Albert Bensoussan

 

Haïm Korsia : un manifeste de poéthique

Dans toutes les synagogues de France il est d’usage, au service de Chabbat, avant que la Torah ne regagne l’Arche sainte, de réciter, depuis 1808 sous Napoléon 1er, puis, après la chute de l’Empire et l’avènement de la République, une prière dont la phrase essentielle est : « De Ta demeure sainte, ô Seigneur, bénis et protège la République française et le peuple français. Amen. » Cette prière, d’Alger à Paris, et à Rennes où je vis, je n’ai jamais cessé de l’entendre, depuis mon enfance, et d’éprouver, comme toute l’assemblée, le Kahal, une pieuse émotion. Celle d’être français, leçon apprise aussi de ces fiers Alsaciens arrivés en Algérie en 1870 au moment même où Crémieux faisait français tous les Juifs de chez nous, et qui étaient si heureux d’avoir évité la nationalité allemande, alors honnie, pour rester français. La dernière œuvre du grand-rabbin de France Haïm Korsia peut apparaître comme une glose de cette prière, et plus encore comme une invocation et une célébration de la République dont elle exalte les valeurs et la grandeur. De lui est cet ajout à la prière pour la République française au lendemain de l’attentat contre l’Hyper Cacher, en 2015 : « Que l’Eternel accorde sa protection et sa bénédiction à nos forces de l’ordre et à nos soldats qui s’engagent, dans notre pays et partout dans le monde, pour défendre la France et ses valeurs. Les forces morales, le courage et la ténacité qui les animent sont notre honneur ». En cela même, l’autorité rabbinique est partie prenante du politique.

 Ouvrage de « poéthique » selon l’astucieux mot-valise de l’essayiste qui manie la langue française avec bonheur, mariant ici la poésie et l’éthique, ce livre, qui vient d’être couronné du prix Edgar Faure de « littérature politique », est tout à la fois une réflexion, et des plus riches, sur notre pays et les événements récents qui l’ont secoué, depuis la crise des gilets jaunes à la montée exponentielle de l’antisémitisme, et un essai littéraire autour du rêve et des rêveurs tels que chanté dans le psaume 126 :

 Quand l’Eternel ramena les captifs de Sion, nous étions comme des rêveurs.

Cette capacité à rêver en gardant les yeux ouverts sur le présent problématique permet, dans l’écho d’Apollinaire, tout à la fois de « rallumer les étoiles » et de « réinventer les aurores » en s’abritant sous cet éloquent distique :

Jamais les crépuscules ne vaincront les aurores

Étonnons-nous des soirs mais vivons les matins.

Haïm Korsia est rêveur et pragmatique, tribun et poète. Et l’un des mots qui revient souvent dans ce livre est « joie » ce qu’en bon hébreu, mais aussi en langage chrétien, on appelle Allelouïa הללויה. Sans oublier que le premier mot du Tehilim est Ashré  אשרי  heureux. (Notons qu’André Chouraqui avait traduit ce mot par « En marche », chiffrant le bonheur dans le dynamisme et anticipant à son insu le programme de l’actuel président de la République.)

Et puis ces vers du poète Alain Roussel, qui sont comme le prélude à cette réflexion politico-littéraire, sanctionnent pareillement

le monde écrit sans nous

qui ne savons plus rêver

sa propre légende.

Eh bien ! Haïm Korsia, face au « bouleversement du monde » (titre d’un de ses chapitres), revendique le rêve afin de réinventer le monde et sa légende, la démocratie, la chose publique, l’harmonie dans la réunion (qui n’est que le doublet du mot religion). Le rêve est l’un des mots récurrents de ce livre. Sans en référer au fameux « Si vous le voulez, ce ne sera pas un rêve » de Theodore Herzl − אם־תרצו־אין־זו־אגדה où le mot hagadah est préféré à ‘halom, car il s’agissait bien pour le père du sionisme de rêver un récit, une légende −, Haïm Korsia en appelle à Martin Luther King et son fameux I have a dream. Le rêve dont il nous dit qu’il « est justement au cœur du judaïsme ». Mais c’est de France qu’il s’agit et uniquement de la France dont se soucie cette conscience morale qu’incarne le grand-rabbin de France.

