Vayikra 5775

Les lois sur les offrandes qui prédominent dans les premiers chapitres du livre du Lévitique, sont parmi les plus rigoureuses de la Torah, quand on veut faire le lien avec le présent. Il y a presque 2000 ans, depuis que le Temple a été détruit et que le système sacrificiel a touché à sa fin. Mais les penseurs Juifs, tout particulièrement, les plus mystiques d’entre eux, se sont efforcés de comprendre la signification intrinsèque des sacrifices  et le lien qu’ils ont tissé entre l’humanité et Hachem. Ils ont été ainsi en mesure de sauver leur esprit même si leur promulgation réelle n’était plus possible.

Parmi les commentaires les plus simples et pourtant les plus profonds, on trouvecelui du Rabbin Shneor Zalman de Ladi, le premier Rabbin Loubavitch. Il a relevé une singularité grammaticale sur la deuxième ligne de la paracha d’aujourd’hui :

Parle aux enfants d’Israël et dis-leur : lorsque l’un d’entre vous offre un sacrifice à Hachem, le sacrifice doit provenir du bétail, d’un mouton ou de chèvres (Lev. 1 :2).

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Le verset peut être lu, de façon approximative, comme s’il était construit conformément aux règles grammaticales en vigueur. Cependant, en hébreu, le mot ordre dans cette phrase est étrange et inattendu. Nous nous attendons à lire « adam mikem ki yakriv », « lorsque l’un d’entre vous offre un sacrifice ». Au lieu de cela, il dit  « adam ki yakriv mikem », « lorsque quelqu’un offre un sacrifice de vous ». L’essence du sacrifice, dit le Rabbin Shnéor Zalman, est ce que nous nous offrons de nous-mêmes. Nous apportons à Hachem nos facultés, nos énergies, nos pensées et nos émotions. La forme physique de sacrifice –un animal offert sur l’autel- est seulement une manifestation externe d’un acte intérieur. Le réel sacrifice est mikem, « de vous ». Nous donnons à Hachem quelque chose de nous-mêmes. [i] 

Qu’est-ce que nous donnons exactement à Hachem lorsque nous lui offrons un sacrifice ? Les mystiques Juifs, parmi lesquels le Rabbin Schnéor Zalman, évoquent le fait que  chacun de nous possède deux âmes  – l’âme animale (nefesh ha behamit) et l’âme divine. D’une part, nous sommes des êtres humains. Nous sommes une partie de la nature. Nous avons des besoins physiques : manger, boire, nous abriter. Nous sommes nés, nous vivons, nous mourons. Comme

L’Ecclésiaste le mentionne :

Le destin de l’homme est comme celui des animaux; le même destin les attend tous les deux : lorsque l’un meurt, l’autre meurt aussi. Les deux ont le même souffle, l’homme n’a pas d’avantage sur l’animal. Chaque chose est un simple souffle éphémère. (Ecclesiaste 3 :19). 

Pourtant, nous ne sommes pas seulement des animaux. Nous vivons avec des désirs immortels. Nous pouvons penser, parler et communiquer. Nous pouvons, par l’acte de parler et d’écouter tendre la main à autrui. Nous représentons la seule forme humaine connue dans l’univers qui peut poser la question « Pourquoi ? ». Nous pouvons énoncer des idées et être animés d’idéaux élevés. Nous ne sommes pas seulement gouvernés par des instincts biologiques. Le psaume 8 est un hymne à l’émerveillement consacré à ce thème :

Lorsque je considère Tes cieux,

Le travail de Tes doigts,

La lune et les étoiles, que Tu as installées,

Qu’est l’homme que Tu protèges,

Le fils de l’homme dont Tu prends soin à sa place?

Pourtant Tu le places un peu en-dessous des anges

Et le couronnes avec gloire et honneur.

Tu l’a rendu souverain au-delà du travail de Tes mains ;

Tu as placé chaque chose sur son chemin… (Psaume 8 : 4-7)

Physiquement, nous ne sommes presque rien; spirituellement, nous sommes polis par les ailes de l’éternité. Nous possédons une âme divine. La nature du sacrifice, compris psychologiquement, est, par conséquent, claire. Ce que nous offrons à Hachem est (non seulement une âme animale mais), la « nefesh ha-behamit », l’âme animale que nous possédons en nous.

Comment cela se passe-t-il en détail ? Une allusion est donnée au travers des 3 types d’animaux mentionnés dans le verset : behemah (l’animal), bakar (le bétail) et tzon (le troupeau). Chacun représente une sorte distincte de l’animal– comme une caractéristique de la personnalité humaine. 

Behema représente l’instinct de l’animal. Le mot fait référence aux animaux domestiques. Cela ne concerne pas les instincts sauvages des prédateurs. Cela signifie plus qu’apprivoisé. Les animaux passent leur temps à chercher de la nourriture. Leurs vies sont bornées par la lutte pour survivre. Pour sacrifier l’animal qui est en nous, il faut être animé par quelque chose de plus que la survie uniquement.

Wittgenstein, lorsqu’on lui demandait ce qu’était la mission de la philosophie, répondait : «Montrer à la mouche le chemin pour sortir de la bouteille » [ii]. La mouche piégée dans la bouteille, se tape sans arrêt la tête contre la paroi, cherchant une sortie. La seule chose qu’elle est incapable de faire est de lever les yeux. L’âme divine à l’intérieur de nous est la force qui nous fait lever les yeux, au-delà du monde physique au-delà de la simple survie, dans la recherche d’un sens, d’un but, d’un objectif.

