Zemun, en ex-Yougosla-juive : berceau du Sionisme (1ère Partie)

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ZEMUN, EN « EX-YOUGOSLA-JUIVE » : BERCEAU DU SIONISME (1ère partie)

 

Berechit…

Par Jean-Marc Alcalay

Zemun, ex-Yougosla-juive : berceau du Sionisme (2ème Partie)

 

C’est avec un grand intérêt que j’ai lu l’article de Ronen Shnidman, « Du nationalisme au sionisme : « L’état juif est-il né en Serbie ?  » en date du 3 novembre 2018 et paru sur Jforum.

Notre auteur rappelle la visite du Président israélien Reuven Rivlin le 26 juillet 2018 qui avec le président serbe Aleksandar Vuci ont inauguré une rue Theodor Herzl, la Ulica Teodora Herlca à Zemun, un quartier de Belgrade, séparé de la capitale serbe par la Save. Cette situation géographique et stratégique de Zemun, comme nous le verrons, n’est pas sans importance dans l’émergence de la pensée sioniste, né chez le rabbin qui officiait pour la communauté juive de la ville. Cette inauguration rétablit et confirme enfin le lien et l’influence directe de ce rabbin, Yehuda ben Salomon Haï Alkalaï (ou : Judah ben Shlomo Haï Alkalaï) sur le sionisme de Theodor Herzl. Ainsi, les écrits et le projet sioniste du rabbin Alkalaï ont-ils précédé de près de 57 ans le sionisme politique de Theodor Herzl si nous retenons sa naissance à la date du premier Congrès sioniste de Bâle en 1897 et celle du rabbin Alkalaï vers 1840, lors de l’affaire de Damas. Ce lien est en même temps presque filial et est donc d’autant plus fort que le grand-père et le père de theodor Herzl, sont aussi nés à Zemun, l’ancienne Semlin (ou Zemlin) autrichienne. Des sources généalogiques indiquent encore que son arrière-grand-père et son arrière arrière-grand-père, seraient aussi nés à Zemun. Donc, tous nés dans cette ville, là où justement a officié le rabbin Alkalaï, d’abord instituteur de 1825 à 1851 puis rabbin jusque 1874. Mais comment donc le sionisme a-t-il pu naître dans une aussi petite ville que Zemun, et dans une toute petite communauté juive ?! Expression du miracle juif dirait un rabbin, non pas !, dirait un historien, seulement une convergence d’événements historiques qu’un certain rabbin Alkalaï a cristallisés sous la forme d’un premier projet sioniste et que Theodor Herzl a accompli.

               

    26 juillet 2018 : inauguration de la Rue Herzl à Zemun par les présidents israélien et serbe.(Photos : Tanjug/Rade Prelic)

Juifs de Zemun : entre Empire ottoman et Empire autrichien.

