Dernier volet de l’interview de Marc Trévidic.

Pour la Première fois il aborde sans détour publiquement un dossier dont il n’est pas saisi, mais dont il connait bien les articulations: la sanglante affaire Mohamed Merah.Selon le magistrat, Mohamed Merah a été ciblé pour être recruté par le renseignement français, mais a dupé ceux qui croyaient pouvoir le manipuler, jusqu’à l’heure du Jihad total et sanguinaire.

Meilleur connaisseur des filières islamistes, ayant déjà eu affaire au « islamistes de Toulouse », en 2006/2007, ayant démantelé la filière Toulouse/Artigat que fréquentait le frère Abdelkader Merah, et dont le leader spirituel était Olivier Corel, surnommé « l’émir blanc » que Mohamed Merah viendra voir quelques temps avant de passer à l’action, le juge anti-terroriste Marc Trévidic aurait évidemment du faire partie de la saisine de juges sur l’enquête Merah!

Il ne l’a évidément pas été.

L’affaire ayant débuté en pleine campagne électorale, et ayant mis le rôle joué par l’exécutif, Nicolas Sarkozy et ses proches comme Claude Guéant, dans un « final » sanglant et théâtralisé, qui aurait pu, « aurait du » dit un ancien du GIGN être évité.

Mais personne n’empechera Marc Trévidic qui travaille tous les jours sur l’embrigadement des jeunes, le rôle du net, les filière afghanes, le Wazhiristan, les islamistes français prêts à passer à l’action, personne ne l’empêchera d’avoir les idées claires sur cette affaire.

Pour la première fois, il accepte de s’en expliquer longuement.

Pour lui Merah a été la cible d’une légitime tentative de retournement qui a échoué et viré au tragique.

Les confidences d’un expert

FH – Regrettez-vous de ne pas avoir été saisi dans l’affaire Merah?

Marc TREVIDC – Bien sûr.

Ce serait vous mentir et renier ma passion que de dire le contraire.

Mais chacun le sait: Nous vivions encore « l’ère Sarkozy ».

A partir de là les carottes étaient cuites.

C’est dommage pour moi. je connaissais bien l’environnement.

Maintenant, j’ai des collègues qui font très bien le boulot…

Un point important aujourd’hui: il faut dépassionner, comprendre calmement ce qui s’est passé, là ou on s’est planté, et ce qu’on peut améliorer mais ne pas jeter l’opprobre rapidement sur tous les techniciens alors que c’est un monde et une matière très complexes.

Et cesser l’instrumentalisation de l’affaire.

C’est en tous les cas mon sentiment.


flanqué de ses gardes du corps et aux cotés d’un expert du dossier « Rwanda »: Un juge sur tous les fronts!

FH -Merah, c’est un tournant à la fois dans le terrorisme et l’anti-terrorisme?

Marc TREVIDIC – Absolument, Merah, a symbolisé la notion du virage actuel vers le « Jihad individuel ».

Ca veut pas dire qu’il était tout seul, où qu’il n’y a pas eu de gens au Waziristan qui ne lui ont pas dit ce qu’il fallait faire, et comment faire mais dans le monde des jihadistes, on est passé très vite de plusieurs groupes à un groupe, d’un groupe à un groupuscule, puis à quelque chose de microscopique pour nous:

Des gens qui font le Jihad dans leur coin avec les moyens du bord.

On savait que c’était la menace à craindre, le message d’al Qaida, celui de ben Laden, l’appel à chaque musulman au Jihad.

On avait cette épée de Damoclès, simplement, elle était pas encore tombée.

L’épée n’est pas nouvelle!

C’est le fait qu’elle nous soit tombé dessus qui soit nouveau…

La tentative avortée de retournement et de recrutement d’un apprenti-jihadiste nommé Merah

FH – Et çà, on l’a pas décelé avec Merah particulièrement?

Marc TREVIDIC- Mais si!

Sauf que les services qui n’ont pas judiciairisé les dossiers de Mohamed Merah, qui apparaissait comme « prenable ».

Oscillant entre des tentations différentes. Ils ont tenté un coup particulier, risqué, mais qui à leurs yeux valaient la peine, et qui aurait pu se montrer gagnant.

