Dans un monde en plein bouleversement, la Russie et les Etats-Unis vont-ils opter pour l’alliance? 

 

Avant la victoire écrasante de Donald Trump dans le New Hampshire, il a choqué le monde en affirmant qu’il permettrait aux Russes de « faire le sale boulot » et qu’il « les laisserait aussi défoncer la gueule de Daesh ». 

Trump est même allé plus loin : « J’ai toujours senti que la Russie et les Etats-Unis devraient être capables de bien travailler ensemble, de façon à vaincre le terrorisme et restaurer la paix du monde, sans même parler de faire du commerce et de tous les autres bénéfices découlant d’un respect mutuel ».

Poutine a répliqué en disant : « Trump dit qu’il veut avancer vers un autre stade des relations, vers un stade plus profond de relations avec la Russie. Comment pourrions-nous ne pas bien accueillir cette proposition? Bien sûr qu’elle est la bienvenue! ».

Russia’s Foreign Minister Sergey Lavrov and U.S. Secretary of State John Kerry in Munich.

Le Ministre russe des Affaires étrangères Sergey Lavrov et le Secretaire d’Etat John Kerry à Munich.

La condamnation des propos de Trump a été immédiate, mais pas nécessairement universelle. Nombreux sont les Américains qui commencent à percevoir les Russes d’une autre oeil.

Jusqu’à la chute de l’URSS, le 20ème siècle a été dominé par la lutte idéologique entre le Capitalisme américain et le Communisme russe. Mais, maintenant que la Russie a abandonné le communisme et que les Etats-Unis ont plus ou moins adopté le socialisme, comme on le voit par la victoire provisoire de Sanders dans la primaire du New Hampshire, les deux puissances sont plus semblables que jamais l’une de l’autre.

Mais, désormais, nous avons un tout autre combat idéologique à mener, précisément une guerre civilisationnelle entre l’Occident chrétien/laïc et le Califat islamique. Ils sont très hostiles l’un envers l’autre. L’Amérique du Nord, l’Europe et la Russie sont des alliés naturels dans ce combat, puisqu’elles sont les soeurs différentes d’une seule et même civilisation.

Par le passé, à la fois la Russie et l’Amérique ont soutenus différents Etats arabes ou groupes musulmans, y compris des Islamistes radicaux. Le résultat final a consisté en cette adversité Amérique/Russie qui a déstabilisé le Moyen-Orient et l’Europe et qui a permis à une cinquième colonne islamiste de s’infiltrer en Amérique et en Europe.

La réalité est que la Russie, l’Europe et les Etats-Unis ont désespérément besoin les uns des autres. Ensemble, ils peuvent faire face à l’hydre du panislamisme et à ses innombrables têtes (Daesh, Al Qaïda, Jabhat al-Nusra, Salafistes, Frères Musulmans, etc.), ils peuvent stabiliser le Moyen-Orient, berceau du fanatisme islamique et ainsi stabiliser l’Europe.

Pour la Russie, le triomphe du Califat, sous quelque forme que ce soit, sera une menace mortelle pour son « ventre mou » : les régions du Caucase et de la Volga avec le Tatarstan.

La pénétration de l’islamisme militant de l’Afghanistan jusqu’en Asie Centrale signifie l’apparition de ces islamistes sur la frontière sud-est de la Russie, la plus étendue et la plus vulnérable.

Du point de vue de l’Europe, une Afrique du nord et un Moyen-Orient déstabilisés ont pour principale conséquence une immigration massive de Musulmans, comprenant des Islamistes radicaux qui menacent de la déchirer et de la changer de manière irréparable. Cela aura, par ricochet, des conséquences terribles, à la fois pour la Russie et l’Amérique.

Autant les Etats-Unis que la Russie ne sont pas en mesure de faire face au djihad global séparément, en particulier quand ils soutiennent des camps différents. La Russie n’a pas les ressources pour une guerre contre l’islam radical, rendue encore plus difficile par les sanctions et pressions occidentales. L’Occident, en dépit de sa puissance matérielle, manque de la volonté nécessaire pour vaincre un ennemi aussi sauvage qu’impitoyable.

De fait, une alliance devient impérative.

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Le Nouveau Moyen-Orient 

Un nouveau Moyen-Orient est en fabrication. Il ne ressemblera pas au « Nouveau Moyen-Orient » qu’avait envisagé Shimon Peres. La Syrie, l’Irak et la Libye ne sont plus. Le Liban semble aussi au bord de la fracture, du fait de l’afflux d’1, 5 million de Sunnites, qu’ils soient Palestiniens ou Syriens. Le Hezbollah chiite a été réduit de 40% à 25% de la population et doit s’attendre à une lutte de pouvoir quji finira par y éclater.

