Conflit russo-ukrainien: le dilemme cornélien d’Israël

Depuis le début du conflit russo-ukrainien en 2014, Israël évite soigneusement de fâcher les parties adverses

Il y a deux ans jour pour jour, le 27 janvier 2020, plus de 40 chefs d’Etat s’étaient réunis à Yad Vashem, le mémorial de la Shoah à Jérusalem, pour marquer le 75e anniversaire de la libération par l’Armée rouge du camp d’extermination d’Auschwitz. L’invité d’honneur de la cérémonie était le président russe Vladimir Poutine, et le grand absent, le président ukrainien Volodymyr Zelensky. Ce dernier s’était pourtant bien rendu dans la capitale israélienne pour l’occasion, mais en comprenant que les organisateurs – en l’occurrence le millionnaire Moché Kantor – allaient couvrir d’honneur Poutine, il avait préféré rebrousser chemin et rentrer à Kiev !

C’est dire si même Israël avait été, à l’époque, le théâtre de ce conflit russo-ukrainien qui prend aujourd’hui des proportions dramatiques…

Ménager la chèvre et le chou

Les dirigeants israéliens se seraient bien passés de cette « exportation ». Depuis ces dernières années, l’Etat hébreu entretient en effet d’excellentes relations tant avec la Russie qu’avec l’Ukraine. L’ancien Premier ministre Netanyahou avait su user de son talent diplomatique pour nouer des relations de proximité avec le maître du Kremlin, en particulier autour de la coordination sécuritaire entre Tsahal et l’armée russe dans les turbulences du ciel syrien. Poutine, de son côté, semblait apprécier Netanyahou au point d’en avoir fait son invité d’honneur lors des cérémonies de l’armistice du 9 mai en 2018.

Parallèlement, les relations diplomatiques entre Israël et l’Ukraine qui ont marqué, en décembre dernier, leur 30e anniversaire se sont consolidées au fil des ans, et en particulier depuis février 2011, après la signature d’un accord de libre-échange entre les deux pays. Certes, elles ont été provisoirement freinées après que l’Ukraine a voté en faveur de la résolution 2334 du conseil de Sécurité de l’ONU de décembre 2016, considérant les implantations de Judée-Samarie comme illégales. Mais elles ont repris de plus belle, six mois plus tard, en particulier dans les secteurs touristique et commercial.

Depuis le début du conflit russo-ukrainien en 2014, Israël évite donc soigneusement toute initiative ou déclaration qui pourrait fâcher l’une des deux parties adverses. Sur le principe, la position israélienne est proche de celle de l’Occident: elle ne reconnaît pas l’occupation de la Crimée, ni les régions séparatistes de Donesk et Luhansk. Mais Israël prend également soin de ne pas énerver Moscou.

L’autre raison essentielle de cette neutralité prudente de l’Etat hébreu est que la Russie et l’Ukraine forment, depuis près de 30 ans, le principal réservoir humain de nouveaux immigrants dans le pays, et l’on ne veut pas nourrir, côté israélien, de tensions entre les communautés d’origine de ces « olim ».

Cependant, au cours de l’année écoulée, ce sont les Ukrainiens qui ont sollicité la médiation d’Israël: en avril 2021, le président Zelensky a demandé à Benyamin Netanyahou d’intervenir auprès de Vladimir Poutine afin d’organiser une rencontre russo-ukrainienne à Jérusalem. Si l’ancien Premier ministre israélien n’a pas vraiment apprécié l’idée, il l’a toutefois transmise de vive voix à Vladimir Poutine qui l’a catégoriquement repoussée. Une proposition renouvelée en octobre dernier par Naftali Bennett lors de sa première rencontre avec le président russe à Sotchi, qui s’est heurtée, une fois de plus, à une fin de non-recevoir. Face à la menace d’un conflit avec la Russie qui apparaît chaque jour plus grande, les appels de Kiev à une médiation israélienne se font plus pressants. S’exprimant il y a quelques jours sur i24NEWS, l’ambassadeur d’Ukraine en Israël, Yevgen Korniychuk, a ainsi demandé à l’Etat hébreu de prendre clairement position dans ce dossier.

Conflit d’intérêts

Toutefois, la relation de proximité d’Israël avec la Russie et l’Ukraine n’est que le haut de l’iceberg que l’Etat hébreu voudrait éviter de percuter. Car derrière l’Ukraine, se trouvent les Etats-Unis et donc le véritable dilemme d’Israël, tiraillé entre sa loyauté envers l’allié américain, et sa coopération étroite avec Moscou.

Jusqu’à présent, ce conflit d’intérêts ne s’était pas réellement posé: sous l’ère Trump, les tensions entre Russes et Américains avaient été apaisées et la question était donc superflue. Même Joe Biden comprenait depuis son arrivée à la Maison-Blanche que les Israéliens tiennent à conserver une relation privilégiée avec la Russie, surtout face aux menaces iraniennes venues de Syrie.

Mais l’enlisement du conflit russo-ukrainien, conjugué avec le désir de l’administration Biden de restaurer un prestige international battu en brèche l’été dernier à Kaboul, pourrait modifier radicalement la donne. En cas d’invasion de l’armée russe dans l’ouest de l’Ukraine, Washington pourrait prendre des sanctions économiques sévères contre Moscou, et exiger alors de l’Etat d’Israël un soutien inconditionnel dans cette démarche, même au détriment de ses relations étroites avec la Russie…

On a du mal à imaginer que l’actuel gouvernement Benett-Lapid, qui a déjà fait acte d’allégeance aux Américains dans le dossier du nucléaire iranien, repousse de telles pressions, quitte à payer le prix « cash » auprès de Vladimir Poutine. D’ailleurs, un premier acompte ou un premier indice de mécontentement, pourrait être ces manœuvres aériennes conjointes réalisées ces derniers jours dans le ciel syrien, entre les armées syrienne et russe…

A plus long terme, le dilemme israélien pourrait d’ailleurs s’amplifier si la proximité de l’Etat hébreu avec Washington venait à s’affaiblir. Tandis que l’alliance historique avec les Etats-Unis paraît aujourd’hui inébranlable, il est en effet convenu de penser que l’administration Biden-Blinken sera probablement la dernière du camp démocrate à demeurer aussi ouvertement pro-israélienne : si les démocrates restent au pouvoir, les prochaines administrations ne manqueront pas de réviser du tout au tout leur relation préférentielle avec l’allié israélien.

Alors, face à un Vladimir Poutine qui entend demeurer l’acteur dominant au Proche-Orient et qui est capable d’apprivoiser Téhéran, Israël devra faire un choix cornélien.

Daniel Haïk – i24NEWS Analyste politique i24NEWS

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