Donald Trump, que la bien-pensance du haut de son ignorance moquait, remporte sa guerre commerciale !

Pour de nombreux analystes économiques outre-Atlantique, l’instauration chaotique des droits de douane punitifs au printemps semble laisser place à un nouvel ordre mondial où des barrières douanières à 10 %-15 % – inimaginables il y a un an – sont la norme et permettent au Trésor américain d’engranger des milliards de dollars.

Les télé-spécialistes de rien, qui viennent chaque jour nous expliquer le monde, alors qu’en fait ils viennent nous faire part de leur rêves qu’ils prennent pour des réalités, nous ont expliqué en long et surtout de travers, pourquoi Trump allait se planter, et plonger les Etats-Unis dans une faillite sans précédent. De facto, c’était la faillite de leur pensée critique à laquelle nous avions droit. Il en va d’ailleurs de la critique de Trump, comme de la critique d’Israël. Avec un accord attendu avec l’Europe et la Chine, Trump aura réussi son pari. Ce qui fait la différence majeur entre Trump, et les autres dirigeants, c’est qu’il change les choses par l’action, là où les autres se suffisent de la parole.

Lorsque Donald Trump a décidé, au début du printemps, de suspendre en catastrophe ses droits de douane unilatéraux, après avoir provoqué une panique financière, le Financial Times a eu ce commentaire narquois sur le président des Etats-Unis, début mai, le traitant de « TACO » (« Trump always chickens out ») : « Trump se dégonfle toujours » dans les négociations commerciales. L’expression l’avait exaspéré – « c’est une question méchante », avait-il déclaré dans le bureau Ovale de la Maison Blanche après qu’un journaliste l’eut interrogé à ce sujet – et fait rire la planète entière.

Le 15 juillet, l’éditorialiste du Wall Street Journal (WSJ) Greg Ip a fait une démonstration moins humoristique mais acérée : « Oubliez TACO. Trump est en train de gagner sa guerre commerciale. » L’enjeu n’est pas de défendre la politique commerciale de Donald Trump – le WSJ l’a qualifiée de « guerre la plus stupide de l’Histoire » –, mais d’analyser si le président atteint les objectifs qu’il s’est fixés, alors qu’Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, doit rencontrer le républicain en Ecosse, dimanche 27 juillet, pour tenter d’arracher un accord avant la date limite du 1er août si elle veut éviter des droits de douane unilatéraux de 30 % pour l’Union européenne (UE).

L’éditorialiste du WSJ rappelle l’intention de Donald Trump : imposer des droits de douane les plus élevés possible pour protéger l’industrie américaine et financer tout ou partie de l’impôt sur le revenu. L’argument de l’outil de la négociation a été invoqué par le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, pour prétendument rassurer les partenaires des Etats-Unis, mais ce n’est pas le souci du président.

L’Amérique s’est barricadée : les droits de douane sont actuellement d’environ 20 % sur les importations américaines, contre 2,4 % en 2024, selon l’indicateur de The Budget Lab de l’université Yale (Connecticut), le plus haut niveau depuis 1911 ou 1933, selon la manière de calculer. Cette estimation a été faite après l’accord avec le Japon du mardi 22 juillet, et avant celui avec l’UE.

Depuis son retour à la Maison Blanche, Donald Trump est parvenu à changer le référentiel de la négociation. Il n’est plus question de redescendre en dessous de son droit de douane général de 10 % – il a été maintenu avec le Royaume-Uni lors de l’accord signé en mai – et les marchés financiers ont jubilé lorsqu’il a annoncé des droits limités à 15 % avec le Japon. C’est désormais la référence pour les Vingt-Sept. Ceux qui se réjouissent du fait que ce taux est bien inférieur à la menace de 30 % brandie par le président américain ont intégré le chantage de Washington et oublient que ce taux de 15 % eût semblé apocalyptique en 2024.

Economie de services

Ces droits de douane rapportent. Depuis le début de l’année, le Trésor américain a engrangé environ 100 milliards de dollars (85,1 milliards d’euros), plus de deux fois plus qu’au premier semestre de 2024. Surtout, les rentrées fiscales se sont envolées en juin, atteignant 27 milliards de dollars, quatre fois plus qu’en juin 2024. « Nous sommes en bonne voie pour atteindre 300 milliards de dollars cette année. Cela représente près de 1 % du produit intérieur brut [PIB]. Voici comment nous allons remettre d’aplomb le désastre budgétaire dont nous avons hérité », a affirmé sur X le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, mardi 22 juillet.