Ils ont tenté de le recruter tout simplement.

De faire une infiltration.

D’en faire un agent double.

Il y avait le risque bien sur mais il y a toujours un risque dans ce genre d’opération.

On marche sur le fil.

C’est l’évaluation qui a foiré!

Merah a vu le coup venir, compris qu’il pouvait en profiter, et en fait s’est joué des hommes de la DCRI de Toulouse, continuant à préparer son Jihad, tout en donnant l’impression qu’il collaborait!!

Mais peut-on reprocher aux hommes du contre-espionnage français leur tentative?

Comment-voulez-vous infiltrer des groupes islamistes sur zone, par exemple au Waziristan?

En envoyant un agent?

On est pas au cinéma!

Les chances de succès seraient voisines de zéro.

Le seul moyen est de « retourner » quelqu’un déjà salafiste, déjà dans le schéma…

Pour être le plus efficace, il faut essayer de voir parmi les gens qui reviennent de « stages », de voyages initiatiques, ceux qui seraient les plus prometteurs, les plus adroits, et ceux qui pourraient trouver leur intérêt à jouer double jeu et à donner des informations.

Ca c’est le processus mais, attention, pas sans risques, parce ce que il y a des gens adroits, intelligent, et d’autres facilement manipulables et pas très malins des gens qui sont doués pour la dissimulation, qui ont appris…

Vous couvrez l’anti-terorisme depuis longtemps alors vous savez ce qu’est la TAKKYA (TAQIYA…), l’art de la dissimulation et du mensonge religieusement permis pour tromper l’adversaire, l’ennemi.

C’est un « art » qu’on a commencé à enseigner dans les camps d’al Qaida dans les années 90, un peu comme un art de la guerre.

L’idée que tu vas te confondre dans la population, ne donner aucun signe de suspicion, être un « agent dormant », jusqu’au jour où….

La Takyya permet tout boire de l’alcool, sortir avec des filles, manger du porc, tout au nom des intérêts supérieurs de la mission, (comme on l’a vu avec les kamikazes du 9/11 aux USA), mais quand on vous dit de passer à l’action, vous arrêtez tout, vous redevenez un jihadiste, un moudjahidin, et vous passez l’action.

FH -Donc Mohamed Merah, hormis sa violence inouïe, sa manière de frapper, son attitude parfaitement « normale », alors qu’il revenait de commettre des crimes abominables a réussi à tromper tout le monde y compris les meilleurs spécialistes?

Marc TREVIDIC: Qu’est ce qu’il a fait Merah?

Il n’a rien inventé.

Il a fait la Takkia mieux que personne et quand l’heure de sa guerre sainte est arrivée, il est devenu ce que l’on sait.

Donc « on » peut, on doit reconnaître notre erreur, mais il faut savoir aussi expliquer, le risque qu’on a pris, pourquoi, les bénéfices énormes qu’on aurait pu en tirer.

C’est compliqué .

Y’a des gens qui présentaient et présentent encore un profil beaucoup plus inquiétant que Merah parce qu’ils sont violents, qu’ils menacent de s’en prendre à tout le monde, d’égorger les gens, et en fait ce sont plus les plus dangereux. ils parlent, parlent mais ne feront rien.

L’habit ne fait pas le salafiste nécessairement.

C’est ce que j’essaie d’expliquer dans mon bouquin.

Parce qu’après une telle tentative, des attentats, des morts, une telle mise en scène terrible, et le final, bien sur c’est un échec, je ne suis pas dans le dossier, mais je pense qu’il faut après un tel événement, arrêter de se tirer dans les pattes, il faut expliquer les paramètres, tirer les leçons, resserrer les boulons, remettre de l’ordre dans la boutique, mais l’infiltration doit rester une possibilité opérationnelle pour les hommes du renseignement français.

Propos recueillis par Frédéric Helbert Article original

TAGS : Terrorisme Islamisme jihad Toulouse Ozar Hathorah Merah

Juge Trévidic Anti-Terrorisme Renseignement DGSE Infiltration Takkia

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