L’histoire des juifs des Balkans et entre autres, de Belgrade, capitale de la Serbie se confond en grande partie avec celle de l’Empire ottoman qui de 1453 à 1918 a occupé et gouverné souvent de façon autoritaire la plupart des pays balkaniques : la Serbie, la Bosnie-Herzégovine, la Roumanie, la Bulgarie, l’Albanie, la Grèce, puis encore la Palestine. Pendant toute cette période, l’Empire ottoman s’arrête alors aux portes de l’Empire autrichien dont l’un des points de passage et de résistance est justement la petite ville de Zemun, tantôt ottomane, tantôt hongroise, tantôt autrichienne jusqu’à devenir et restée Serbe depuis le 5 septembre 1918, après la chute de l’Empire austro-hongrois. Nous verrons aussi l’importance de Zemun dans l’histoire du sionisme. Des populations juives étaient présentes dans les Balkans depuis l’époque romaine. Elles se sont peu à peu mais grandement « séphardisées » après l’arrivée des juifs d’Espagne et du Portugal, ces derniers dans une moindre mesure, après 1492, chassés par l’Inquisition et accueillis à « bras ouverts », mais avec une autorité certaine exercée sur les populations minoritaires, par le sultan Bayezid II dont le règne dura de 1481 à 1512. Au XVe siècle on trouve une synagogue à Sofia, mais les Juifs habitent surtout à Istanbul, Athènes, Salonique…Mais il n’y a aucune famille juive à Sarajevo qui est en Bosnie-Herzégovine et vit depuis 1463 sous le joug ottoman. Cette occupation durera 4 siècles. Nous n’en trouvons pas non plus à Belgrade qui est juste en face de Zemun, et qui intéresse aussi cet article. A cette époque, Belgrade est la capitale de la Serbie en route vers son indépendance. Les Ottomans prennent la ville en 1521 aux Hongrois. Nous sommes alors sous Soliman le Magnifique qui régna de 1520 à 1566. Il déporte alors les hommes à Constantinople. C’est à partir de cette année-là, écrivent Esther Benbassa et Aron Rodrigue[1] que les Juifs s’installent à Belgrade. En 1521, on y trouve 800 personnes. Les auteurs poursuivent qu’à Sarajevo, 15 familles de marchands de Salonique s’y implantent aussi, puis 16 ans plus tard, ce sont 60 familles et on y compte 1000 Juifs au XVIIIe siècle. Yehuda Alkalai et sa famille qui viennent de Salonique, terre également ottomane, sont peut-être parmi eux ?, amenés par le père, Shlomo Haï Ben Moshe Alkalaï. Toujours en 1521, les Serbes se battent à Zemun contre les troupes de Soliman le Magnifique et les Turcs la prennent le 12 juillet. Mais on ne parle pas encore de présence juive à Zemun puisque les premiers Juifs s’y installeront durablement au début du XVIIIe siècle. Pourtant, à la fin du XVIe siècle, on trouve des quartiers juifs dans toutes les grandes villes dont un à Belgrade appelé Jevrejski mala.[2] Zemun reste donc cette ville frontière, séparée de Belgrade par la Save dont les deux bras se jettent dans le Danube, lequel borde aussi une partie de la ville. En face les Ottomans qui sentent la menace venant de l’Autriche, dressent une forteresse à la fois offensive et défensive et dont les ruines se visitent encore aujourd’hui. La promenade y est d’ailleurs très plaisante. Zemun est reprise par les Autrichiens en 1668 sous le commandement suprême de Maximilien-Emmanuel de Wittelsbach qui la rebaptise Semlin. Elle est reconquise par les Turcs en 1690 et est à nouveau aux mains des Autrichiens en 1717, sous Eugène de Savoie-Carignan et le 21 juillet 1718, par le traité de Passarowitz, la ville devient une terre d’Empire et fait alors partie de la famille Schönborn. Cette même année, par le traité de Belgrade, les Habsbourg annexent la Bosnie-Herzégovine. Ils y resteront de 1718 à 1739. Semlin se développe davantage sous l’empire d’Autriche : une école, et un bâtiment qui accueille les voyageurs qui franchissent la Save et viennent prendre un petit air autrichien…Nous sommes alors en 1730. Cette ouverture à l’occident a sans doute permis qu’en 1726, deux juifs habitent la ville : Isaac Mosey et Josef Isaac. Mais la guerre reprend en 1737 entre Autrichiens et Ottomans. Les Turcs reprennent Belgrade en 1739, mais Semlin, qui redeviendra Zemun (écrite parfois Zémoune), reste autrichienne.

 Et Zemun devint Semlin…[3]

