Pourquoi Israël importe-t-il plus d’armes qu’il n’en exporte ?

L’inauguration d’une usine de production de missiles Tamir à East Camden, dans l’Arkansas, donne au « Dôme de fer » israélien une déclinaison américaine très concrète. Cette coentreprise entre Rafael et Raytheon, R2S, vient de décrocher un contrat de 1,25 milliard de dollars pour fournir des intercepteurs à Israël, après un investissement initial d’environ 33 millions de dollars dans le site. Officiellement, l’usine est destinée à produire des missiles pour le système Iron Dome et sa version américaine SkyHunter, intégrée au programme MRIC du Corps des Marines. En pratique, elle cristallise une question plus large : comment un pays qui bat record sur record à l’export d’armement peut-il rester un immense importateur de matériels militaires ?

Le missile Tamir lui-même illustre ce paradoxe. Conçu par Rafael avec Israel Aerospace Industries, cet intercepteur d’environ 90 kg, volant à plus de Mach 2, affiche depuis plus d’une décennie un taux d’interception supérieur à 90 % contre roquettes et missiles de courte portée.Les États-Unis participent au programme Iron Dome depuis ses débuts et ont financé, puis acheté, plusieurs batteries pour leur propre usage. La variante SkyHunter, testée par le Pentagone, repose sur la même architecture que Tamir. L’obligation « Buy American » pour le MRIC et, plus récemment, la politique de « droits de douane réciproques » de l’administration Trump, avec un tarif de 17 % sur les produits israéliens, ont poussé Jérusalem et ses industriels à accepter une part de délocalisation vers le sol américain.

Sur le papier, l’industrie de défense israélienne n’a pourtant jamais été aussi florissante. En 2024, les exportations d’armes ont atteint environ 14,8 milliards de dollars, un nouveau record et près du double du niveau d’il y a cinq ans. Plus de la moitié des contrats – environ 54 % – proviennent de clients européens, stimulés par la guerre en Ukraine et par la perception d’Israël comme laboratoire grandeur nature de systèmes de défense anti-roquettes et antimissiles. L’accord Arrow-3 avec l’Allemagne pour 3,5 milliards de dollars, la mise en place d’un « dôme » anti-missiles avec la Grèce autour de David’s Sling, Spyder et Barak MX, ou encore l’acquisition récente de Barak MX par la Thaïlande confirment cette tendance. À eux seuls, les grands groupes Rafael, IAI et Elbit réalisent plus de 16 milliards de dollars de chiffre d’affaires, faisant des exportations d’armement un contributeur significatif – de l’ordre de 2 à 3 % – au PIB et à l’emploi israéliens.

Mais derrière cette vitrine se cache une réalité moins flatteuse : Israël reste l’un des principaux acheteurs d’armes au monde. Selon le SIPRI, le pays figure autour du 15ᵉ rang des importateurs, représentant environ 2 % des transferts mondiaux récents. Entre 2019 et 2023, près de 70 % des importations provenaient des États-Unis et environ un tiers d’Allemagne, principalement sous forme d’avions de combat, de sous-marins, de munitions guidées et de systèmes lourds. Washington a approuvé des ventes massives de bombes, missiles, blindés et pièces d’artillerie, tandis que Berlin fournit chars, sous-marins et composants clés. Le projet d’achat d’une cinquantaine de F-15 supplémentaires, pour près de 19 milliards de dollars, illustre à lui seul la dépendance israélienne aux plateformes aériennes américaines.

Cette dépendance n’est pas qu’économique, elle est aussi politique. Au printemps 2024, l’administration Biden a suspendu une partie des livraisons de bombes lourdes et de munitions à Israël, conditionnant leur reprise à des engagements supplémentaires sur l’aide humanitaire à Gaza et à la conduite des opérations à Rafah. Plusieurs pays européens ont, dans le même temps, annoncé des embargos ou des restrictions sur les exportations d’armes vers Israël. Ces pressions ont servi d’électrochoc à Jérusalem. Depuis, le ministère de la Défense a lancé une véritable course à l’autonomie : contrats massifs avec Elbit pour produire localement des bombes de type MK-84, des dizaines de milliers d’obus de 155 mm et des mortiers guidés Iron Sting, ainsi que des usines de matières premières pour les munitions. L’objectif affiché est que la majorité des dizaines de milliards de dollars consacrés aux munitions dans les prochaines années soit désormais dépensée en Israël.

Dans ce contexte, l’« usine du Dôme de fer de l’Arkansas » prend une dimension ambivalente. Elle consolide l’alliance stratégique avec les États-Unis, crée des emplois dans un État clé sur le plan politique et sécurise un flux de missiles Tamir et SkyHunter pour les deux armées. Mais, comptablement, ces intercepteurs produits sur sol américain viendront gonfler les importations israéliennes, alors même qu’ils reposent sur une technologie conçue à Haïfa. Le pays continue donc d’exporter massivement son savoir-faire, tout en important à grande échelle des plateformes, des munitions et désormais… ses propres missiles fabriqués à l’étranger. La véritable question stratégique pour Jérusalem n’est plus de savoir si son industrie de défense est performante – les chiffres en témoignent – mais jusqu’où elle peut réduire cette asymétrie sans fragiliser un partenariat américain qui reste, malgré tout, vital à sa sécurité.

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