TURQUIE.
Des millions de Turcs se rendent aux urnes, ce 10 juin, pour élire pour la première fois au suffrage universel leur président. La campagne électorale a été marquée par des propos irrespectueux, notamment de la part du Premier ministre Erdogan, grand favori du scrutin.

Ce sera la première fois que la présidence, poste suprême de l’Etat, verra son titulaire désigné par un vote populaire. A cet égard, cette élection pourrait être perçue comme un signe de maturation de la démocratie turque, vieille de presque cent quarante ans, qui remonte au premier Parlement ottoman de 1876. Malheureusement, la course à la présidence n’a fait que révéler la profonde immaturité de notre culture politique.
Pourquoi ? Eh bien, cette campagne aura été l’une des plus vulgaires, irrespectueuses et haineuses que la Turquie ait jamais connues. Y ont fleuri les théories du complot stupides, les mensonges, la diffamation, les insultes.
Aucun des participants ne porte l’entière responsabilité d’une telle dérive, mais le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan et les plus fervents de ses partisans y ont eu une large part. Dès les premiers jours de la campagne, Erdogan a choisi de dénigrer ses opposants, en particulier le candidat commun des deux principaux partis d’opposition, Ekmeleddin Ihsanoglu. Il a passé son temps à l’appeler monşer (« mon cher »), une expression empruntée au français dont on se sert pour brocarder l’élite instruite et occidentalisée.
Les coups bas sur Twitter
Erdogan a déformé les propos d’Ihsanoglu, notamment en qualifiant de « non partisane » sa position sur le conflit israélo-palestinien, alors même qu’Ihsanoglu n’a jamais rien dit ou pensé de semblable. Il ne faisait que prôner un soutien diplomatique, et diplomatiquement efficace, à la Palestine, plutôt que d’entretenir un brouhaha idéologique. Erdogan a aussi trouvé à redire au fait qu’Ihsanoglu est né au Caire, bien que lui-même ne manque pas une occasion de rappeler que l’Egypte fait partie des pays amis de la Turquie.
Les médias pro-Erdogan ont souvent fait pire, présentant Ihsanoglu comme un pantin de tous les complotistes de la planète, depuis le « lobby des taux d’intérêt » jusqu’aux sionistes. Les propagandistes d’Erdogan ont multiplié les coups bas sur Twitter, comme jamais auparavant, faisant valoir notamment que le symbole du « pain » qu’utilise Ihsanoglu signifie qu’il serait secrètement lié au christianisme. (Un fil Twitter, qui a eu près de 200 000 abonnés, montrait un photomontage d’Ihsanoglu posant avec du pain et du vin sous les traits du Christ.)
De son côté, une partie de la presse anti-Erdogan n’a guère été plus reluisante. Elle a été jusqu’à les traiter, lui et sa famille, de « voleurs » – une allusion à l’enquête pour corruption ouverte en décembre 2013. Ni Erdogan ni personne d’autre ne mérite d’être traité comme tel tant qu’un tribunal n’aura pas rendu sa décision.
Jouer la carte de la religion
Pourtant Erdogan, en tant que chef de l’exécutif, détient le pouvoir et à ce titre porte une plus grande responsabilité que qui ce soit d’autre. Hélas, il se sert de son autorité non pas pour calmer ses opposants, mais pour susciter des tensions dans la société, et ce afin de rallier à sa politique de confrontation la majorité sunnite conservatrice.
Ainsi, la pique qu’il a lancée récemment à Kemal Kiliçdaroglu, principal leader de l’opposition, en est un bon exemple. Il a interpellé Kiliçdaroglu lors d’un meeting et lui a dit : « Je suis sunnite, et vous, Kiliçdaroglu, vous êtes alevi l’alevisme est une forme particulière de chiisme anatolien »>Article original. Pourquoi ne le dites-vous pas ouvertement ? » Cela revenait clairement à jouer la carte de la religion, un jeu très dangereux à l’heure où les voisins du sud et du sud-est de la Turquie sont plongés dans une guerre civile sur fond d’antagonismes religieux.
Je redoute que ce discours de nature à diviser permette à Erdogan de gagner la guerre (c’est-à-dire l’élection), mais il ne lui fera pas gagner la paix. En d’autres termes, la Turquie va entrer dans une nouvelle période de tensions politiques et sociales, avec un cercle vicieux entre autoritarisme et opposition agitée. J’espère pécher par excès de pessimisme.
10 AOÛT 2014| 0
courrierinternational.com Article original
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