 Il y a sans doute un premier rabbin dont on connait le nom mais non l’année à partir de laquelle il officie dans la nouvelle Semlin : Il s’agit du Rav Yechuda Yeruham. En cette même année 1739, ce sont 20 familles ashkénazes qui émigrent de Belgrade à Semlin, comme quoi, les points de passage sont possibles entre l’Empire ottoman et l’Empire autrichien. En 1846, sous domination autrichienne, les Juifs de la ville vivent comme dans le reste du pays :   ils sont traités comme des minorités et ne peuvent donc pas travailler dans tous les domaines de la vie professionnelle. La ville devient une commune militaire en 1749. On évoque qu’en 1753, 19 familles juives ashkénazes habitent la ville et qu’en 1754 la population de Semlin (Zemun) compte 76 Juifs, ce qui fait peu, si l’on retient que 19 familles habitaient la ville un an avant, alors que certaines l’ont peut-être quittée entre temps. Ces premiers Juifs viennent donc principalement de l’Empire autrichien et sont pratiquement tous ashkénazes. Le 22 avril 1755, le Commandant militaire général de Slavonie autorise les Juifs et les Catholiques à nommer des juges pour légiférer sur des affaires civiles touchant leurs ressortissants. En 1756, 15 familles juives possèdent leur propre maison. Il y a une maison communautaire, un cantor et une école. Mais les Juifs y sont juste tolérés. Ils n’ont pas de droit d’ouvrir des commerces dans le centre-ville et peuvent seulement se déplacer autour de la rue Dubrovacka, là où en 1871, on érigera la synagogue sépharade dans laquelle, pendant un temps, a officié le rabbin Alkalaï. La communauté doit donc protéger un tant soit peu ses lieux de cultes. La ville s’ouvre donc peu à peu aux Juifs, principalement donc, des Ashkénazes. Elle compte 6800 habitants en 1777, dont la moitié se compose de Serbes, et l’autre, de Juifs, de Catholiques, d’Arméniens et de Musulmans. Des Hongrois y arrivent aussi et peut être parmi eux les premiers membres de la famille Herzl. En 1776, les archives de la ville mentionnent la présence d’une synagogue qui est peut-être celle sur laquelle, ou à côté de laquelle, sera construite en 1850 la synagogue ashkénaze, toujours visible aujourd’hui. En 1791, Semlin-Zemun est autrichienne tandis que Belgrade est définitivement ottomane. A Semlin, en 1794, on mentionne l’existence d’un autre rabbin, Rabbi Alexander qui va y mourir en 1808. On compte alors 242 Juifs dans la ville, et en 1815, 45 familles juives y vivent… Après ce premier rabbin, et jusqu’en 1823, ce sera le rabbin Joseph Fridensberger qui animera la vie juive religieuse de la communauté. La famille Herzl a donc connu tous ces rabbins sur une ou deux générations. Mais il faut attendre la nomination en 1825 (on parle aussi de 1826) du rabbi Alkalaï, pour qu’a lieu la rencontre historique entre les familles Alkalaï et Herzl, parfois trop négligée par les historiens, mais qui verra naître le sionisme et dont la naissance d’Israël sera l’aboutissement victorieux. Après le départ d’Alkalaï, suivront évidemment d’autres rabbins…

 La famille Herzl de Semlin…

 

                                  Simon loeb Herzl

 

Rebecca Herzl

 

C’est dans ces contextes-là, de luttes entre les peuples, de conquêtes d’Etats-nations,  de redéfinitions des frontières à coups de traités, d’alliances nouvelles, de mésalliances, de victoires, de défaites des états, d’assassinats politiques, d’exils forcés et de migrations volontaires… que s’implante donc à Semlin-Zemun la famille Herzl. Les recherches généalogiques des Herzl indiquent que Simon Loeb Herzl, le grand-père de Theodor Herzl nait à Zemun en 1797. Nous savons aussi que le père de Simon Loeb s’appelait Leopold, lui-même originaire de la ville comme son père à lui, Naftali Herzl, l’arrière-arrière-grand-père de Theodor, venus peut être avec les premiers Hongrois cités plus haut, parmi donc, les premiers juifs. Nous le savons, les Juifs de Semlin étaient 76 en 1754 et nous savons aussi que 25 familles juives y habitent en 1773, dont évidemment la famille Herzl. Simon Loeb se marie sans doute encore à Semlin avec Rebecca née en 1798. Ils auront sept enfants. Max (1828-1858) nait à Belgrade en 1828. Heinrich Loeb est le premier enfant des grands-parents de Herzl qui nait à Semlin en 1831. Jacob Herzl (1835-1902) le père de Theodor, voit aussi le monde à Semlin, l’ancienne Zemun, en 1835, puis Karoly en 1844, mais on ne sait pas où, Rosalie non plus, tandis qu’une autre fille, Katarina nait également à Semlin. Il y a un autre enfant dont on ne sait ni le prénom, ni son lieu de naissance. Les grands-parents de Theodor Herzl connaissent donc la première synagogue de Semlin aujourd’hui détruite. Yehuda Alkalaï a sans doute célébré les Brith mila, Bar mitzva, mariages et enterrements de quelques-uns de la famille Herzl et de leur proches.  Nous pouvons au moins l’envisager…

