La tradition kabbalistique et ses pendants dans le christianisme et l’islam au Moyen Age

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Conférence du 9 Novembre 2010 – voir encadré au bas de l’article.

Qu’est-ce que la kabbale ?

Une mystique intégrale ? Un courant ésotérique ? Ou simplement un recueil de traditions, une collection de midrashim comme il en existe tant, mais que l’on a opportunément rehaussés d’une incontestable saveur mystique ? Pourtant, quelle que soit la réponse à cette question, une autre reste posée : D’où peut bien provenir cette inspiration mystique dont se réclament les kabbalistes ?

Généralement du prophète Elie, un visionnaire dont la Bible n’a conservé aucun oracle écrit et dont les révélations doivent être transmises oralement de maître à disciple.

Dans un texte manuscrit édité par Gershom Scholem, un kabbaliste insiste sur l’extrême subtilité de ces sujets et sur l’impossibilité de les consigner par écrit. Ils doivent, conclut-il, être reçus de bouche à oreille (d’une bouche s’adressant à une autre bouche : tsarikh shé-yequbbal péh el péh). 1″>Article original On peut dire que la communication mystique exige au préalable une communion des êtres. Le discours mystique jaillit du fond de l’âme humaine mais pour le vivre vraiment, il faut qu’il soit déjà présent au plus profond de soi-même.

Sans qu’il soit permis de poser la moindre question. C’est bien ce que nous apprend dans ses mémoires (De Berlin à Jérusalem) le fondateur des études kabbalistiques de Jérusalem, Gershom Scholem, qui relate qu’avant d’être reçu dans un cénacle de kabbalistes dans la cité du roi David, on lui rappela sèchement l’unique condition à son admission dans ce cercle très fermé : écouter sans poser de questions ! Mais des questions sur la kabbale, Scholem s’en posera pendant près de soixante années d’un inlassable labeur.

Les kabbalistes recouraient à différentes sources d’inspiration. Outre le prophète Elie sus nommé, il y avait différents moyens, comme le sommeil nocturne au cours duquel, selon une vieille légende talmudique, l’âme effectue une ascension céleste. Elle entre alors en relation avec de vénérables autorités religieuses défuntes qui l’instruisent des secrets de la Tora. Ce tréfonds de l’âme, ce moi profond peut se révéler un excellent vecteur pour communiquer avec des puissances surnaturelles. Et c’est cette relation qui garantit au kabbaliste l’authenticité de son inspiration. A en croire certains sources kabbalistiques, tel fut bien le cas du fondateur de la kabbale lourianique : chaque nuit, lisons nous dans un témoignage contemporain, l’âme du AR’I (Ashkénazi rabbi Isaac = Louria) montait au ciel et les anges du service la conduisaient aussitôt vers l’académie céleste. Les anges lui demandaient à quelle académie elle voulait aller : parfois elle jetait son dévolu sur celle de rabbi Siméon ben Yochaï, parfois sur celle de rabbi Aqiba ou sur celle d’un prophète. Et au réveil, Louria exposait aux sages ce qu’on lui avait confié durant la nuit. 2″>Article original

Les anciens kabbalistes préconisaient aussi une autre méthode qui pourrait surprendre quelque peu : les larmes ! Il était recommandé de se lever après minuit et de fondre en larmes car les pleurs favorisent, selon eux, une abondante inspiration mystique.

Parfois aussi, le mystique bénéficie d’une véritable illumination, il est soudain entouré d’un halo de lumière durant son étude. Le fait est attesté maintes fois dans la littérature zoharique. Mais c’est encore Louria qui en est ici aussi le bénéficiaire principal : même si j’avais étudié pendant quatre-vingts ans d’affilée, je ne serais pas parvenu à vous communiquer ce que j’ai appris durant cet instant où la lumière m’a entouré de toutes parts… Louria poursuivait en ces termes : les sages d’Espagne me prièrent de rédiger un ouvrage sur ces révélations durant cette extase mystique. Même si tous les océans se transformaient en encre, tous les roseaux de la terre en calames et tous les firmaments en parchemins, ils ne suffiraient pas pour vous exposer ce que j’ai alors appris. Et lorsque je me mets à exposer un tant soit peu de cette science mystique, je suis littéralement submergé de lumière au point de ne pas pouvoir poursuivre… Je dois alors trouver un petit subterfuge pour vous communiquer ce que je sais par un tout petit canal afin que vous ne soyez pas comme le nourrisson qui s’étrangle en raison d’un trop plein de lait qui afflue dans sa gorge… C’est dire !

Enfin, une autre méthode consistait à écouter une voix intérieure, appelée magguid, (en hébreu un récitant), quelqu’un qui vous parle et vous confie des choses excogitées (si je puis dire) par votre moi profond… Le plus célèbre magguid fut celui du rabbin et codificateur religieux Joseph Caro qui faisait aussi partie des kabbalistes de Safed. Il nous a laissé un recueil des communications surnaturelles de ce magguid qui se manifestait lorsqu’il étudiait la mishna (partie législative du talmud) alors que pour d’autres, lemagguid ne se manifestait que durant l’étude du Zohar.

Une autre question se pose : pouvait-on commenter les traditions mystiques reçues ou était-il instamment recommandé de n’y rien ajouter et de n’en rien retrancher ? Les deux options sont représentées au cours de l’histoire ; mais le simple survol d’une liste de commentaires du Zohar, véritable Bible de la kabbale, montre que la veine des kabbalistes ne s’est jamais vraiment tarie.