Qu’en est-il à cette heure de ce pays tant aimé ? La crise de confiance est envahissante, démobilisatrice :

On n’a plus confiance en l’énarque, on craint le technocrate, on soupçonne le maire, on méprise le député, on attaque le symbole.

Et donc l’incompréhension règne, le malentendu, la méprise et, au final, le rejet, voire la haine de l’autre. L’Autre, écrit-il avec une majuscule, est le Même. En s’appuyant sur le fameux théorème de Rimbaud : « Je est un autre », Haïm Korsia entend dénoncer et démonter tous les racismes, et en premier lieu l’antisémitisme, et il a cette formule cinglante :

Aussi longtemps que l’on aura peur de soi-même devant son miroir, on aura peur du Juif.

Mais qu’on n’attende pas de lui quelque angélisme : un seul exemple nourrit son indignation, le meurtre de Lucie Attal-Halimi, en 2017, qui n’a débouché sur aucun procès, l’assassin ayant été déclaré irresponsable alors même que la motivation antisémite avait armé son bras, et de dénoncer

la décision ubuesque de ne pas juger le tueur présumé sous prétexte de « bouffée délirante » ponctuelle… mais doit-on déduire de cette jurisprudence que tout individu drogué serait doté d’un permis de tuer ?

Son indignation, qui est aussi un « refus de l’indifférence », est un appel à réparation – le procès −, car pour le rabbin qu’il est l’exigence première tient dans l’expression tikoun olam, « réparation du monde », exprimée par les Kabbalistes de Safed.

Ce tikoun olam תיקון־עולם, il le voit dans tous ces « Justes de France, ces non-Juifs qui sauvèrent trois quarts des Juifs de France durant la Seconde Guerre mondiale ». Tout comme aussi dans la reconnaissance officielle, formulée par Jacques Chirac, de la responsabilité du gouvernement de la France dans la déportation et l’ignominie de la rafle du Vel d’hiv. Comme enfin dans l’admonestation de Manuel Valls : « S’en prendre à un juif c’est s’attaquer à la France ». Car le maître mot de cet essai républicain est l’union de tous les Français, non pas dans l’uniformisation, mais dans la diversité − les autres tous et tous les mêmes −, dans l’apport culturel et cultuel de chacun à l’édification de la maison commune. Et il propose tout à la fois ce portrait et sa résolution :

Si l’assimilation oblige à oblitérer une part de soi afin de se fondre dans un moule, l’intégration, que le judaïsme a toujours préférée, implique le respect total des coutumes et traditions locales qui laissent – et c’est leur grandeur – s’exprimer les particularités de chacun, à la seule condition que cela ne fracasse pas le modèle collectif, l’habitus du pays. C’est une intégration qui ne sombre pas dans un multiculturalisme qui n’est conforme ni à notre histoire ni à notre génie propre… Tout le génie de notre système français, laïc et ouvert, consiste justement à ne jamais forcer quiconque à abdiquer une part de lui pour être plus français, à trouver un chemin de crête fait d’unité et de diversité.

Et là, comme ailleurs, il s’appuie sur l’éthique du Talmud et la fameuse exhortation : Dina démalkhouta, dina, « la loi du pays avait force de loi ».

 Cet essai est à marquer d’une pierre blanche – ici dans le sillage d’Edgar Faure – car, « assurance de futur », à l’instar de « l’outre-noir » de Soulages ornant la couverture de ce livre qui zèbre l’obscurité d’un rayon lumineux, il ouvre la voie à la lumière de la Torah, d’Abraham à Moïse, et du Talmud dont les sages, les Pères, sont constamment sollicités afin de « cultiver la pulsion de vie ». Le grand-rabbin de France porte bien son prénom : Haïm חיים la vie. Il amène à une compréhension philosophico-morale des problèmes actuels de notre société avec un fort appel « non pas à la même espérance pour tous, mais une espérance pour chacun ». C’est le mot de la fin. Véritable leçon talmudique sur le thème des dissensions sociales et leurs solutions, en demandant de rester « lucides, mais jamais désespérés », et d’aspirer à la quête d’harmonie. Haïm Korsia livre enfin dans cet ouvrage des raisons d’espérer, malgré tout, et de garder le sourire. Le sien, son sourire permanent, qui dit sa capacité d’écoute, sa bienveillance, sa confiance en l’humain et sa foi en l’éternelle miséricorde.

©Albert Bensoussan

Haïm Korsia à la synagogue de Rennes

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