La « tectonique » des peuples[4]

Il faut donc attendre le XIXe siècle pour que des volontés populaires d’indépendance se fassent jour sous la forme de la création d’Etats-nations qui pour se constituer doivent se libérer de l’Empire ottoman. La révolution française de 1789, puis les conquêtes napoléoniennes n’ont pas été sans influences sur ces demandes d’indépendance en même temps qu’elles ont permis l’émancipation des Juifs des pays traversés par les armées de Napoléon, mais bien plus tard. Les révolutions françaises de 1830 et de 1848 ont également eu leurs effets sur cette « tectonique » des peuples qui sous les coups des révoltes, des occupations, des annexions de territoires, des déplacements de frontières, ont dû cohabiter tant bien que mal, ont dû parfois se mélanger, mêler leurs identités jusqu’à, à nouveau se séparer, voire s’entre-déchirer, mais aussi, s’entre-tuer… Les Juifs acquièrent l’égalité des droits dans l’Empire ottoman en 1839, en Autriche-Hongrie en 1867, en Bulgarie et en Serbie en 1878. Cela n’a évidemment pas empêché des pogroms, des exactions, des expulsions mais aussi la migration des populations…Pour ce qui est de la Serbie, c’est de 1804 à 1813 qu’a lieu une première révolte contre l’Empire ottoman alors que Napoléon se fait couronner empereur et commence la conquête de l’Europe. Un premier soulèvement contre l’occupant ottoman a lieu en Serbie en 1804. Sous le commandement de Djorde Petrovic dit Karageorge (George le noir), les Serbes s’emparent de Belgrade le 30 novembre 1806. Les Ottomans la reprennent le 7 octobre 1813. Une seconde révolte a lieu, emportée par Milos Obrenovic, en 1815 qui tue Karageorge en 1817.  En 1830 l’autonomie de la Serbie est reconnue par la Sublime porte comme principauté autonome et héréditaire à l’intérieur de l’Empire ottoman. La Grèce connait la sienne le 3 février 1830 après une guerre qui durait depuis 1821. En 1878 la Bulgarie devient autonome mais ne sera pleinement indépendante que le 5 octobre 1908, tandis que la Roumanie l’était depuis 1878… C’est dans ces contextes-là, que la famille Herzl de Semlin rencontre la famille Alkalaï dans cette même ville, la vieille-nouvelle Zemun qui n’a fait que changer de nom, mais dont les habitants ont bénéficié, à la fois des luttes d’indépendance des peuples vivant dans l’Empire ottoman, comme de la modernité occidentale dont se saisiront les Juifs européens… Le sionisme a certainement trouvé sa voie dans tous ces entre-deux…Encore fallait-il que son précurseur, le rabbin Alkalaï soit à l’écoute de tous ces mouvements historiques et de ces « tectoniques » des peuples afin qu’il puisse les intégrer en un projet pour les Juifs.

                

                       Yehuda Alkalaï  

Yehuda et Esther Alkalaï

La famille Alkalaï

La famille du futur rabbin Yehuda Alkalai (1798-1878) vient de Salonique, appelée en ce temps, la Jérusalem des Balkans. A l’époque, comme Salonique fait partie de l’Empire ottoman, c’est bien naturel que les populations circulent à travers tout l’Empire. Les ascendants d’Alkalaï s’installent à Sarajevo, peut-être avec cette première vague d’installation dans la ville des 15 premiers Juifs venus de Salonique, c’est-à-dire, à partir de 1521. Sans doute cette famille n’est-elle pas à une pérégrination de plus puisque ses lointains ancêtres viennent d’Espagne dont ils ont été chassés en 1492. La langue de ces exilés d’Espagne est le ladino qui connaît des variantes selon le pays d’accueil. C’est d’ailleurs ainsi que dans Altneuland [5], Theodor Herzl nommera Alladino, celui qu’il charge d’acheter des terres en Palestine, futur Keren Kayemeth créé en 1901, ce qui aussi était l’un des projets d’Alkalaï avec celui entre autres, de construire une voie ferrée…Comme quoi, là encore, Theodor Herzl connaissait bien l’existence de ce rabbin et n’en ignorait pas les projets sionistes. Nous y reviendrons, car une autre explication concerne la personne d’Alladino… De Sarajevo, mais on ne sait quand, la famille s’installe à Zemlin en 1825, donc, en terre autrichienne, sur la rive opposée de Belgrade. Aujourd’hui, la rue de l’ancienne synagogue de Zemun porte le nom de Rabbi Yehuda Alcalaj, écrit avec un J qui marque sa slavité, au lieu du yod hébreu…En effet c’est dans la petite synagogue de l’ancienne Zemun, qu’officiait le rabbin Alkalaj dont le nom se décline en Alcalay ou Alkalaï, ou Alcalaï ou encore Alcalaj ou bien Alkalaj, comme aujourd’hui à Zemun. C’est donc dans cette ville qu’il rencontre la famille Herzl. Au moins les grands-parents et Jacob, le père de Theodor Herzl très certainement, plusieurs de ses frères et sœurs…

