Arnaud Benedetti: «Emmanuel Macron a réussi son pari d’annihiler la coagulation des forces populaires»

«Le plus petit dénominateur des plus mobilisés électoralement est le grand artisan de cette “étrange victoire”», Arnaud Benedetti.

«Le plus petit dénominateur des plus mobilisés électoralement est le grand artisan de cette “étrange victoire”», Arnaud Benedetti. BENOIT TESSIER / REUTERS

ENTRETIEN – Le politologue voit dans la réélection d’Emmanuel Macron une «victoire par défaut». Selon lui, le président de la République l’a emporté en réussissant à réactiver ce qu’il reste de «front républicain», sur fond de déclin du politique.

Arnaud Benedetti est professeur associé à l’Université Paris-Sorbonne. Il est rédacteur en chef de la revue politique et parlementaire. Il a publié Comment sont morts les politiques ? – Le grand malaise du pouvoir (éditions du Cerf, novembre 2021).

LE FIGARO. – Finalement le scénario écrit depuis cinq ans s’est réalisé. La victoire d’Emmanuel Macron face à Marine Le Pen était-elle inéluctable ?

Arnaud BENEDETTI .- C’est une victoire par défaut. Et c’est parce qu’elle s’est construite stratégiquement comme une victoire par défaut qu’elle est devenue inéluctable. Le pari du sortant était d’annihiler la coagulation des forces populaires en rééditant le scénario de second tour de 2017. Il y est parvenu en réussissant à réactiver ce qu’il reste de «front républicain», notamment dans un second tour où il a bénéficié de la sainte triple alliance des boomers, des «bobos» et plus largement de tous ceux qui sont les «insiders» de la mondialisation. Le plus petit dénominateur des plus mobilisés électoralement est le grand artisan de cette «étrange victoire». Parce qu’il est le plus conscient de ses intérêts, le parti unique de la pensée unique a fait la démonstration qu’il n’était pas le plus nombreux mais de facto le mieux organisé pour se maintenir au pouvoir.

La candidate du RN obtient toutefois un score bien plus élevé qu’en 2017. Comment l’expliquer ? Est-ce le fruit de sa campagne ? Profite-t-elle du bilan d’Emmanuel Macron ?

Marine le Pen progresse, certes, mais insuffisamment. Elle est contrainte par la persistance d’un plafond de verre qui demeure même s’il s’effrite. Elle ne parvient pas à faire le plein de tout l’anti-macronisme pour réussir à l’emporter. Sa dédiabolisation réelle se heurte encore à un barrage de préjugés.

La domination est la capacité des dominants à maintenir aussi des tabous – lesquels seraient interdits de transgresser. Arnaud Benedetti

La progression de Marine Le Pen se constate presque partout: parmi les classes populaires et moyennes, chez les fonctionnaires, au sein des territoires ruraux et péri-urbains, dans les outre-mer et en Corse. Mais cette avancée reste contenue, entre autres, par le travail d’agit-prop de l’intelligentsia organique du bloc central. On l’a encore vu entre ces deux tours. La domination est aussi la capacité des dominants à maintenir des tabous – lesquels seraient interdits de transgresser. À noter aussi le renfort mélenchoniste qui a permis dans certains quartiers de faire la courte échelle au «vote bourgeois».

Comment lire le niveau de participation ? Faut-il y lire y voir le signe que nombre de Français ne voulaient de ce duel ?

Nombre de sondages depuis des mois alertaient sur l’opposition d’une majorité de français à l’hypothèse de la réédition du scénario de 2017. Cela n’explique néanmoins que partiellement l’abstention record, équivalente à celle de 1969. Il existe depuis les années 1980 un processus désormais structurel de désaffiliation qui se caractérise par la montée en puissance des votes dits protestataires, ou «populistes», et évidemment par une abstention tendancielle. Jusqu’à présent, l’élection présidentielle était plus ou moins sanctuarisée car elle bénéficiait d’une perception matricielle, comme si elle disposait d’une force régénérescente permettant de projeter un nouveau cycle et de fabriquer un avenir.

La réalité est cruelle désormais: l’affaiblissement participatif qui mine le scrutin présidentiel dit cette «mort du politique» à la française dont j’ai déjà traité dans mon dernier ouvrage. La politique en France était perçue comme une manière de faire le monde avec un État investi de grâces quasi démiurgiques. À partir du moment où elle est devenue l’outil de mesures adaptatives, incrémentales, voir «boutiquières», rien de surprenant à ce que ce désamour se traduise aussi par le retrait civique qui est aussi un message politique. Car si la croyance dans le rite républicain s’émousse, elle se réinvestit potentiellement dans d’autres formes de mobilisation. Les «gilets jaunes», les anti-pass sanitaire en sont l’une des illustrations. Le quinquennat s’ouvre nerveusement sur un vide inquiétant qui nécessitera d’être comblé. Reste à savoir comment et par qui.

Ce débat a surtout marqué le déclassement argumentatif et rhétorique du politique dont cette élection est l’un des symptômes parmi d’autres. Arnaud Benedetti

Quel impact a eu le débat d’entre-deux tours sur le scrutin ?

À la marge. A-t-il contribué à élargir l’écart entre le sortant et sa concurrente ? Rien ne permet de le démontrer. Il a ossifié l’image d’un président suffisant, qui ne parvient pas à accréditer sa promesse de réinvention et de changement. Il a déçu les anti-macronistes qui n’ont pas vu un candidat en mesure de ramener le président sortant à son bilan ; Marine Le Pen n’a pas su prouver qu’elle avait le niveau technique nécessaire pour briguer la présidence. Ce débat a surtout marqué le déclassement argumentatif et rhétorique du politique dont cette élection est l’un des symptômes parmi d’autres. La France, terre de la politique, découvre qu’elle n’est plus que l’expression d’une politique réduite à une ingénierie.

Amorce-t-il une recomposition de la vie politique ?

Il faut, à ce stade, observer qu’Emmanuel Macron d’un côté et Marine le Pen de l’autre ont opéré des cristallisations sociologiques efficientes. D’où l’efficience de leurs enseignes qui condensent des forces sociales, assoient des populations autour de leurs idées et personnalités. Les électeurs de Mélenchon ont voté à 42% pour Emmanuel Macron au second tour. Mais cet électorat est hétéroclite: il est prolétaire dans certains quartiers, voire parfois lumpenprolétarisé pour reprendre la formule de Marx, et petit-bourgeois dans d’autres territoires, notamment les centres-villes. Ces trois marques ont dominé le premier tour, avec le frémissement d’un conservatisme identitaire dont Éric Zemmour est le chef de file. Pour survivre, les partis traditionnels, implantés localement, doivent choisir entre s’opposer à une marque attrape-tout dominante qui les aspire comme un trou noir (LREM) ou la rallier, avec un risque d’éclatement.

On va assister à une recomposition du paysage politique aux élections législatives dont l’issue s’avère peu prévisible. Car selon un sondage Opinionway, une majorité de français ne souhaite pas donner une majorité législative au président réélu. Cette situation est inédite sur un plan politique sous la Ve République. Crise sociale et crise de régime sont les Erynies qui planent au-dessus d’un champ politique en déréliction.

Par Ronan Planchon  www.lefigaro.fr/

2 Commentaires

  1. Le seul signe encourageant de démocratie s’est exprimé par de abstentions toujours en augmentation qui refusent et ont refusé le choix encore asséné entre dictature et dictature et surtout en guerre civile et révolution..
    Les « déraisons » ne peuvent être une victoire…

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