socialistes réagiront avec vigueur : par une stratégie d’union en Palestine (création en 1930 du Mapaï, Miflegeth Poalei-Eretz Israël parti des travailleurs d’Eretz Israël, ancêtre de l’actuel parti travailliste israélien, par la création de sections locales des différents mouvements et par une politique d’entrisme dans les instances du mouvement, dont les résultats seront positifs : si les socialistes représente 22 % des mandats au congrès sioniste de 1927, ils sont 44% à celui de 1933.

Ben Gourion à la cérémonie de pose de la première pierre du bâtiment de la Histadrut

 

A la veille de la Seconde Guerre mondiale, la situation du Yishouv est fort préoccupante. Quelques mois avant le début du conflit, le mouvement sioniste dans son ensemble et le yishouv ont subi une grave défaite politique. Il s’agit de la promulgation d’un nouveau Livre Blanc par la puissance britannique mandataire en mai 1939.

Le Livre Blanc restreint à 75 000 personnes le nombre des Juifs autorisés à immigrer dans la Palestine d’alors, pour une durée de cinq ans. Ce fait tragique a provoqué un réel isolement du peuple juif qui se trouve pris dans le piège nazi en Europe.

Malgré les options anti-britanniques du mouvement sioniste on est conscient que le meilleur moyen pour accélérer la libération des Juifs d’Europe consiste en un appui total à l’effort de guerre allié. Ben Gourion lance alors cette formule devenue célèbre :

« Nous devons aider les Anglais dans la guerre, comme s’il n’y avait pas de Livre Blanc, et nous devons combattre le Livre Blanc comme s’il n’y avait pas de guerre.»

Pourtant le fossé entre les Juifs et Arabes se creuse encore davantage. Pour le mouvement nationaliste arabe c’est l’occasion de se rapprocher des forces de l’Axe. Le grand mufti de Jérusalem, de la famille palestinienne Husseini, donne l’exemple en gagnant l’Allemagne en 1942 d’où il encourage les pays arabes à joindre leurs efforts à ceux des nazis pour l’extermination des Juifs dans le monde.

Malgré le Livre Blanc de 1939 l’immigration clandestine continua, à un rythme ralenti, 50 000 à 60 000 « yekkes, ce surnom fut donné aux immigrants juifs d’origine allemande et autrichienne, arrivés en Palestine avant le déclenchement du conflit.

Durant la guerre, environ 52 000 Juifs sont arrivés légalement en Eretz Israël. L’immigration illégale se développa et se heurta à de fortes contraintes. La surveillance des mers s’intensifia. Dans ce contexte eurent lieu les épisodes des bateaux-cercueils.

Dès les premiers mois du conflit, un convoi de trois navires appelés Pacific, Atlantic, Milo, parvient à atteindre Haïfa. Les autorités britanniques redoutant une nouvelle vague d’immigrants, décident de déporter ces immigrants vers l’île Maurice. Une tentative de la Hagana de saboter les machines du navire Patria pour en empêcher le départ, se termine en catastrophe. Le navire coule dans la rade de Haïfa et deux cent de ses passagers volontaires y périssent.

L’immigration illégale prend fin en février 1942, avec le désastre du Struma, qui fait naufrage avec ses sept cent soixante dix passagers devant les rives de la Turquie. La politique britannique ne change pas, même quand la Solution Finale du problème juif décidée par les nazis n’est plus qu’un secret de polichinelle.

Après bien des hésitations et des louvoiements dans sa politique à l’égard du yishouv, les autorités britanniques acceptèrent pendant les derniers mois que soient constitués les régiments palestiniens, la Brigade juive, qui prit part aux derniers combats, en particulier sur le front italien sous le drapeau juif. Le Palmach , formé par les troupes d’élite de l’armée d’autodéfense juive, était alors dirigé par Isaac Sadé.

Le 11 mai 1942, le mouvement sioniste lança le Programme de Biltmore, dans lequel il liait la création de l’Etat juif et la constitution des Forces armées juives organisées de manière indépendante.

Au sein des institutions sionistes, l’organisation chargée de l’immigration illégale était le Mossad Alyah . En 1942, elle tenta d’entrer en contact avec les réfugiés juifs de Pologne. Tout un réseau d’émissaires fut mis en place qui s’étend jusqu’à Téhéran. Ainsi un réseau d’évasion et d’autodéfense juive se développa en Syrie, en Irak et en Iran.

Lorsque les premières informations concernant l’extermination furent connues, les institutions officielles du Yishouv réagirent en particulier le Mossad Alyah et la Histadrout.

Les moyens d’actions envisagés étaient doubles. En premier lieu, il fallait mettre en place, l’impôt volontaire pour le sauvetage. En mars 1943, cet instrument financier prit le nom de Fonds pour la Mobilisation et pour le Sauvetage.

En second lieu la mission d’Istanbul réussit à entrer en contact avec les militants juifs et des activistes des mouvements de jeunesse des pays suivants : Roumanie, Hongrie, Tchécoslovaquie, Grèce, Italie, France. Durant l’été 1943, des contacts furent noués avec la Pologne, il fut possible d’envoyer de l’argent, des passeports. Une partie des fonds disponibles était affectée à la corruption des fonctionnaires nazis de tous grades, afin de les amener à retarder l’application de mesures antijuives.

En 1945, 90 000 réfugiés d’Europe arrivèrent en Palestine et au cours des trois années qui suivirent plus de 60000 immigrants clandestins. Malgré les pertes juives gigantesques, six millions de juifs européens exterminés dans des conditions effoyables-ce qui hypothèque d’emblée les capacités de croissance de la population du futur état juif- les développements survenus pendant la guerre en Palestine jouèrent en faveur de la construction d’un futur Etat. Le nombre de Juifs de Palestine a augmenté lentement. Tel Aviv était devenu un foyer humain impressionnant après la guerre.

Le yishouv luttait pour abroger la politique du Livre Blanc afin d’ouvrir les portes du pays et établir les bases d’un état juif indépendant.

L’Exodus fut le cas le plus célèbre bateau d’immigrants clandestins arrêtés par des soldats britanniques aux lendemains de la Shoah. A bord de l’Exodus, 4515 passagers entassés, tous des rescapés des camps nazis, ces « personnes déplacées » voulaient fuir l’Europe qui a réduit en cendres leurs familles et commencer une nouvelle vie en Israël, alors sous l’emprise britannique.

Pour cela ils étaient prêts à tout : ils partirent de Port de Bouc, arrivèrent à Haïfa d’où ils furnt durement évacués par les troupes anglaises qui les renvoyèrent vers les ports français. Les passagers refusèrent de descendre, ils furent alors ramenés par la force vers Hambourg et interner dans un camp.

L’affaire de l’ Exodus va populariser auprès de l’opinion mondiale le combat des juifs pour le retour vers leur terre, elle va renforcer la cause de l’État d’Israël à la recherche de son indépendance

Les sionistes travaillistes vont jouer un rôle de premier plan dans la guerre israélo-arabe de 1948 et ils étaient prédominants parmi les dirigeants de l’armée israélienne pendant des décennies après la création de l’État d’Israël en 1948.

Cette suprématie, acquise au début des années trente, les sionistes socialistes la conserveront au sein du mouvement, dans les institutions du yishuv pendant la période mandataire, puis dans l’Etat d’Israël, jusqu’aux élections du printemps 1977 . (A suivre)

Adaptation par JG

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