Famille Herzl et famille Alkalaï

 Les influences intellectuelles du rabbin Alkalaï viennent donc tout autant de l’occident européen que du monde ottoman. Bien que traditionnel dans sa pratique rabbinique, pénétré de rêves messianiques et d’interprétations cabalistiques, ce rabbin est donc à la fois tourné intellectuellement vers Budapest et plus loin vers Vienne mais aussi vers Belgrade qui connaît enfin son indépendance en 1830, et plus encore vers Salonique d’où vient sa famille et qui a commencé dès 1821 à s’opposer par la lutte à l’Empire ottoman. Alkalaï est donc un homme de l’entre-deux mondes, l’oriental et l’occidental, un homme de l’entre-quatre religions, confronté aux Slaves orthodoxes, aux Grecs orthodoxes, aux Musulmans et aux Chrétiens, un homme-frontière en somme mais qui a su en extraire une idée géniale pour son peuple : le « retour au pays » par la construction d’un Etat avec des frontières…, ce qui n’est plus guère à la mode aujourd’hui !, encore que certains pays européens voudraient bien en avoir à nouveau…

 A l’époque où justement le rabbin arrive à Semlin, c’est à dire entre 1825-1826, Semlin est donc une ville autrichienne. Il n’a que 27 ans. Il sert à la fois les sépharades et les Ashkénazes de la communauté juive dont la famille Herzl, qui n’a pas encore quitté la ville pour Budapest. Un autre rabbin a précédé Alkalai, Shlomo Hirsh qui a servi la communauté juive de 1823 à 1825.

Ronen Schidman rappelle qu’Alkalaï publie son premier livre en 1834 à Belgrade, Ecoute O Israël. Il y lance un premier appel à retourner en Palestine ottomane à l’époque, là où pourront se regrouper tous les Juifs du monde. Son projet est à la fois messianique mais aussi réaliste. Vers 1839-1840, le tournant sioniste de Yehuda Alkalaï prend un autre élan puisqu’il rencontre en 1839 Yehuda Bibas (1789-1852) un autre rabbin sépharade, qui lui officie sur l’île ionienne de Corfou. Lui aussi développe des idées sionistes. En 1810, il est allé à Londres y rencontrer Moïse Montefiore (1784-1885) pour y former une association juive pour le retour des Juifs en Palestine. Il veut aussi dégager son pays, la Grèce du joug ottoman… Simon Loeb Herzl meurt à Semlin en 1879 et sa femme y meurt en 1888. Tous deux sont enterrés dans le cimetière de la ville où leurs tombes sont encore visibles de nos jours. C’est dire que le Grand-père de Theodor Herzl a pu fréquenter le rabbin Alkalaï de 1825, année où il est nommé instituteur à Semlin jusque 1851, année à partir de laquelle il devient rabbin jusque 1874, puisqu’à cette date-là il partira avec sa femme à Jérusalem où tous deux mourront, lui en octobre 1878. Les Herzl fréquenteront donc les Alkalaï pendant près de 49 ans, soit à la synagogue où Yehuda Alkalaï a officié soit dans un cadre plus privé. En tout cas, le rabbin qui a été instituteur pendant au moins 26 ans a dû instruire plusieurs enfants de la famille Herzl, dont le fils de Simon, Jacob, futur père de Theodor…  Simon Loeb Herzl a donc eu du temps pour se nourrir des projets sionistes d’Alkalaï dont on situe les premières élaborations à partir de l’Affaire de Damas, en 1840. On dit aussi que Simon Loeb était très actif au sein de la communauté pendant les fêtes juives et qu’il a donc nécessairement rencontré le rabbin Alkalaï.

