Depuis 30 ans, ils étendent leur pouvoir sur Levallois et les Hauts-de-Seine. Entre vie publique et vices privés, Julien Martin raconte, dans un livre choc, le destin de ce couple sulfureux. Extraits.
Le bristol de félicitations est envoyé au domicile des parents dès le jour de la naissance. Avant même l’inscription du nouveau-né à l’état civil.
Quelques mots sur un carton aux armes de la ville, signés Patrick Balkany « Le député-maire de Levallois vous adresse à l’occasion de cette naissance heureuse tous ses voeux très chaleureux de santé et de bonheur. » Une attention pas tout à fait désintéressée. Les parents sont des électeurs.
Le nourrisson en sera un dans dix-huit ans… Bienvenue dans la famille Balkany dont les quelque 60.000 enfants vivent sous le même toit.
Au sein de ce ménage hors norme, les rôles sont, comme toujours, parfaitement partagés. A Patrick, le père chaleureux, de passer de café en café, d’embrasser les mamies, de saluer les mamans. Le contact avec ses chers administrés, c’est lui. Le maire s’impose aussi un rituel. Une fois par semaine, il sillonne la ville à pied avec son directeur de cabinet.
Un carnet à la main, celui-ci note tout ce qui ne va pas : un trou dans le trottoir, une corbeille mal ramassée, un immeuble pas ravalé… Le lendemain, les directeurs des services concernés sont convoqués. Mieux vaut pour eux que tout soit arrangé avant la semaine suivante.
Pourtant « mère juive » en privé, dit-elle, Isabelle a le relationnel moins aisé. A l’arrivée de son mari à l’hôtel de ville, elle s’installe dans la « gare de triage ».Comprendre : la direction de la communication.
« La com d’une mairie, c’est tout !
C’est à la fois la communication interne, entre les services, aux habitants, vis-à-vis des médias, déclame-t-elle. C’est un point de convergence. » La rédaction du magazine d’information, la publicité, l’envoi des faire-part, c’est elle.
Lors des assises du RPR, le 11 février 1990 au Bourget, la motion chiraquienne représentée par Alain Juppé écrase le « nouveau rassemblement » porté par Pasqua et Séguin, qui ne réunit que 31,68% des suffrages des militants.
Le courant interne au parti se dissout rapidement, mais pas l’aventure des duettistes qui créent l’association Demain la France, en vue du référendum sur le traité de Maastricht de 1992. Pour eux, c’est non ! Pour Balkany aussi. Qui va les aider d’une manière très concrète et restée secrète.
Ce coup de main n’a été raconté qu’une seule fois, le 23 octobre 2003, par un certain Patrick Breysse, devant le juge Jean-Paul Albert, dans le cadre de la très longue affaire de l’office HLM des Hauts-de-Seine. Breysse n’est pas n’importe qui : il occupe alors le poste de directeur délégué de l’office au Plessis-Robinson.
Mais, au moment des faits relatés, il travaille « aux moyens généraux », au siège de l’office situé à Levallois, sous la double autorité du directeur général Didier Schuller et du président Patrick Balkany.
Voici le passage clé de sa déposition : « J’ai été contacté par Schuller avant les élections de Maastricht. C’était courant 1990. Schuller était dans le bureau de Balkany à la mairie de Levallois. Le président Balkany avait quelque chose à me dire. Il m’a expliqué qu’il avait besoin d’un homme de confiance pour suivre les travaux dans un local. Il m’a demandé si je voulais le faire.
De toute façon, avec lui, on n’a pas le choix, sinon on dégage. A la suite de la conversation, Balkany m’a emmené dans son véhicule au 1, rue François-Ier, Paris 8e. Schuller ne nous a pas suivis.
Dans cette affaire, je ne traitais qu’avec Balkany. Quand j’avais un problème, j’appelais son secrétariat pour avoir un rendez-vous avec lui et je l’avais le soir même.
On a visité un local d’environ 500 mètres carrés. Il m’a expliqué ce qu’il souhaitait : des travaux de peinture, de revêtement des sols, une mise aux normes d’une armoire électrique. J’ai donc fait le maître d’oeuvre. J’ai appris que l’entreprise qui intervenait pour la rénovation était la SAR, entreprise de M. Poulain. Il y avait un grand salon, un grand hall d’entrée avec l’accueil et deux bureaux.
On m’a demandé de particulièrement soigner ces bureaux. J’ai vu par la suite à la télévision que la rotonde servait aux conférences de presse, les bureaux étaient pour Pasqua et Séguin. Avant la fin des travaux, j’ai vu, en faisant fixer une enseigne lumineuse, qu’il s’agissait de l’association Demain la France, présidée par Pasqua.
