Albert Bensoussan

 

D’Alger à Jérusalem, histoire à dire

 

Lorsque Jean-Pierre Lledo présente, non sans mal et bravant toutes les censures, son film éclairant : L’Algérie, histoires à ne pas dire, il use d’une figure de style qu’on appelle la prétérition, ou la paralipse, qui consiste à mettre les pieds dans le plat en s’écriant motus et bouche cousue. Ou plutôt une bouche que le pouvoir algérien voulait museler. Je me souviens de tel conférencier débitant deux heures de rang un long exposé pour conclure, en grande coquetterie : disons que je n’ai rien dit. Eh bien ! Jean-Pierre Lledo dit tout et nous le prouve en publiant cette année ce long et dense ouvrage : Le voyage interdit – Alger-Jérusalem (Paris, Les Provinciales, 2020, 300p., 24€), qui renvoie à son dernier film, Israël, le voyage interdit, présenté récemment à Paris et bientôt ailleurs si le déconfinement lui prête vie Et qui éclaire son parcours. Ce Tlemcénien, fils d’Émilie Attia, et de père espagnol, chassé ou plutôt pourchassé par l’Algérie des années 90, celle des Frères musulmans et de la guerre civile − qui devrait décourager les instances françaises d’aujourd’hui à exprimer une quelconque « repentance » − a retrouvé « sa maison » הבית־שלו. Ce qu’il exprime avec lucidité et avec rage, ou disons simplement avec passion.

Le point de départ de sa lucidité trouve sa source dans les massacres d’Oran  à l’heure fatale de l’Indépendance du 5 juillet 1962, dont tous les Juifs et les pieds-noirs se souviennent avec horreur :

Près d’un millier au moins de femmes et d’hommes, d’enfants et de vieillards périrent fusillés à bout portant par des hommes en armes, sur place ou dans des camps préparés à cet effet, mais aussi lynchés, brûlés, décapités, défœtusés, éviscérés par une foule en délire.

 

Et Lledo se rappelle ce proverbe antijuif : Lihoudi kilfar, matwarilouche bab eddar (Au Juif comme à la souris, ne montre pas la porte de ta maison), que ma mère, arabophone et tlemcénienne aussi, me citait dans sa version non agressive et juste un peu chauvine sous la forme (je transcris tel que mon oreille me le rappelle) : Tlemceni oulfar matorreloush bab eddar, et elle ajoutait qu’en assaut de chauvinisme chaque ville d’Algérie pouvait ainsi stigmatiser l’autre : ainsi l’Oranais se moquait-il du Tlemcénien, ou du Constantinois (Kacentini oulfar…) ou du Bel-Abbésien (Labassi oulfar…). Façon de ratifier l’authenticité de ce que nous montre et nous dit Lledo.

Eh bien, ce livre est un règlement de comptes, ce qu’on appelle plus justement en espagnol – la langue de son père – un ajuste de cuentas. En marge de son film interdit et de toutes les démarches entreprises par le cinéaste, tous les excès, ou les horreurs, de l’Algérie indépendante sont passés au crible, comme l’ont fait, d’ailleurs, nombre d’Algériens musulmans, au péril de leur vie et qui durent s’exiler pour sauver leur peau, comme Rachid Mimouni, auteur du Fleuve détourné. Roman interdit en Algérie comme fut interdit le film de Lledo, Algérie, histoires à ne pas dire, avec encore plus de raisons, car son auteur était un Gaouri, un  non-musulman, dont un étranger. Et l’on rappellera aussi l’itinéraire tragique du poète algérien et chrétien Jean Sénac, assassiné chez lui à Alger en 1973. Lledo dresse un catalogue des horreurs commises après l’Indépendance, des exclusions raciales, des exactions en tout genre, de l’élimination systématique des rivaux − on rappellera pour mémoire l’élimination physique des militants du MNA (Mouvement National Algérien) de Messali Hadj par le FLN à l’aube de l’Indépendance. Liste non exhaustive, d’autant que les archives algériennes sont coffrées à double tour. Pour Lledo, le vrai choc, qui décidera de sa fuite, fut le meurtre en 1993 de l’écrivain Tahar Djaout, l’un des premiers intellectuels victime de la décennie du terrorisme et qui marque le « début du carnage qui au bout de sept années aurait fait, selon le président Bouteflika lui-même, plus de deux cents mille morts ». Je signale au passage que Tahar Djaout était un Kabyle de Port-Gueydon, dont le rabbin s’appelait Tetelboum, un Juif de Biélorussie ayant fui les pogroms et engagé par l’importante communauté juive de ce bourg. Par la suite, ce qu’on a appelé les « printemps arabes » n’a rien arrangé, Lledo sanctionnant « ce qui s’en est suivi, l’émergence des intégrismes islamiques, le terrorisme, les guerres atroces et les lâchetés de la grande majorité des intellectuels ». Quant à ce mot « arabe », Lledo lui fait un juste sort : « L’immense majorité de la population d’Afrique du Nord se dit ‘’arabe’’. En fait ce sont des Amazighs (Berbères) arabisés par le sabre et l’islam des conquérants arabes à partir du VIIe siècle ».