Quatre ans avant, en 1836, est né un certain Jacob Herzl (1836-1902) qui n’est autre que le père de Theodor, le futur leader sioniste que nous connaissons. Vers 1849, Jacob Herzl partira à Budapest. Il aura donc eu toute son enfance et son adolescence pour s’imprégner des idées du rabbin Alkalaï. Lui a de toute façon officié dans les deux synagogues qu’il a connues, celle qui existe encore aujourd’hui, construite en 1850 sur les ruines d’une précédente et une autre, plus récente, construite en 1871. Dans Sangsues[6], le roman de David Albahari dont une partie se passe à Zemun, l’auteur, bien documenté historiquement sur la ville indique qu’il s’agissait d’une synagogue sépharade, bâtie selon les plans de Josèphe Marx, détruite en 1944. Sangsues est d’ailleurs un roman aux intrigues cabalistiques et complotistes et qui entre autres met en scène un certain Yacha Alcalaï… En tout cas, un lien communautaire et un partage d’idées lient la famille Alkalaï et la famille Herzl sur au moins deux générations. Le fils de Jacob Herzl va le sceller définitivement sous la forme du sionisme politique en prolongement du sionisme religieux d’Alkalaï mais que Theodor Herzl lui-même occultera et que l’inauguration de la rue Herzl à Zemun vient aujourd’hui rectifier. La Serbie trouve son indépendance en octobre 1830. Autre point d’appui historique pour Yehuda Alkalaï qui y voit une nouvelle confirmation que la libération de son peuple est possible, comme celle des Grecs cette même année 1830, par le Traité de Londres qui leur donne un Etat autonome.  Cette nouvelle donnée politique a donc de quoi motiver Alkalaï dans son projet sioniste. Un autre évènement va avoir lieu qui va définitivement inscrire chez notre rabbin l’idée d’un retour rapide des Juifs en leur Terre ancestrale.

       Rue du rabbin Yehuda Alkalaï à Zemun.

Rue Theodor Herz (photo : Jean-Marc Alcalay) inaugurée à Zemun le 26 juillet 2018.

L’affaire de Damas

 Le 5 février 1840, les Chrétiens accusent les juifs d’avoir commis un crime rituel sur les personnes du moine français Tommasso Calangiano et son domestique musulman qui disparaissent subitement. L’ambassadeur de France est donc chargé de mener l’enquête auprès des autorités égyptiennes qui administrent la Syrie. Mais la rumeur enfle parmi la foule grecque orthodoxe qui accuse les Juifs de la ville de les avoir enlevés pour fabriquer du pain azyme pour la fête de Pessah. Vieille accusation antisémite qui vient du Moyen-âge…Un Juif est arrêté. Sous la torture, il avoue que ce sont bien des Juifs qui ont commis un tel acte. Le rabbin puis des notables sont emprisonnés, torturés tandis que la foule musulmane se déchaine et pille la synagogue de Jobar. L’évènement prend une tournure internationale. Adolf Crémieux (1796-1880), Moïse Montefiore, pour les Juifs anglais et l’orientaliste Salomon Munk (1803-1864), pour les Juifs français, interviennent auprès du vice-roi d’Egypte, le Sultan Mohamed Alli (1769-1849) qui administre la Syrie, lequel, finit par reconnaître l’innocence des inculpés et les relâchent, sauf qu’il y a eu deux morts sous la torture, que des émeutes ont eu lieu…Esther Benbassa et Aron Rodrigue[7] écrivent que cette affaire rapproche les judaïsmes oriental et occidental. La presse juive s’empare aussi de ce triste évènement et prend un réel essor. Fleurissent alors les ligues et les organisations de défense des Juifs.