La Syrie alaouite, un Etat kurde fort dans le nord des anciens pays d’Irak et de Syrie, des unions tribales en Libye, des enclaves druzes en Syrie, une enclave chrétienne au Liban et peut-être en Irak apparaîtront sur la carte de ce nouveau Moyen-Orient. Ils auront tous besoin de soutien à la fois militaire et diplomatique, soit des Etats-Unis, soit de la Russie. Ainsi l’Occident se renforcera pour maintenir les islamistes radicaux hors-champ.

La Russie soutient déjà le PYD kurde (Parti de l’Union Démocratique) diplomatiquement dans le nord de la Syrie (le Kremlin insiste sur la participation du PYD dans les négociations sur l’avenir de la Syrie) et en livrant des armes à ses forces.

Les Etats-Unis sont aussi partisans des Kurdes dans une certaine mesure, mais sont astreints par l’insistance de la Turquie à ce qu’on refuse l’indépendance aux Kurdes. Si les Etats-Unis forment une alliance avec la Russie, alors, ils n’ont plus besoin d’une alliance avec la Turquie.

L’adoption par l’Amérique des Frères Musulmans et de la Turquie doit être conçue comme l’aberration qu’elle représente. Plutôt que de soutenir l’islamisation du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, l’Amérique devrait la combattre résolument et efficacement. Plutôt que de courtiser les Frères Musulmans et d’autres islamistes qui ont sont le sous-produit, les Etats-Unis devraient adopter la Russie.

La pression devrait alors être mise sur la Turquie pour qu’elle modifie ses allégeances islamistes et qu’elle permette une plus grande autonomie à ses 10 millions de citoyens kurdes qui, sinon, voudront rejoindre le Kurdistan nouvellement formé.

Les Etats-Unis, en détruisant Kadhafi et Moubarak ont grandement déstabilisé l’Afrique du Nord. En lançant leur guerre contre Assad, les Etats-Unis ont déstabilisé le Moyen-Orient et l’Europe. Ce qui est nécessaire actuellement, c’est que l’Amérique et la Russie se rassemblent pour renforcer le Président al-Sissi d’Egypte et lui permettre de vaincre Daesh dans le Sinaï et en Libye.

La Russie devrait être invitée à revenir en Libye pour assister à sa stabilisation. L’Europe et la Tunisie bénéficieront aussi de cette stabilisation ainsi que les Etats africains du sud.

En outre, les Etats-Unis et la Russie devraient forger un accord en vue d’une solution politique en Syrie, dans laquelle la Syrie sera divisée en trois Etats fondés sur des lignes de partage ethnique : la Syrie alaouite où la Russie maintiendra son emprise, la Syrie kurde qui se joindra au Kurdistan d’Irak et un Etat sunnite amalgamant les zones sunnites à la fois de Syrie et d’Irak.

Un tel accord impliquera une coopération entre la Russie, les Etats-Unis, la Turquie et l’Arabie Saoudite. Daesh doit être vaincu et les Sunnites non-islamistes doivent en prendre la charge. L’Arabie Saoudite tiendrait alors un rôle central dans la création et la préservation d’un tel Etat. Il n’est pas inconcevable que la Jordanie finisse par se fondre dans un tel Etat, étant donné le nombre de réfugiés sunnites qu’elle héberge actuellement. Cet Etat servirait alors de rempart contre l’Iran expansionniste.

Il est dans l’intérêt de la Russie d’apaiser l’Arabie Saoudite de telle sorte que l’Arabie Saoudite ralentisse sa production pétrolière et permette à nouveau aux prix de s’élever. L’Arabie Saoudite serait tout-à-fait consentante à le faire si et seulement si une telle division de la Syrie advenait et que la Russie contenait les appétits de l’Iran.

Iran

Aujourd’hui, la Russie est, de facto, l’alliée de l’Iran et les Etats-Unis ne sont qu’un prétendant. L’étoile iranienne a atteint son Zénith par la capitulation totale des USA lors de l’accord nucléaire. Depuis lors, l’Iran est en chute libre. Sans l’aide de la Russie, l’Iran aurait perdu la Syrie en tant qu’alliée et par conséquent sa connexion géographique au Hezbollah. Mais ceci aidant, la Russie tient les rênes.

Il n’y a pas si longtemps, la Russie soutenait les sanctions contre l’Iran et ne voulait pas les lever parce que cela signifiait l’ajout du pétrole iranien sur le marché mondial et l’affaiblissement du rouble déjà faible. Le Kremlin ne pourrait pas trahir son allié, mais en fait (au-delà de la rhétorique), il n’objectera pas à un renouvellement des sanctions. Cela préserverait la Russie de la concurrence d’un rival puissant sur le marché énergétique.