Dans ce livre qui jalonne un itinéraire, d’Alger à Paris puis à Jérusalem, Jean-Pierre Lledo qui a fait techouva, comme il dit, emploie ce juste aphorisme qui dit si bien sa « re-conversion » : « Hier chrysalide, aujourd’hui papillon » :

Émancipé du terroir algérien, puis arrivé là où j’en étais, il m’eût été impossible de demeurer en France où le fait anti-juif se nourrissait des mêmes ignorances, des mêmes préjugés et de la même mauvaise conscience que dans le monde arabe.

 

Et donc Israël, par fidélité à la mémoire de son oncle, frère de sa mère. Mais le cinéma dans tout cela ? C’est là que Jean-Pierre Lledo, en philosophe-sociologue a ce raisonnement convaincant :

Je crois pouvoir dire que le désir impérieux de devenir cinéaste est partie liée avec une angoisse, celle de la disparition. Disparition d’un monde ou des mondes auxquels j’avais appartenu. Et de fait, mes films pour l’essentiel, se sont voulus des preuves d’existence. Le cinéma pour ressusciter un monde disparu.

Fort de ce raisonnement, le cinéaste rebondit, après avoir tant montré de l’Algérie des siens et de tous ses interdits, en plongeant dans la réalité israélienne et écrit, enfin, cette phrase testamentaire :

 Israël, le voyage interdit, le film, sera le premier dans ma filmographie à n’être pas celui d’une disparition, mais au contraire d’une réapparition, celle du peuple juif sur sa terre, devenue la mienne. Mon premier happy end.

Nous en resterons là, renvoyant le lecteur au dernier grand film de Jean-Pierre Lledo, et à ce livre capital qui donne la clé de tout : de son itinéraire, de ses films, de ses choix et de son retour, et qui éclaire une grande part de la situation du monde juif face à ce qu’on a appelé la « méga-haine », tout en étant un plaidoyer vibrant pour Eretz Israel.

‘Am Israël ‘haye   עם־ישראל־חי  Le peuple d’Israël est vivant…

Pour ma part, à force de me pencher sur ce lointain rivage d’Algérie, que nous avons peuplé deux millénaires durant, et dont nous fûmes bannis par la terrible et injuste force des choses, je me demande s’il reste encore quelque bribe de ce judaïsme algérien. Alors je vais et je viens, je fouille ma mémoire et voilà et voilà… Mes parents, nés à la fin du XIXème siècle, s’ils parlaient français, avaient toujours l’arabe pour langue maternelle, et je ne pouvais m’entendre avec Lalla Sultana, ma grand-mère, qu’en baragouinant avec elle, ni plus ni moins que tant de « beurs » en France, exilés de la langue de leur mère.

Lalla Sultana

Ce ressassement des frustrations géographiques ou politiques fut contrebalancé par la revendication d’une mémoire, à la façon de toute l’œuvre de Lledo, car nous appartenons au peuple de la mémoire. C’est peut-être vrai que nous n’effaçons rien, et le cri biblique d’Isaïe : « Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite se dessèche ! » retentit toujours, tous azimuts. Et c’est ce cri qu’a perçu Jean-Pierre Lledo.

Et comme je parlais un jour à des amis algériens qui ont choisi de vivre sur la bonne rive, en me lamentant encore et toujours de l’effacement de toute présence juive en Algérie, et de cette incompréhension inouïe du monde arabo-musulman à l’égard de ces Juifs qui ont tant vécu en leur proximité, et les ont même précédés au Maghreb, voilà qu’entre la poire et le fromage, j’évoquais ces charcuteries juives que je vais périodiquement acheter dans le IXème arrondissement de Paris. Le mot m’a-t-il échappé ? j’ai parlé de « saucisson cachir », en prononçant bien « cachir » et non « casher » ou « kosher » à la mode ashkénaze. Ce mot-là, « cachir », était parfaitement ancré dans la mémoire coloniale, si l’on veut bien se souvenir d’un roman à succès de Ferdinand Duchêne, Mouna, cachir et couscous, célébrant en 1930, un siècle après la Conquête, l’union gastronomique des trois religions. Eh bien voilà ! dans cette Algérie indépendante, depuis près de soixante ans, on consomme du saucisson d’où toute viande de porc est exclue, car trefa, viande interdite chez musulmans comme juifs par la grâce d’un commun patriarche. Et comment l’appelle-t-on en Algérie, ce saucisson autorisé par la religion ? Le cachir, oui, on l’appelle aujourd’hui « le cachir ». On trouvera sur Internet les mille et une façons de préparer le cachir algérien. Et moi je me dis alors, après tant de siècles de coexistence judéo-berbéro-arabe en terre algérienne, qu’y a-t-il encore de juif dans Alger-la-Blanche ? Un saucisson nommé cachir.

Mais pour ceux qui voudront bien suivre Jean-Pierre Lledo jusqu’au terme de son parcours, à Tel Aviv-Yafo, au pied des remparts et sur la grève aux odeurs pimentées, ils n’auront aucun mal à s’en faire découper quelques tranches. Beté avone.

Et à toi, Jean-Pierre, mon ami et mon frère, de terre et d’âme

‘hazak ou baroukh חזק־וברוך

 

©Albert Bensoussan

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