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Guerre des images et délégitimation de la police

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Capture d’écran Twitter : vu à la manifestation contre la loi sécurité globale.
Capture d’écran Twitter

Les journalistes filmant l’agression d’un policier, coupables de « non-assistance à personne en danger » ? « Un contre-feu ridicule », selon un conseil. 

Guerre des images

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Députés macronistes et syndicats de police reprochent à des journalistes filmant l’agression d’un policier par des manifestants de ne pas avoir secouru ce dernier. Selon eux, ces vidéastes et photographes se seraient rendus coupables de non-assistance à personne en danger. Une accusation totalement infondée en droit, selon les avocats interrogés par Marianne.

« Journalisme ? Non. Non assistance à personne en danger. » « Quand pseudo-journalisme rime avec voyeurisme et non assistance à personne en danger. L’éthique et la déontologie sont le gage d’une pratique professionnelle. Cela vaut pour la police comme pour les autres. » Ces sorties sont signées des députés de La République en marche Bruno Questel et Jean-Michel Mis : elles accompagnent une photo, publiée ce dimanche 30 novembre et prise la veille lors d’une manifestation place de la Bastille, d’un policier molesté par des manifestants, filmés par des journalistes entourés de ronds rouges.

 

 

Le syndicat de police Synergie-Officiers partageait quant à lui la même photo avec ce commentaire : « Si ces ‘journalistes’ avaient existé à l’époque des pogroms, ils auraient filmé les exactions sans broncher pour faire de l’image… » Sans s’adonner à ces comparaisons outrancières aux airs de point Godwin, Frédéric Lagache, délégué général du syndicat policier Alliance, estime lui aussi qu’un dilemme se pose : « Je ne suis pas juriste, mais ça peut paraître choquant, parce qu’il y a le principe du droit à l’information d’une part, mais aussi  le devoir du citoyen de l’autre. Le devoir d’un citoyen, c’est d’intervenir, que ce soit pour aider un policier ou quelqu’un d’autre.« , affirme-t-il.

 

Que dit la loi ? Aider ce policier était-il un devoir légal ? L’article 223-6 du Code Pénal est limpide. Son premier alinéa prévoit que « quiconque pouvant empêcher par son action immédiate, sans risque pour lui ou pour les tiers, soit un crime, soit un délit contre l’intégrité corporelle de la personne s’abstient volontairement de le faire est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende« . Le deuxième alinéa ajoute que la même peine s’appliquera à « quiconque s’abstient volontairement de porter à une personne en péril l’assistance que, sans risque pour lui ou pour les tiers, il pouvait lui prêter soit par son action personnelle, soit en provoquant un secours« .

« ÇA NE CORRESPOND STRICTEMENT À RIEN DANS LE DROIT POSITIF »

Pour les avocats consultés par Marianne, cette définition exclut très clairement l’idée d’une non-assistance dans le cas soulevé par les députés LREM : « Certes, le code ne prévoit aucune dérogation selon telle ou telle fonction« , analyse Me Nicolas Bénoit, spécialisé en droit de la presse. « Mais il précise bien qu’il faut que la personne ne se mette pas en péril en venant aider. Or là, le risque est avéré. Par ailleurs, le journaliste n’est pas obligé d’intervenir directement : il doit appeler les secours. En l’occurrence, la police. Sauf qu’en l’espèce, cette dernière est déjà sur place et assiste à la scène. » « C’est un contre-feu ridicule, qui détourne les textes« , tranche Nicolas Bénoit.

« Ça ne correspond strictement à rien dans le droit positif, et ce n’est pas à la police d’arbitrer entre les droits fondamentaux« , ajoute l’avocat Éric Morain. « Face au déchaînement de violence, et compte tenu de leur neutralité, les journalistes sont des témoins privilégiés. Intervenir serait sortir de cette neutralité, et devenir une cible à la fois pour les policiers que pour les manifestants« , ajoute-t-il, estimant que les journalistes n’avaient aucune obligation d’intervenir « au regard des scènes auxquelles on a assisté ces derniers temps« . « Il y a la force de l’image qui peut choquer, mais il faut aussi garder en tête que tout se passe dans un temps extrêmement court. Ne confondons pas le temps de la vision et le temps de l’action. Ce n’est pas la même chose« , insiste-t-il.

Reste un malaise, par exemple exprimé par Abdoulaye Kante, policier dans les Hauts-de-Seine après vingt ans à police secours dans la BAC parisienne. Il estime lui aussi qu’un « cas de conscience » se pose, sans pour autant le trancher : « Ça me gêne, parce que ce n’est pas le boulot des journalistes d’intervenir, mais là en tant qu’être humain« , avance-t-il. « Ce que font certains, qui n’attendent que le contact avec les forces de l’ordre, c’est faire de l’image. C’est à la fois de l’information et du sensationnalisme. Où s’arrête l’une, et ou commence l’autre, c’est à l’appréciation du journaliste, du photographe… » « Vous avez des journalistes qu’on connaît, et puis il y a toute une bande d’apprentis journalistes qui sont là pour provoquer » déplore lui aussi Frédéric Lagache. « La problématique, c’est qu’on se retrouve avec certains qui sont en quête du moindre dérapage.« 

Abdoulaye Kante appelle ainsi de ses vœux une « meilleure identification » des journalistes, « pour clarifier qui est qui dans ces contextes de tension extrême« . Dans cet esprit, lors d’une récente conférence de presse, Gérald Darmanin avait “rappelé” que les journalistes désireux de couvrir une manifestation “d[evaient] se rapprocher des autorités” pour le faire sans risquer d’être interpellés. Rappelons à notre tour qu’en France, rien n’interdit dans la loi à un journaliste, qu’il détienne ou non une carte de presse, de couvrir une manifestation sur la voie publique, et rien ne l’oblige surtout à en faire part à l’État.

LA PAILLE ET LA POUTRE

Il faut en outre souligner le caractère paradoxal du procès fait aux journalistes présents : c’est en effet grâce au travail de l’un d’eux que les contempteurs de la presse peuvent reprocher à des vidéastes et photographes de capter une scène de violence. « Ce qui choque, c’est d’avoir conscience que des gens filment. D’habitude, quand on ne voit pas les journalistes, on ne s’en rend pas compte, et personne ou presque ne se pose la question« , relève Éric Morain.

Nicolas Bénoit renverse quant à lui l’argument utilisé par les policiers : « Lorsqu’un policier frappe un manifestant au sol, on pourrait très bien affirmer que ses collègues qui s’abstiennent d’intervenir, et qui ont les moyens de le faire, se rendent coupables de non-assistance à personne en danger. » « C’est flagrant dans le cas du producteur Michel Zecler« , renchérit Éric Morain. « Les policiers voient la paille dans l’œil des journalistes, mais pas la poutre dans le leur« , sourit-il. Ce cas de figure embarrasse d’ailleurs Frédéric Lagache : « Ça dépend… il faut connaître le contexte de l’intervention », répond-il prudemment. « Si l’on s’aperçoit qu’un collègue va au-delà de ses droits, bien sûr qu’il faut intervenir. » On attend les images.

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