Au fond, cette littérature exégétique d’un type assez particulier qu’on nomme kabbale ou mystique juive, tente, comme dans les autres religions monothéistes (christianisme et islam) de rendre compte, à sa façon, de la divinité, de la question du monde (émanation ou création ?) et de la destination de l’homme. Mais c’est bien Dieu et le mystère de la foi (en araméen raza de-méhémnouta) qui occupent la place centrale, tous les autres thèmes traités n’en sont que des ramifications. Et pour apporter des réponses à toutes ces questions, la kabbale s’écarte des voies de la philosophie à laquelle elle s’était, dès l’origine, fortement opposée, mais qu’elle tentera aussi, plus tardivement, d’assimiler en la repensant dans un esprit conforme au sien.

Définir l’essence de la kabbale est chose relativement aisée mais nécessite, parallèlement, la mobilisation d’un vaste spectre d’interprétations et de conceptions qui n’en faisaient pas vraiment partie à l’origine et qui ne s’y sont greffées qu’au cours d’une longue évolution. Le symbolisme de l’exégèse kabbalistique de la Bible a inspiré tant de gens qui voulurent y puiser la justification de leurs propres idées ; ainsi, par exemple, des kabbalistes chrétiens 3″>Article original, des Francs-maçons et des adeptes de l’alchimie : peu importait que cette dernière fût vraiment matérielle et vouée à la transmutation des métaux, ou, au contraire, spirituelle et soucieuse de sublimer les passions humaines… Car avant de devenir une theologia mystica, la littérature kabbalistique fut d’abord une receptio symbolica.

Gershom Scholem, déjà cité supra, a décrit le grand étonnement du Moyen Age chrétien en voyant apparaître cette stupéfiante floraison mystique dans un judaïsme considéré comme une survivance du passé, un vieux tronc desséché dont la sève avait été captée par le nouveau rameau chrétien. Cette fécondité, aussi vigoureuse qu’inattendue, prouvait que le judaïsme pouvait encore abriter en son sein une riche vie intérieure et dépasser le cadre étroit du sens littéral. La phrase qui, aux yeux des chrétiens de l’époque, caractérisait le plus souvent -mais pas forcément le plus justement- le judaïsme médiéval, s’énonçait ainsi : sensus judaicus sensuscarnalis (le sens juif est le sens charnel). Partant, pas d’allégories, ni de formes figurées ni même de simples symboles chez les juifs. Rien qu’une doctrine sclérosée, pétrifiée, exclusivement centrée autour d’une pratique mécanique des préceptes divins que l’Eglise avait, pour sa part, entièrement allégorisés et vidés de leur contenu. En somme, le judaïsme devenait une pure orthopraxie, incapable de générer la moindre pensée mystique. Or, celle-ci finit par naître ou ressurgir et prit le nom de kabbala, la tradition authentique.

Cet arrière-plan de polémique chrétienne a incontestablement pesé de tout son poids sur le développement de la doctrine ésotérique chez les juifs. Avant cette période médiévale où les exégètes chrétiens se grisaient de mystères et d’allégories, pour justement s’écarter du sens obvie des Ecritures et s’affranchir ainsi de la Loi, le judaïsme n’avait encore jamais utilisé autant de termes pour désigner ce qui est caché, mystérieux et occulte, comme cette nouvelle littérature mystique allait le faire en hébreu ou en araméen. N’était-ce pas là une réponse indirecte aux reproches des théologiens chrétiens qui se grisaient de mystères là où les juifs semblaient incapables de transcender le sens littéral des Ecritures ? Cette propension nouvelle devient littéralement jubilatoire sous la plume de Moïse de Léon, l’auteur de la partie principale du Zohar, qui s’y réfère sans cesse dans ses exégèses. Cette terminologie exégétique pour l’occulte et le mystérieux est très diversifiée : satoum (fermé), hatoum (scellé), néélam (occulte),ganouz (enfoui), amok (profond), tamir (caché), tseniout (occultation), sod (secret), raza 4″>Article original (mysère).

Signalons aussi ce syntagme araméen qui connut un vif succès et eut des équivalents en latin et en arabe : raza de-razin, le secret des secrets, secretum secretorum, et en arabe sar al-asrar. Pour désigner le couple antithétique exotérique / ésotérique, la tradition juive utilise les termes suivants niglé / nistar. Et pour caractériser l’ésotérisme en général on dit torat ha-sod ou torat ha-nistar. Ou tout simplement, hochmat ha-kabbala : la doctrine kabbalistique.

Maurice-Ruben HAYOUN
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1″>Article original Cité par Moshé Hallamish, Mavo la-kabbala (Introduction à la kabbale) p 61, note 75.
2″>Article original Cité par Hallamsih (note 10 page 86 qui cité la biographie hébraïque (Toldot ha-Ari) de Louria publiée par Méir Benayahou p 155.
3″>Article original Auxquels on réservera dans ce livre la place qui convient.
4″>Article original Les kabbalistes avaient une prédilection certaine pour la valeur numérique des termes ; et il se trouve que la valeur numérique de RaZa est la même que celle de OR, lumière (207)…

2 COMMENTS

  1. Boulchild !!!!!!
    Ne peut s’impregner de l’etude de la Kaballa et essayer de la comprendre uniquement une personne saine d’esprit et surtout tres croyante au Seigneur des Seigneurs .. a l’Eternel.
    Un guoy ne peut comprendre le sens veritable de la Kabbala.

    Benaaron David

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