L’effondrement spectaculaire du Shas : « Nous avons perdu notre électorat populaire et sommes devenus la petite sœur de Judaïsme unifié de la Torah »
Le fait même de s’être aligné sur le judaïsme lituanien, historiquement antisioniste, même si cet antisionisme s’est atténué au fil du temps, lui a fait perdre deux repères fondamentaux de son identité : la tradition et la pensée séfarade, d’une part, et l’attachement à Israël, d’autre part.
Son électorat séfarade d’origine pouvait pourtant s’enorgueillir d’un héritage religieux et intellectuel exceptionnel, incarné par d’illustres rabbins qui ont marqué l’histoire du judaïsme, ainsi que d’un attachement séculaire à la Terre d’Israël.
La question de l’enrôlement des jeunes étudiants des yeshivot dans l’armée, qui a dominé les débats au cours de cette dernière année, a constitué une véritable catastrophe politique pour le Shas. En défendant des positions de plus en plus éloignées des aspirations de son électorat traditionnel, le parti a progressivement perdu ce qui faisait sa singularité.
Le Shas, autrefois porteur de la fierté séfarade et de son attachement à Israël, est devenu un parti méconnaissable, au risque de renier l’héritage spirituel et politique du Rav Ovadia Yossef.
Un profond état de choc et un silence assourdissant règnent au sommet du mouvement Shas. Après le dépouillement d’environ 99 % des suffrages valides, les dirigeants du parti peinent à mesurer l’ampleur de leur effondrement électoral.
Les derniers résultats attribuent au Shas seulement six sièges à la Knesset, avec une faible possibilité d’en obtenir un septième à l’issue du dépouillement des enveloppes doubles, qui comprennent notamment les votes de certaines catégories d’électeurs votant hors de leur bureau habituel.
Une perte de plus de 100 000 électeurs
L’analyse des résultats révèle une situation particulièrement préoccupante pour le parti séfarade. À ce stade du dépouillement, le Shas n’a recueilli que 273 708 voix, contre 392 964 voix lors des élections à la 25e Knesset. Cela représente une perte spectaculaire de plus de 100 000 électeurs, sans même tenir compte de la croissance démographique naturelle de la population ultraorthodoxe, estimée à environ 30 000 nouveaux électeurs.
L’examen de la carte électorale révèle que le Shas a subi un double revers.
D’une part, le parti a reculé dans les villes ultraorthodoxes, perdant des électeurs au profit de Judaïsme unifié de la Torah et d’Itamar Ben Gvir.
D’autre part, il s’est effondré dans les villes et localités périphériques, auprès de cet électorat populaire traditionnellement désigné sous l’expression hébraïque « Ha’am Shebasadot », littéralement « le peuple de la périphérie », ainsi que parmi les Juifs traditionalistes, parfois qualifiés de « porteurs de kippas invisibles », en référence à ceux qui respectent certaines traditions religieuses sans nécessairement porter la kippa.
Une soirée électorale qui tourne au désastre
L’ampleur de la surprise et du choc s’est manifestée dès la nuit électorale. Le parti avait loué une grande salle de réception, installé une scène imposante et prévu un orchestre afin de célébrer les résultats attendus.
Mais lorsque les premiers résultats réels ont commencé à parvenir au quartier général et que l’ampleur du recul est devenue évidente, une décision aussi spectaculaire qu’inattendue a été prise : les militants ont été invités à quitter les lieux et la soirée de célébration a été purement et simplement annulée.
Peu après la publication des sondages à la sortie des urnes, le président du mouvement, Aryeh Deri, avait diffusé un unique communiqué dans lequel il tentait de maintenir l’optimisme : « Les résultats des sondages à la sortie des urnes présentent d’importantes différences. Nous devrons donc attendre les résultats officiels.
D’après les données dont dispose le Shas, notre mouvement devrait obtenir un très bon résultat, qui reflétera l’immense travail accompli sur le terrain. Chers militants, vous avez travaillé dur et vos efforts seront récompensés. Allez vous reposer, et demain matin, nous nous réveillerons avec les résultats officiels. »
Mais depuis cette déclaration, à mesure que les véritables résultats se précisaient, un silence total s’est installé au sein du parti.
« Nous étions convaincus d’obtenir au moins dix sièges »
Interrogés par Kikar HaShabbat, plusieurs hauts responsables du Shas ne cachent pas leur frustration devant l’écart considérable entre les informations transmises par les équipes de campagne sur le terrain et la réalité des urnes.