Cette guerre commerciale ralentit la croissance, mais ne provoque pas de récession jusqu’à présent. Elle va coûter 0,8 % de PIB en 2025 et 0,44 % pour les années suivantes, selon The Budget Lab. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) est sur une analyse similaire, ayant revu en juin ses prévisions de croissance pour les Etats-Unis de 2,2 % à 1,6 % pour 2025 (contre 2,8 % en 2024). « De nombreuses prédictions de récession partaient sur l’hypothèse de droits de douane de 145 % à la Chine, etc. Mais un demi-point de PIB, c’est beaucoup », analysait, début juillet, sur X, le professeur d’économie de Harvard Jason Furman.

Cet impact significatif mais contenu s’explique parce que l’économie américaine est à 80 % une économie de services – peu touchée par les droits de douane. La guerre commerciale frappe la vieille industrie, à impact politique décisif dans les bastions ouvriers des swing states (« Etats pivots ») des Etats-Unis, comme l’acier ou l’automobile, l’aéronautique totalement intégrée entre les Etats-Unis et l’Europe, et les biens de consommations. Les investissements, qui s’étaient effondrés en avril en raison de l’incertitude inédite provoquée par Donald Trump, repartent, selon l’indicateur de la Réserve fédérale (Fed, la banque centrale) de Philadelphie. Les entreprises jugeant que le chaos est là pour durer n’ont guère le choix que d’aller de l’avant, notamment pour financer la révolution de l’intelligence artificielle.

Cette politique semble bien installée, à la différence de celle du premier mandat (2017-2021) faite de compromis réciproques et de reculades. Explication : les partenaires des Etats-Unis, hormis la Chine et le Canada, n’ont pas riposté aux injonctions de Donald Trump et capitulent largement. Ursula von der Leyen s’est jusqu’à présent gardée de contre-attaquer comme l’avait fait Jean-Claude Juncker, son prédécesseur à la tête de la Commission européenne, lors du premier mandat du républicain.

Cette guerre est asymétrique, Washington ayant moins à perdre que ses petits partenaires. Comme le rappelait Jason Furman en mars, « les restrictions commerciales nuisent beaucoup plus au Canada » qu’aux Etats-Unis, tout simplement parce que les exportations du premier vers les seconds représentent 18 % du PIB canadien tandis que les exportations américaines vers son voisin du Nord représentaient 1 % du PIB des Etats-Unis.

Epargner l’électeur consommateur

Ottawa n’avait pas d’autre choix politique que de riposter, mais les autres pays ont plutôt choisi de prévenir un engrenage « sanctions contre sanctions ». Conséquence, notée par Greg Ip pour le WSJ : cette docilité réduit la force de contestation de l’aile libre-échangiste traditionnelle du Parti républicain au Congrès, les dommages à l’économie étant moindres qu’escomptés.

Troisième facteur, l’usage par le président américain de l’International Emergency Economic Powers Act signé en 1977 par Jimmy Carter et invoquée dans la prise d’otage des diplomates américains en Iran en 1979, a certes été déclaré illégal fin mai par le Tribunal de commerce international des Etats-Unis, mais la décision a dans la foulée été suspendue en référé avant un jugement sur le fond. Politiquement, Donald Trump a le champ libre.

Logiquement, cette politique se fait sentir aux Etats-Unis. L’inflation y a donné un premier signe négatif : en juin, elle est repartie à la hausse, atteignant 2,7 % sur un an, contre 2,4 % en mai. Cette hausse est contenue parce que les entreprises avaient réalisé des stocks avant l’imposition des barrières douanières.

Et c’est là qu’intervient la grande question : qui va payer ? « Les taxes de Trump sont prises en charge par les entreprises américaines », titre le WSJ, qui estime, dans une enquête publiée jeudi 24 juillet, qu’elles absorbent pour l’instant une grande partie des surcoûts. Elles commencent tout de même à souffrir : General Motors a été impacté à hauteur de 1,1 milliard de dollars au deuxième trimestre ; l’entreprise d’aéronautique et de défense RTX pourrait perdre 850 millions de dollars tandis que Nike, qui sous-traite en Asie la production de ses articles de sport, a avancé le chiffre de 1 milliard de dollars.

