Une visite dans la Silicon Valley française

par Amir Taheri

Il y a quelques semaines, j’ai reçu la visite d’un camarade de classe que je n’avais pas vu depuis le « bon vieux temps » de l’Iran pré-Khomeini.

Sous le régime du Shah, il a passé huit mois en prison parce qu’il était soi-disant de gauche. Sous les mollahs, il a passé cinq ans en prison pour activités pro-monarchiques. En d’autres termes, il a été piqué deux fois pour des raisons opposées.

C’était sa première visite à Paris, grâce à un visa obtenu en soudoyant le consul d’une des ambassades de l’Union européenne à Téhéran. Je me demandais où l’emmener avant son départ pour l’Allemagne. Comme il avait été l’un des premiers Iraniens à obtenir un diplôme d’ingénieur en informatique, je me suis dit qu’une blague pourrait l’amuser.

J’ai proposé que nous visitions la « Silicon Valley » française.

« Est-ce qu’ils ont une Silicon Valley ? » a-t-il demandé.

« Bien sûr, répondis-je. C’est là que les Français ont découvert l’intelligence artificielle bien avant les Américains. »

Au cours des quatre jours suivants, nous avons pris le petit déjeuner, le déjeuner et deux fois le dîner dans la « Silicon Valley » parisienne, ce morceau de 2,5 km² de la Ville Lumière sur la rive gauche de la Seine. Parsemé de cafés et de restaurants, il se présentait entre les années 1930 et le début des années 1980 comme le cœur intellectuel du monde. Des professeurs de philosophie titulaires, des journalistes occasionnels, des soi-disant sauveurs de l’humanité et des intellectuels paresseux y prêchaient la révolution, la fin du capitalisme et la destruction de l’impérialisme américain.

Il y a presque 100 ans cette semaine, le poète André Breton, habitué des cafés, publiait son « Manifeste du surréalisme ». En rejetant la réalité, le surréalisme offrait une liberté illimitée qui a rendu possible la « poésie du non-sens », l’« écriture automatique », les peintures de Salvador Dalí et Fernand Léger et les films de Luis Buñuel ou encore d’Alfred Hitchcock.

Cinquante ans plus tard, c’était au tour d’un autre habitué des cafés de la rive gauche, le philosophe Jean Baudrillard, de déclarer que la réalité n’existait pas.

Les habitués des cafés parisiens ont inventé toute une série d’« ismes », parmi lesquels l’existentialisme, le féminisme, le structuralisme, le néosocialisme, le maoïsme, le castrisme et le tiers-mondisme. Louis Althusser a utilisé la méthode marxiste pour affirmer que le marxisme n’existait pas vraiment.

Quand j’ai visité pour la première fois le Square-mile dans les années 1960, ses habitués avaient développé leur propre pseudo-culture. Ils s’habillaient en prolétaires, souvent coiffés d’une casquette en tissu façon Lénine ou Mao, et portaient un ou deux livres en plus des revues de gauche comme Libération , Combat et la revue de Sartre Les Temps modernes .

L’un d’eux, Jean Cau, un habitué du Café de Flore, venait souvent avec un sac rempli de livres qu’il sortait lorsqu’il était coincé dans une dispute de table.

Les gourous du café prônaient la révolution comme voie de salut de l’humanité, à une condition : l’événement rédempteur devait se produire ailleurs, pas à Saint-Germain-des-Prés. Quelques-uns risquaient de voyager chaque fois qu’une révolution ou au moins un coup d’État de gauche se produisait dans le tiers monde. On les appelait des révolutionnaires à billet de retour, affectés par le voyeurisme politique.

Jean Lacouture se rendit au Vietnam pour célébrer la chute de Saïgon et se précipita plus tard à Phnom-Penh pour accueillir les Khmers rouges et déclarer qu’ils allaient créer un nouveau modèle de civilisation (ce qu’ils firent, en tuant deux millions de Cambodgiens).

