Pour comprendre l’antisémitisme contemporain, il faut (re)lire Freud et Kafka

Par Didier Lemaire

FIGAROVOX/TRIBUNE – Les œuvres de l’écrivain et du psychanalyste s’avèrent riches d’enseignements pour comprendre la prétendue «haine vertueuse» que professent certains à l’encontre des Juifs, analyse le professeur de philosophie Didier Lemaire.

Didier Lemaire est professeur de philosophie. Pendant vingt, il a enseigné dans un lycée à Trappes. Menacé pour avoir alerté sur la montée de l’islamisme, il a dû mettre en suspens sa carrière d’enseignant en février 2021 et se consacre désormais à l’écriture. Petite philosophie de la nation (Robert Laffont, 2022) est son dernier livre paru.

Depuis le 8 octobre 2023 – le lendemain du 7 octobre ! –, la haine des Juifs a commencé à infuser dans la petite bourgeoisie intellectuelle, en France notamment. Nous n’avons pas encore pris la mesure de ce basculement qui s’est produit dans notre société. Nous commençons à peine à le voir alors qu’il s’opère et est annonciateur de dangers mortels.

En France, l’antisémitisme touchait jusque-là des milieux très circonscrits et sans aucun poids social: une fraction de l’extrême droite identitaire et des intégristes catholiques. La population française, dans son ensemble, quoique perméable à quelques stéréotypes antijuifs, n’était pas et n’est pas massivement antisémite. On ne lui connaît aucune inclination à insulter, stigmatiser ou ostraciser les Français juifs.

En revanche, parmi nos immigrés et chez beaucoup de Français musulmans, l’antisémitisme, « déjà déposé dans l’espace domestique et dans la langue », pour reprendre les mots de l’historien Georges Bensoussan, est inscrit dans l’histoire et dans la culture ou il occupe une place prépondérante.

Il était donc facile pour LFI de le réactiver ou du moins de le conforter dans cette population mais aucun analyste n’a repéré la stratégie particulièrement audacieuse de Jean-Luc Mélenchon de l’inoculer dans la petite bourgeoisie culturellement privilégiée, qui constitue l’essentiel de sa base électorale. Et c’est sans doute faute d’une connaissance approfondie des doctrines de conquête du pouvoir de Lénine et de Trotski que cette manœuvre est possible alors que Mélenchon lui, connaît sur le bout des doigts son bréviaire lénino-trotskiste.

Disons-le d’emblée, ce n’est pas pour des raisons historiques que cette conversion a pu être opérée. Certes, l’antisémitisme politique est né au XIXe siècle au sein de la gauche, principalement la gauche antidémocratique et révolutionnaire. Il s’est perpétué dans le communisme soviétique, le nazisme et le pétainisme. À chaque fois, il a servi à mobiliser les masses contre un ennemi imaginaire. Or, si l’antisémitisme est reconnu comme consubstantiel au nazisme et au pétainisme, la gauche a passé sous silence combien, dès la fin des années 1930, le communisme a ciblé les Juifs : purge des organes de sécurité des Juifs en 1937, assassinat de personnalités juives antifascistes après-guerre, chape de plomb sur la Shoah, complot des médecins juifs en 1953, procès Slansky en 1952, émeutes antisémites en Pologne en 1968, refuznik en 1970…

Au temps du goulag, au moment où des millions de citoyens trépassaient dans les camps, notre philosophe national, Jean-Paul Sartre, parlait du communisme comme « l’horizon indépassable de la condition humaine ». Didier Lemaire

Ce qui est inédit aujourd’hui, ce n’est pas seulement le langage et le narratif pervers, qui nazifie les Israéliens dans leur guerre contre le Hamas, c’est sa motivation : « une haine vertueuse », comme l’a écrit Eva Illouz.

Comment expliquer autrement que cette haine ait pu gagner la classe la plus instruite, celle qui, en principe, est censée ne rien ignorer des abominations qui ont ravagé l’humanité ? Tout d’abord, il faut bien admettre que cette « haine vertueuse » repose sur « l’oubli » des crimes soviétiques contre les juifs, un « oubli » dont ces deux années depuis le 7 octobre ont une conséquence concrète et terrible : le retour de l’antisémitisme « Au nom du Bien », un peu comme au XXe siècle les crimes du communisme étaient commis « Au nom de la classe ouvrière ». Au temps du goulag, au moment où des millions de citoyens trépassaient dans les camps, notre philosophe national, Jean-Paul Sartre, parlait du communisme comme « l’horizon indépassable de la condition humaine ».

Mais comprendre que cette mutation de l’antisémitisme se soit produite en a peine deux années paraît difficile sans relire Kafka et Freud. Tous deux ont, chacun a leur façon, pointé dans leur œuvre la fonction ambivalente de la culpabilité. D’une part, l’angoisse de la perte d’amour et du sentiment d’abandon permet au sujet d’apprendre à renoncer à ses pulsions. Elle le rend capable d’agir conformément aux règles de la vie sociale, de se « civiliser ». D’autre part, cette angoisse, si elle s’avère excessive, se transforme en une haine de soi insupportable. Pour s’apaiser, le sujet va alors la projeter sur un autre. Sur le plan collectif, ce transfert de culpabilité sur un groupe envié, qui représente la réussite sociale dans l’imaginaire de ces sujets angoissés, se double d’une adhésion a des idéologies purificatrices.

Contrairement au racisme, qui consiste à mépriser plus bas que soi, l’antisémitisme ne cherche pas à dominer l’autre, il veut exterminer la figure du Mal qu’il a lui-même forgée, une figure qui n’appartient pas a l’humanité commune. Car le juif, comme Joseph K. dans Le Procès, n’est pas coupable de tel ou tel acte. Il est coupable d’être.