Pour Donald Trump, il est essentiel d’épargner l’électeur consommateur. Lorsque les supermarchés Walmart ont prévenu en mai qu’ils allaient devoir augmenter leurs prix en raison des droits de douane, le président est sorti de ses gonds sur son réseau Truth Social : « De Walmart à la Chine, ils devraient, comme on dit, “manger les taxes douanieres” et ne rien facturer à leurs précieux clients. »

Le partage final du fardeau est débattu : début juillet, la banque américaine Goldman Sachs estimait que les surcoûts seront supportés à 70 % par les consommateurs, 15 % par les entreprises américaines et 15 % par les entreprises étrangères, mais les enquêtes de la Fed montrent un partage moins douloureux pour les consommateurs (49 % pour eux, 39 % pour les entreprises américaines et 12 % pour les importateurs étrangers).

Entreprises étrangères en voie de capitulation

Le président n’en finit pas de défendre le made in America. Les jouets chinois qui vont être plus chers ? « Peut-être que les enfants auront deux poupées au lieu de trente », a-t-il rétorqué en mai. Les droits sur le vin européen ? « Idéal pour les entreprises de vin et de champagne aux Etats-Unis », a-t-il dit en mars. La hausse du prix des voitures importées ? « Je m’en fiche complètement s’ils augmentent les prix, car les gens vont commencer à acheter des voitures fabriquées aux Etats-Unis », a-t-il encore répondu en mars.

Les entreprises étrangères, notamment européennes, sont d’ailleurs en voie de capitulation, et supplient leurs gouvernements de parvenir à un accord. C’est le cas de Bernard Arnault, patron de LVMH, et d’Oliver Blume, président du conseil d’administration de Volkswagen, auquel les droits de douane ont coûté 1,3 milliard d’euros au deuxième trimestre.

Son objectif : négocier en sus de la Commission européenne une paix séparée avec Washington en proposant d’« énormes investissements » aux Etats-Unis qui serviraient aussi de base d’exportation d’automobiles Volkswagen. « Il devrait être possible d’ajouter un accord spécifique au niveau de l’entreprise entre les Etats-Unis et les constructeurs automobiles », a déclaré M. Blume aux analystes financiers, vendredi 25 juillet.

Les accords négociés Donald Trump se révèlent chaotiques, ne sont pas rendus publics et recèlent de nombreuses incohérences, dont se jouent les marchés financiers. Ainsi, lors de l’accord avec le Japon, l’action des constructeurs automobiles Toyota et Honda s’est soudain envolée en Bourse respectivement de 13 % et 10 %. Non pas qu’ils produisent sur le territoire américain et échapperont aux 15 % de droits de douane, au contraire : ils exportent du Japon. Mais ce prélèvement est somme toute inférieur aux 25 % craints et surtout à celui infligé aux constructeurs américains lorsqu’ils sous-traitent une partie de leur production au Mexique ou importent de l’acier et de l’aluminium taxé.

Les trois constructeurs de Detroit (General Motors, Ford, Stellantis) ont bien vite compris qu’ils étaient les perdants : « Tout accord qui impose une taxe plus basse sur les importations japonaises, avec pratiquement aucun contenu américain, que la taxe imposée sur les véhicules construits en Amérique du Nord, dont le contenu américain est cette fois-ci élevé, est un mauvais accord pour l’industrie américaine et les travailleurs de l’automobile du pays », a déploré leur représentant, Matt Blunt, président de l’American Automotive Policy Council.

Chacun a compris que rien n’était durable. Déjà, le Japon et les Etats-Unis se déchirent sur leur accord qui prévoyait 550 milliards de dollars d’investissements japonais aux Etats-Unis. Mais tant que Wall Street bat des records et que les taux d’intérêt restent contenus (4,4 % à dix ans), le président américain est en passe, sinon de gagner sa guerre commerciale, du moins d’imposer son point de vue et de chambouler durablement l’ordre économique international. Sa capitulation d’avril face aux marchés financiers ne marquait pas la fin de l’histoire.

Arnaud Leparmentier (New York, correspondant)

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