Albert Camus, La mort heureuse
(Gallimard, Folio)(1971, 2010)

Maurice-Ruben Hayoun le 04.07.2020

Voici un des plus anciens ouvrages de Camus, interrompu au beau milieu du travail consistant à lire et à peaufiner ce qu’il faut bien considérer comme une œuvre de jeunesse. En ce temps là, Camus n’avait pas encore trente ans, et vivait encore à Alger. Il avait aussi achevé ses études de philosophie mais ne pouvait pas se consacrer à l’enseignement en raison de sa tuberculose.

La mort heureuse - Cahiers Albert Camus - GALLIMARD - Site Gallimard

Le titre même laisse bien augurer de l’ambiance morose générale. Les premières lignes de ce petit livre commencent froidement par une meurtre un peu étrange et qui semble commandité par deux motifs bien différents : l’homme qui va être froidement tué a été amputé de deux jambes ; il reconnaît lui-même que sa vie dans de telles conditions, n’en est pas une et qu’il vaudrait mieux en finir.

Même pour effectuer ses besoins les plus naturels, il requiert l’assistance d’une personne qu’il paie pour cela… Le second motif est assez inattendu et ne laisse pas d’étonner car il relève plus de la jalousie que de l’amour.

Mersault, c’est son nom, fréquente une belle jeune femme de son milieu, se promène volontiers en sa compagnie, dans la rue comme au cinéma. Cela le valorise, jusqu’au jour où il demande à Marthe (c’est son nom) combien d’amants elle a eu avant lui… Elle lui en indique un certain nombre dont certains qu’il connaissait. Et l’homme qu’il est allée tuer si froidement, en faisait partie…

Bien que le terme ETRANGER ne connaisse ici qu’une seule occurrence (p 95 in fine), il me semble bien que ce livre prépare la création de cette œuvre littéraire unique au monde, l’Etranger. D’ailleurs, cette Mort heureuse avait été interrompue pour travailler justement sur l’ouvrage qui fit la gloire de l’écrivain.

Les ressemblances entre les deux récits sont indéniables, surtout en ce qui concerne le héros : personnage froid, insensible, dépourvu de force de caractère, indécis comme une feuille morte qui virevolte au vent… Incapable d’avoir une relation durable avec les femmes, préférant l’amour tarifé, notamment lorsqu’il se lance dans une série de longs voyages au sein de l’Europe. On sent que la fibre de l’humain lui fait cruellement défaut.

En gros, nous avons affaire à un être seul, esseulé, solitaire et qui en souffre. Et, selon toute apparence pas à rompre cet anneau d’airain, alors que tout en lui vivre à l’idée d’amour, de tendresse et de chaleur. Je propose dans ce qui va suivre d’illustrer mon commentaire par des citations choisies dans le livre. Et voici la toute première :

Avant, j’étais trop jeune, je me mettais au milieu. Aujourd’hui, dit-il, j’ai compris qu’agir et aimer, c’est souffrir, c’est vivre en effet,, mais c’est vivre dans la mesure où l’on est transparent et accepte son destin, comme le reflet unique d’un arc-en-ciel de joies et de passions, qui est le même pour tous (pp 54-55)

Cette sombre réflexion m’a rappelé un passage du célèbre poète anglais que je cite ici en français : ; tais toi triste cœur et cesse de te plaindre. Derrière les nuages le soleil continue de briller, ton destin est le destin de tout un chacun ; dans chaque vie il arrive qu’il pleuve, dans chaque vie quelques journées sont nécessairement sombres et lugubres…

(Be still sad heart and cease repining ;behind the clouds is the sun still shining thy faith is the common faith of all. In evevry life some rain must fall, in every life some days must be dark and dreary)

Cette froideur, cette insouciance à tout ce qui l’entoure transparaît dans cette phrase horrible que voisi : Le lendemain, Mersault tuait Zagreus, rentrait chez lui et dormait toute une après-midi (p 68) Aucun remord, aucun regret, même le fait d’avoir tué un homme (certes ancien amant de sa maîtresse) ne trouble pas son sommeil. Il dort du sommeil du juste. On parle tout de même d’un trouble de l’âme qui s’exprime à travers une phrase, d’une grande brièveté Il sentit que la fêlure qu’il portait en lui (p 81)

Il pense pouvoir échapper à sa maladie en entreprenant un long voyage ; il jette son dévolu sur une partie de l’Europe centrale ou orientale et visite le vieux quartier juif de Prague où se trouve le plus vieux cimetière juif d’Europe. Et là aussi, il est rattrapé par son mal, même dans les actes les plus anodins de la vie quotidienne :Merseult tourna et retrouva l’odeur des concombres. Avec elle son angoisse. Mersault se retrouvait sans patrie.