De larges couches des professions intellectuelles, plus ou moins déclassées, – artistes, enseignants, chercheurs, journalistes, fonctionnaires… – paraissent aujourd’hui gagnées par cette culpabilité maladive. Comme par le passé, elles éprouvent le besoin de croire en des idéologies de la rédemption qui représentent le monde comme un champ d’affrontement entre les forces du Bien et les forces du Mal.

Le fait nouveau est que cette classe a aujourd’hui confondu sous la figure de la vermine le républicain, qui aime la liberté et son pays, et le juif désormais génocidaire et nazifié. On prie pour la République dans les synagogues à chaque shabbat depuis plus de 150 ans mais ceux qui prient sont des juifs nazifiés. On peut donc désormais fusionner le discours de la haine et jeter dans le même opprobre « la République bourgeoise » et « les Juifs sionistes-nazis ». Un coup de maître du parti de Jean-Luc Mélenchon, qui soude la petite bourgeoisie urbaine au lumpenprolétariat islamisé des banlieues, réalisant ainsi une étape essentielle dans la préparation d’une révolution.

Reste à trouver le contrepoison à cette manœuvre avant qu’elle ne s’étende et fasse avancer les projets funestes de Mélenchon au péril des Juifs comme au péril de la République. Car défendre les Juifs, c’est défendre la République et défendre la République, c’est défendre les Juifs !

Source: www.lefigaro.fr/
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Asher Cohen

Cet article du Figaro n’est qu’un pamphlet politique dirigé essentiellement contre la stratégie politique de Mélenchon.

Je ne connais pas de Juif n’ayant jamais subi d’antisémitisme en France. Seuls les Juifs peuvent décrire les émotions négatives, l’atteinte à l’identité, l’idée que l’on se fait de soi-même, l’image de soi, l’estime de soi-même, la dignité, etc., ressenties à la suite des attaques antisémites. C’est dès la petite enfance, que l’on vous attaque pour ce que vous êtes, et il vous faudra ensuite des années de maturation pour comprendre que cela ne vient pas de vous, et que vous n’êtes en rien responsable des attaques antisémites. Il vous faudra des années pour arriver au concept que le médecin Juif, Alfred Adler appelait la séparation des tâches, à fortiori dans un pays où l’on a essayé de vous manipuler, dès l’enfance, par le marxisme et le collectivisme imposés pour nier votre identité réelle: vous n’êtes qu’un français de confession israélite, vous n’êtes pas une nation, le Judaïsme n’est qu’une religion, le concept de peuple juif est inventé, avec bien-sûr toutes les calomnies contradictoires qui suivent ( déicides, arnaqueurs, race maudite, etc.).

Non, il n’y a pas de basculement brutal, tout simplement parce qu’en France l’antisémitisme a toujours existé et existera toujours. Un sondage IFOP de 1968, soit 23 ans après la Libération de 1945, de l’abîme vichyste, montrait qu’un français sur 5, soit 10 millions de personnes s’affichaient ouvertement antisémites, dont 500.000 prêts à passer à l’acte, et 10 autres millions étaient des antisémites non affichés. Si au sens d’Herzl l’antisémitisme est une psychose, la petite bourgeoisie prétendument intellectuelle de l’auteur est psychotique. Ne sait-on pas qu’actuellement 13 millions de français, soit 1/5 ième de la population, sont du ressort de la psychiatrie? Rappelons que pendant près de 50 ans après 1945, le Vatican a catégoriquement refusé de reconnaître l’État Juif, et finance certainement le terrorisme et la propagande antisémite.

S’y ajoute un antisémitisme musulman, qui par ses violences physiques est plus franc et direct que l’antisémitisme chrétien pervers et subtil, qui attaque l’identité juive. La Lfi n’agit pas que sur l’antisémitisme musulman, d’autant que Macron pratique l’antisémitisme d’État.

Les Juifs ne sont plus que 350-400.000 en France, et sont sur la voie du départ. Beaucoup ont finalement compris qu’ils avaient été piégés à vivre dans un pays de ratés antisémites, donc psychotiques, un pays qui ne peut rien leur apporter. C’est rêver que d’espérer voir cesser de donner à une poussière minoritaire, l’importance qu’elle n’a pas, et voir arrêter d’en faire des boucs émissaires faciles n’est qu’une illusion, dans une France dont la chute est prévisible depuis plus de 50 ans. Là où les Juifs sont responsables, et coupables, c’est d’avoir ignoré la Réalité après 1945, et d’être restés vivre dans un pays voué à l’effondrement.

Alain

Tant que des forces politiques en appelleront à l’idéal inatteignable – et donc frustrant – d’un homme nouveau, elles nourriront le totalitarisme et l’antisémitisme qui mènent à Auschwitz et au goulag.

Madeleine

Déjà dans les années 60, alors que le drapeau israélien flottait sur toute l’avenue des Champs Elysées à l’occasion d’une visite en France d’un Premier ministre israélien et où une hanouccia géante en plein Paris était allumée, les premiers symptômes de l’antisémitisme ont recommencé à poindre, attisés par les arabes venus du Maghreb en masse. A la suite de propos malveillants et bien entendu mensongers tenus par une collègue de bureau (d’un ministère de l’avenue d’Iéna à Paris, le Secrétaire général d’alors auprès de qui je m’étais plainte de ces propos antisémites m’a envoyée balader avec cette phrase : « si vous n’êtes pas contente vous cherchez un autre travail ! ». Entendre cela quelque vingt ans seulement après la Shoah ! (il est vrai que j’étais très jeune à l’époque. Quelques années de plus et j’aurais fait un scandale !).