Je tiens à préciser que je n’ai jamais vu Pasqua ni Séguin car, une fois les travaux finis au bout de trois semaines, je ne suis plus retourné dans le local. » Le juge lui demande qui a pris en charge financièrement l’aménagement de ce local. Breysse l’ignore, mais sa réponse parle d’elle-même : « Je ne sais pas, je n’ai rien fait, on ne m’a rien demandé.
Le seul profit que j’ai eu, c’est l’office qui m’a remplacé mon véhicule par un autre avec un téléphone à l’intérieur. » L’ampleur de l’affaire de l’office des HLM des Hauts-de-Seine se révélera telle que Balkany ne sera jamais interrogé sur ce point.
Le maniement du liquide est une pratique ancienne chez Patrick Balkany. Déjà, lors de l’enquête sur l’office HLM des Hauts-de-Seine, la police judiciaire avait fait d’étranges découvertes.
Le champ restreint des investigations des juges les avait contraints à laisser de côté certaines pièces pourtant fort intéressantes. Plusieurs d’entre elles ont été transmises de nouveau à la justice par Didier Schuller, devenu l’ennemi intime numéro un du député-maire de Levallois. D’autres encore attendent de sortir des oubliettes.
C’est le cas, par exemple, de ce versement en espèces effectué le 11 juin 1990 et non élucidé dans le dossier. Le bordereau de la banque indique que Balkany a déposé sur son compte au Crédit commercial de France 200.000 francs, en coupures de 500 francs, soit 400 billets.
Les enquêteurs avaient également mis au jour un faramineux train de vie. En répertoriant tous les chèques de plus de 10.000 francs émis par le couple entre 1990 et 1994 depuis son compte commun à la Banque générale du Commerce, ils ont comptabilisé 10,36 millions de francs de dépenses en aménagements intérieurs et extérieurs.
La jardinerie Derly a été très fréquentée par Isabelle et Patrick, qui y ont déboursé 2,56 millions de francs. Bertrand Déco aussi : 700.000 francs. Ardecor un peu moins : 470.000 francs. Etc. « 225 000 francs ont été payés en novembre 1990 et janvier 1991 à La Bourgogne, société attributaire de marchés de l’OPDHLM 92 « , soulignent des experts spécialement mandatés.
Autant de dépenses qui ont creusé un découvert abyssal. Rien que pour l’année 1990, le solde du compte est passé de +736.169,12 francs au 1er janvier à -9.105 259,19 francs au 31 décembre.
Quand la Banque générale du Commerce transmettra les relevés de compte à la police judiciaire, le 16 mars 1998, elle ajoutera une utile précision : « Nous vous indiquons, pour information, que M. Jean-Marc Smadja, président du conseil d’administration de la Banque générale du Commerce jusqu’en avril 1994, est »>Article original le cousin par alliance de M. Patrick Balkany. »
Le compte suisse du député-maire de Levallois renferme de moins en moins de secrets. Il a été ouvert le 26 juillet 1994, selon un document de l’ABN Amro Bank, sur lequel figurent son nom, son adresse, son numéro de carte d’identité et sa signature. Un compte dont l’existence a été révélée par « le Point » le 8 octobre 2013 et qui a donné lieu à l’ouverture d’une enquête préliminaire pour « blanchiment de fraude fiscale » par le parquet de Paris, le 6 novembre suivant.
L’hebdomadaire posait toutefois une question : « Ce compte en Suisse a-t-il depuis été fermé ? » La réponse est oui, comme en atteste un document inédit traduit en (mauvais) français par un juge d’instruction du canton de Fribourg et envoyé au tribunal de Créteil le 20 novembre 1998.
Il s’agit d’une lettre de Patrick Balkany adressée à l’ABN Amro Bank, en date du 5 juillet 1996 : » Cher Monsieur, je vous pries de bien vouloir fermer mon compte avec votre banque. Le solde débiteur va être couvrir par un transfert ailleurs. Avec mes meilleures salutations. » Reste à savoir si le compte était déclaré ou non. La même question se pose concernant une autre trouvaille des policiers.
« Il a été découvert que M. Balkany possède un compte bancaire dans la partie hollandaise de l’île Saint-Martin, compte qu’il utilise pour ses besoins personnels » , note le commandant Bruno Guillon, dans un autre rapport daté du 11 juin 2001.
Julien Martin
La suite de l’article : Nouvel Obs Article original
© Editions du Moment

« Les Balkany », de Julien Martin (Editions du Moment).
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