Le mot bakar, bétail, en Hébreu, nous rappelle le mot, boker, matin, l’aube, littéralement « percer », comme les premiers rayons du soleil percent à  travers l’obscurité de la nuit. Le bétail, déchaîné, brise les barrières. A moins qu’il n’y soit contraint par les barrières, le bétail ne respecte pas les frontières. Sacrifier le bakar est une façon d’apprendre à reconnaître et à respecter certaines frontières – entre le sacré et le profane, le pur et l’impur, le permis et l’interdit. Les barrières de l’esprit peuvent parfois être plus fortes que des murs. 

Finalement, tzon, les troupeaux, représentent l’instinct du troupeau- la puissante motivation d’aller dans une direction donnée parce que les autres en font de même. [iii] Les grandes personnalités du Judaïsme – Abraham – Moïse – les prophètes- se distinguaient précisément par leur capacité à rester en dehors du troupeau, à être différents, à défier les idoles de leur époque, à refuser de capituler en faveur des modes intellectuelles du moment. Au bout du compte, cela représente la signification de sainteté dans le Judaïsme. Kadosh, le saint, est quelque chose d’exceptionnel, de différent, de séparé et de distinct. Les Juifs ont été la seule minorité dans l’histoire qui a systématiquement refusé de s’assimiler à la culture dominante ou à être convertie à la foi dominante.

Le nom korban, « sacrifice », et le verbe le-hakriv, « offrir quelque chose en tant que sacrifice » signifie vraiment « ce qui est proche de » et « l’acte de se rapprocher ».L’élément clé n’est pas tant de donner quelque chose (le sens usuel de sacrifice) mais plutôt apporter quelque chose auprès de Hachem. Le hakriv signifie  apporter l’animal avec nous pour être transformé au travers d’un feu Divin qui une fois brûlé sur l’autel, continue à brûler au cœur de la  prière si nous recherchons vraiment la proximité avec Hachem.

Par une de ces ironies  dont l’histoire a le secret, cette ancienne idée est redevenue brusquement d’une actualité brûlante. Le Darwinisme, le décodage du génome humain, et le matérialisme scientifique (l’idée selon laquelle le matériel est tout ce qui existe) ont conduit à la conclusion répandue selon laquelle, nous sommes des animaux, pas plus, pas moins. Nous partageons 98 % de nos gènes avec les primates. Nous sommes, comme Desmond Morris avait l’occasion de le dire, « le singe nu »[iv]. De ce point de vue, l’Homo Sapiens n’existe que par une suite de simples accidents. Nous sommes la conséquence de séries aléatoires de mutations génétiques et juste survenus pour être mieux adaptés à survivre que les autres espèces. La nefesh ha behamit, l’âme animale, représente tout ceci.

La réfutation de cette idée – et c’est certainement parmi les idées les plus réductrices qui n’ait jamais été formulée par des esprits intelligents – réside dans l’acte de sacrifice lui-même comme les mystiques le comprennent. Nous pouvons rediriger nos instincts animaux. Nous pouvons surmonter une simple survie. Nous sommes capables d’honorer les frontières. Nous pouvons sortir de notre environnement. En tant que neuroscientifique de Harvard, Steven Pinker disait : “La nature ne dicte pas ce que nous devrions accepter ou comment nous devrions vivre”, ajoutant, « et si mes gènes n’aiment pas ça, ils peuvent aller sauter dans le lac » [v] . Ou comme Katharine Hepburn le dit majestueusement à Humphrey Bogart dans « The African Queen », «  La nature, Monsieur Allnut, est ce par quoi on nous a mis sur terre afin de nous élever ».

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Nous pouvons transcender le behemah, le bakar et le tzon. Aucun animal n’est capable  d’auto-transformation mais nous nous le sommes. La poésie, la musique, l’amour, l’émerveillement- les émotions qui n’ont pas de valeur de survie mais qui parlent à nos sentiments les plus profonds – tous nous disent que nous ne sommes pas simplement des animaux, assemblages de gènes égoïstes. En apportant que ce qui est animal en nous pour l’approcher de Hachem, nous nous autorisons à ce que le matériel soit répandu avec le spirituel et nous devenons quelque chose d’autre : nous ne sommes plus des esclaves de la nature mais des serviteurs de Hachem D.ieu vivant.

17 mars 2015 – 26 Adar 5775

Par le Grand Rabbin et Lord Jonathan Sachs

 

Adaptation : Florence Cherki

 

Notes :

 

[i] R. Shneor Zalman of Ladi, Likkutei Torah, Brooklyn, N.Y., 1984, Vayikra 2aff.

[ii] Ludwig Wittgenstein, Philosophical Investigations, New York: Macmillan, 1953, 309.

[iii] Les travaux classiques sur le comportement des foules et l’instinct du troupeau sont de Charles Mackay,Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds, 1841; Gustav le Bon, The Crowd: A Study of the Popular Mind, 1897; Wilfred Trotter, Instincts of the herd in peace and war, 1914; and Elias Canetti, Crowds and Power, New York, Viking Press, 1962.

[iv] Desmond Morris, The Naked Ape. New York: Dell Pub., 1984.

[v] Steven Pinker, How the Mind Works, New York, W.W. Norton, 1997, 54.

Covenant and Conversation 5775

 

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