Notre homme prend de plus en plus conscience qu’en fuyant son mal il doit se fuir lui-même. Partout où il va, il a rendez-vous avec lui-même, ce qu’il cherche à éviter à tout prix. Sans y réussir. La conscience douloureuse et ardente d’une solitude sans ferveur, où l’amour n’avait plus de part. Il eut suffi d’un ami ou de bras ouverts. Mais les larmes s’arrêtaient à la limite d’un monde sans tendresse où il était plongé.

Mersault mangeait vite, payait et regagnait son hôtel vers un sommeil d’enfant fiévreux qui ne lui manqua pas une seule nuit (p 85) Sa volonté de bonheur le guidait un peu moins.

Des images de sa vie lui gonflaient les yeux p 87 : Les larmes crevèrent. En lui s’élargissait un grand lac de solitude et de silence sur lequel coulait le chant triste de la délivrance.

Il le tirait hors d’une vie dont il voulait effacer jusqu’au souvenir pour le mener au seuil d’un monde nouveau où le désir serait roi.

Il fermait les yeux, il faut du temps pour vivre (p 91)

Le désespoir s’empare de lui quand il constate que le mal est en lui, inséparable

Mersault écrasa ses larmes et ses lèvres contre le verre froid.

La parenté avec le célèbre ouvrage L’étranger est attestée par cette phrase (p 95)

Lui, emprisonné de solitude et d’ETRANGETE avait besoin de se retirer dans l’amitié et la confiance. Il avait soit, faim d’amour et d’embrasser. … Il avait longtemps espéré l’amour d’une femme. Ce qui l’avait arraché à Marthe, c’était la vanité plus que l’amour.

Ce qui va suivre est bien plus inquiétant car notre homme vit une terrible crise spirituelle qui n’a pas même épargné les génies de l’humanité, comme Goethe et Hegel pour s’en tenir à deux simples exemples. L’auteur parle du monde, comme d’une personne, en face de laquelle il se trouve. Hegel avait sombre vers 1796/97 dans une sorte de mélancolie, constatant que le cours normal du monde ne suivait pas ses propres désirs ou inclinaisons. Mais la Maison (avec une majuscule) symbolise la chaleur d’un foyer, les liens de l’amour unissant le père et la mère, sans oublier leurs enfants.

P 103 : la Maison devant le Monde… Le Monde ici, devenait personnage comptant parmi ceux dont on prenait plus volontiers conseil chez qui l’équilibre n’a pas tué l’amour.

L’homme diminue la force de l’homme. Le monde la laisse intacte.

Meursault semble avoir repris une vie quasi normale, il s’est marié, se détacha un peu de sa névrose mais le ver était dans le fruit, pour ainsi dire. Il y a une sublime description de son dernier bain de mer où on sent toute la symbolique sexuelle de l’eau et de la mer où le corps de l’homme se déplace avec aisance. Mais sitôt sorti de l’eau, Mersault est pris de froid. Il grelotte en se rhabillant. Parvenu chez lui au terme de gros efforts physiques, il se met au lit et fait venir le médecin dont le diagnostic est plus que réservé. Il tombe en syncope et le médecin se fait de plus en plus sceptique. L’homme qui ne tenait plus à rien, ne sentait rien, ne voulait plus rien, sent sa fin prochaine. Il va mourir, mais cette mort se veut salvatrice, presque rédemptrice. Ce sera une fin heureuse, un bonheur que seule la mort pouvait lui apporter. Les dernières lignes de ce livre sont superbes : Et pierre parmi les pierres , il retourna dans la joie de son cœur à la vérité des mondes immobiles.

Par un savant mouvement de balancier dont la divine Providence semble avoir le secret, cet ouvrage, pratiquement le tout premier d’une grande œuvre, ne fut publié qu’en 1971 ; après la mort de Camus.

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

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