Yehuda Alkalaï, pense que l’affaire de Damas et son impact quasi-international sur les Juifs, montre ce que pourrait être un mouvement d’émancipation juive qui réunirait les Juifs d’Orient et d’occident. Du coup, tous ses efforts viseront à mobiliser ces deux forces dont l’ampleur, pense-t-il, serait sans précédent pour un retour en Eretz Israël… Lui qui écrivait en ladino va désormais écrire en hébreu, si ce n’est déjà fait, pour sensibiliser les Juifs occidentaux à son projet sioniste. Un retour de tous les Juifs en leur terre ancestrale prolonge le sens logique de l’histoire en route pour chaque peuple, en vue de la création des Etats-nations.  Pour ce qui est du peuple juif, seul un Etat, pense Yehuda Alkalaï, pourrait le protéger d’un déferlement antisémite comme dans l’affaire de Damas. Une affaire en somme avant l’Affaire, celle de Dreyfus en l’occurrence, qui quelque 54 ans après ouvrira les yeux de Theodor Herzl sur le danger antisémite qui risque de s’abattre sur son peuple…En 1894, Théodor Herzl alors qu’il couvre l’Affaire Dreyfus pour la Neue freie Presse prendra aussi conscience de l’importance de la création d’une nation pour les Juifs, toujours à la suite du projet du rabbin de Semlin et pour une « affaire » semblable dans son déchaînement antisémite.

En 1840, dans la foulée de l’affaire de Damas, Yehuda Alkalaï publie Shalom Yerushalyim, la Paix de Jérusalem dans lequel il répond à ses détracteurs qui avaient critiqué son autre livre Darkheit No’am, les Chemins plaisants. En 1843, il publie un livre important Min’hat Yéhuda, L’offrande de Juda dans lequel il préconise le rassemblement des exilés en Eretz Israël. Pour lui, il doit s’agir d’un Retour de tous les exilés, une Teshouva collective mais qui peut aussi être un acte individuel, qui n’ont plus rien à voir, ni l’une ni l’autre, avec un repentir, lequel rappelle un rachat moral lié parfois à une culpabilité. Il doit s’agir d’un Retour positif et constructif pour mettre fin à l’exil. Cette idée, il la tient aussi du Rabin Yehuda (Juda) Bibas de Corfou qui était venu le voir à Semlin[8] en 1839.  Dans ce livre, il parle même de l’idée de constituer une assemblée nationale pour faciliter les conditions diplomatiques et politiques du Retour des Juifs en Eretz Israël. Peut-être le rabbin Alkalaï avait-il l’idée du premier congrès sioniste ? Et toujours dans ce livre, il pense que la diplomatie passe par la Grande-Bretagne ce qu’il fera en y rendant vers 1851-1852, et ce que Theodor Herzl fera aussi…En 1843, Jacob Herzl a 8 ans. Elevé au Héder et au contact de son père, Il est peu probable qu’il n’ait pas entendu parler du livre du Rav Alkalaï, dont rappelons-le, Simon Loeb est un des adeptes…

Mais d’autres évènements qui surviennent dans l’Empire autrichien, vont bouleverser la vie de la famille Herzl à Zemun. (à suivre, Partie 2)

Par ©Jean-Marc Alcalay pour JForum

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[1] Esther Benbassa, Aron Rodriguez, Juifs des Balkans, espaces judéo-ibériques, XIVe-XXe siècle, éditions la découverte, 1993, p. 69.

[2] Ibid., p. 100.

[3] Site de la Communauté juive de Zemun. Pour respecter la chronologie historique, j’ai opté pour écrire Semlin au lieu de Zemun, mais j’ai aussi parfois accolé Semlin à Zemun pour rappeler qu’il s’agit de la même ville.

[4] Georges Castellan, Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle, Fayard, 1991.

[5] Theodor Herzl, Altneuland, Pays ancien pays nouveau, Stock, 1980, p. 217.

[6] David Albahari, Sangsues, Gallimard, 2009, p. 225.

[7] Esther Benbassa, Aron Rodrigue, Histoire des Juifs sépharades, de Tolède à Salonique, Le Seuil, Points-Histoire, 2002, pp. 192-194.

[8] Georges Weisz, Theodor Herzl, une nouvelle lecture, 2006, L’Harmattan, 1996, p. 59.

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