Plus tard, Michel Foucault se rendit à Téhéran pour vanter la révolution khomeinienne comme une « explosion d’énergie spirituelle » qui allait changer le monde. Il dut se laisser pousser la barbe et porter une perruque pour s’échapper déguisé lorsque les mollahs lancèrent contre lui un mandat d’arrêt pour pédophilie.

En mai 1968, la révolution prônée par Sartre et ses semblables se produit sous leur nez. Effrayés, la plupart d’entre eux se cachent et les cafés ferment leurs portes.

A un moment donné, la France s’est retrouvée avec un vide de pouvoir. Le président Charles de Gaulle s’était enfui en Allemagne et les membres de son cabinet se tenaient à l’écart des ministères. A l’époque, je me suis demandé pourquoi les révolutionnaires ne traversaient pas l’un des ponts qui relient la rive gauche à la rive droite, où se trouvent le palais présidentiel et tous les bureaux ministériels. Ils auraient pu simplement entrer dans ces bâtiments, y compris l’Elysée, pour hisser le drapeau rouge et proclamer une « nouvelle aube pour l’humanité ». Mais ils ne l’ont pas fait, permettant aux « gaullistes tyranniques » de revenir, suivis par les révolutionnaires des cafés.

Avec le recul, nous savons que la révolution de l’intelligence artificielle concoctée dans les cafés parisiens n’a fait de mal qu’à une jeunesse crédule du soi-disant tiers-monde, dans des pays comme l’Iran, l’Afrique et certains pays arabes et latino-américains.

Dans les années 1980, « l’impérialisme américain » a lancé une attaque intellectuelle contre la Silicon Valley parisienne. Une équipe de « penseurs » a été envoyée à Paris pour prêcher l’évangile de Ronald Reagan contre « l’Empire du Mal » et ses admirateurs dans les cafés parisiens.

En moins d’une décennie, la Silicon Valley révolutionnaire est devenue le repaire d’une nouvelle génération d’illusionnistes made in USA. Surnommés les « nouveaux philosophes », ils prônaient un manichéisme de droite contre celui de gauche.

Le gauchisme de la Rive gauche n’a eu que peu d’effet sur la politique française, qui a progressivement viré à droite. Ce qui reste de la gauche française arbore désormais le drapeau de la Palestine plutôt que le drapeau rouge. En faisant la tournée des cafés avec mon vieil ami, nous avons constaté la disparition des « jours d’or ».

Dans les cafés que nous avons visités, personne n’avait de livre ou de journal. Au lieu de cela, beaucoup étaient au téléphone, même face à face. Les conversations que nous écoutions portaient sur les prix de l’immobilier, les destinations de vacances et les ragots. Personne ne voulait sauver l’humanité du fléau du capitalisme.

Amir Taheri a été rédacteur en chef du quotidien iranien Kayhan de 1972 à 1979. Il a travaillé ou écrit pour d’innombrables publications, publié onze livres et est chroniqueur pour Asharq Al-Awsat depuis 1987. Il est président de Gatestone Europe.

Cet article a été initialement publié dans Asharq Al-Awsat 

JForum.fr avec www.gatestoneinstitute.org
Sur la photo : le Café de Flore, l’un des plus anciens cafés de Paris, autrefois un lieu prisé des écrivains et des philosophes, photographié en août 2024. (Photo par Olympia de Maismont/AFP via Getty Image

 

 

Hier, devant le Conseil israélien américain à Washington,, arborant le ruban jaune pour la libération des otages, le prince héritier d’Iran Mohammad Reza Pahlavi a appellé Israéliens et Iraniens à faire front commun contre le régime criminel de la République Islamiste.

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1 Commentaire
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Moshé

Merci pour cet excellent article. Ces pseudo-intellectuels de gauche se masturbaient le bulbe. JP Sartre vendait « La Cause du peuple », journal maoïste, en-dessous de ses appartements luxueux, avec Simone de Beauvoir. Et ça se croit intelligent. Tout le monde savait qu’il y avait des goulags en Chine aussi.