« Personne ne s’attendait à un tel résultat », confie un haut responsable du parti. « À la fermeture des bureaux de vote, nous étions convaincus d’obtenir au moins dix sièges. Nous sommes sous le choc.
Quelque chose n’a pas fonctionné dans la remontée des informations. Nous n’avons pas compris qu’il existait un problème avant l’arrivée des premiers résultats officiels. »
« Nous sommes devenus la petite sœur de Judaïsme unifié de la Torah »
La colère est également palpable parmi les principaux militants du mouvement. L’un des militants les plus connus du Shas confie à Kikar HaShabbat : « Je n’arrive pas à accepter que nous soyons devenus la petite sœur de Judaïsme unifié de la Torah. C’est un choc, un véritable effondrement. Que s’est-il passé ? Quelque chose n’a pas fonctionné et quelqu’un doit en assumer la responsabilité.
Aryeh Deri doit entièrement revoir sa stratégie et comprendre qui l’a induit en erreur pendant toutes ces années, et plus particulièrement durant les journées électorales. »
Le Shas a perdu son électorat traditionaliste
Cette défaite électorale devrait avoir des conséquences durables sur l’identité politique du Shas et sur son fonctionnement au cours des prochaines années. Un député du parti reconnaît ouvertement, dans un entretien accordé à Kikar HaShabbat, l’échec de la stratégie électorale :
« Il ne fait aucun doute que nous avons perdu le « peuple des périphéries », cet électorat populaire et traditionaliste qui constituait une partie essentielle de notre base. Nous sommes devenus un parti ultraorthodoxe, et non plus une formation politique représentant à la fois les ultraorthodoxes et les Juifs traditionalistes. Nous avons échoué dans notre tentative de ramener au bercail ceux que nous appelons les « porteurs de kippas invisibles ». »
Une nouvelle orientation politique, notamment sur la conscription
Selon ce député, cette nouvelle réalité électorale déterminera désormais les orientations du mouvement. « Nous devrons adapter notre conduite politique au cours des prochaines années, notamment lorsqu’il faudra prendre des décisions difficiles concernant la loi sur la conscription militaire. Nous devons désormais partir d’un constat clair : notre électorat est, dans sa quasi-totalité, composé de Juifs ultraorthodoxes. »
Cette évolution pourrait ainsi modifier profondément la ligne politique du Shas, historiquement fondé sur une alliance entre les communautés séfarades ultraorthodoxes et une large partie de l’électorat juif traditionaliste israélien.
Le parti Shass, en temps de guerre et dans une société de plus en plus ancrée à droite, a voulu s’aligner sur les partis ultraorthodoxes antisionistes, oubliant que sa base électorale est avant tout religieuse et sioniste, car telle est la vision séfarade du judaïsme.
Le pays ne supporte plus les privilèges accordés à des jeunes exemptés du service militaire, alors que leurs concitoyens paient un lourd tribut à la défense de leur nation. Cette attitude a discrédité le parti, qui ne semble plus partager l’idéal commun d’un État protecteur, dont la vocation première est d’assurer la survie du peuple juif.
D’autant que rien ne justifie réellement ce privilège accordé indistinctement à tous, y compris à ceux qui ne possèdent aucune compétence particulière dans l’étude de la Torah, en tout cas pas davantage que nombre de leurs concitoyens qui, eux, accomplissent leur service militaire.
Cela ne suffit toutefois pas à expliquer le recul de la droite dans son ensemble. Les deux partis de droite qui n’ont pas réussi à franchir le seuil électoral pour entrer à la Knesset représentent, à eux seuls, près de 4,5 % des suffrages. L’abstention des électeurs ultraorthodoxes et l’érosion du Likoud au profit d’Avigdor Lieberman constituent deux autres facteurs expliquant ce recul.
Mais, plus encore, la responsabilité politique de Benyamin Netanyahou dans les événements tragiques du 7 octobre, ainsi que son usure du pouvoir — quoi qu’on en dise —, contribuent largement à expliquer le prix électoral que paie aujourd’hui le Likoud.
En définitive, la droite israélienne ne paie pas tant le prix d’un rejet de ses idées que celui de ses divisions, de ses contradictions et de l’incapacité de certains de ses dirigeants à répondre aux aspirations profondes de la société israélienne.
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