Moscou a besoin de l’Iran, de façon primordiale comme moyen de faire pression sur l’Occident,mais il peut presque aussi aisément le sacrifier au nom de considérations stratégiques. L’Iran n’est pas un allié naturel de la Russie, parce qu’ils n’ont pas de lien historique ou culturel identique aux relations entretenues avec la Serbie autant qu’avec l’Arménie, par exemple.

La vision du Kremlin

Depuis le XVIème siècle, la principale menace contre la Russie est venue d’Occident. Moscou a été occupée par les Polonais au XVII ème siècle et par Napoléon au XIXème siècle. En 1941, les troupes de la Wehrmacht sont parvenus jusqu’à quelques kilomètres de Moscou. Petersburg a été bâtie par Pierre le Grand pour résister à l’invasion des Suédois.

L’effondrement de l’Union Soviétique a constitué un revers douloureux pour la Russie et l’Occident a tiré avantage de cette chute. Le bombardement de la Serbie et la reconnaissance du Kosovo, les »révolutions colorées » dans l’ancienne Union Soviétique, l’expansion de l’OTAN dans les pays baltes et les réprimandes constantes de la Russie sur la question des droits de l’homme servent à saper la Russie et à maintenir son sentiment qu’elle est menacée. C’est ce qui a alimenté l’élan nécessaire à la renaissance du nationalisme sous le règne de Vladimir Poutine.

Les Russes sont sûrs qu’ils ne méritent pas tout ce que l’Occident leur jette à la figure et que l’Occident leur applique des normes à deux vitesses. Par exemple, même avant les événements d’Ukraine, l’Occident a fortement critiqué la Russie pour ses interdictions de propagande sur les droits des homosexuels parmi les mineurs, bien que cela ne constitue aucun danger contre eux, tout en fermant hypocritement les yeux sur la persécution et les meurtres d’homosexuels dans le monde islamique.

Pour les Russes, la réaction agressive de l’Occident, après la punition des féministes des Pussy Riots après leur provocation répugnante dans la Cathédrale de Moscou, était inacceptable.

Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France sont intervenus en Libye dans le but, à la fois, de détruire le régime Kadhafi et d’en chasser l’influence russe. Conformément à cela, ils ont refusé les efforts de médiation de la Russie. De la même façon, ils ont tenté de chasser Assad du pouvoir. Mais, cette fois, la Russie qui avait déjà perdu son port méditerranéen en Libye était déterminée à conserver son port sur la Méditerranée en Syrie. Après plusieurs années de destruction et de mort en Syrie, alimentée par le désir des Etats-Unis et de l’Arabie Saoudite de renverser Assad, celui-ci se retrouvait sur son « lit de mort ». La Russie et l’Iran ont alors redoublé d’efforts pour le soutenir à bout de bras. La Russie a envoyé ses forces aériennes et ses systèmes radars de défense aérienne et l’Iran a fourni plus de troupes au sol. Par conséquent, Assad a regagné plus de territoire et se trouve aujourd’hui dans une bien meilleure posture qu’auparavant pour négocier.

Au cours de cette période, la Russie a annexé la Crimée au détriment de l’Ukraine et soutenu une insurrection à l’Est de l’Ukraine. Une majorité de ces deux populations est russophone.

Les Russes ne comprennent pas pourquoi l’Occident vient à la rescousse de l’Ukraine.Il est impossible de croire que l’U.E voulait y faire entrer l’Ukraine, étant données sa vaste population et sa corruption systématique. Moscou pense que l’Occident ne l’a pas fait dans le but de protéger la souveraineté de l’Ukraine, mais uniquement pour affaiblir une nouvelle fois la Russie. L’Ukraine, après tout, est l’arrière-cour de la Russie, comme le Mexique est l’arrière-cour des Etats-Unis et la Corse, l’arrière-cour de la France en Méditerranée.

La semaine dernière, le Premier Ministre russe Medvedev a exhorté à « une relation plus constructive et plus coopérative avec la Russie… Je pense fermement que la réponse repose à la fois dans une meilleure défense commune et un dialogue plus approfondi ».

La semaine dernière, Henry Kissinger a tenu un discours à Moscou qu’il a commencé par :

« Je suis ici pour promouvoir la possibilité d’un dialogue qui cherche à faire fusionner nos avenirs respectifs plutôt qu’approfondir nos conflits. Cela requiert du respect des deux côtés et des valeurs et intérêts vitaux pour l’autre partie ».

Et il a conclu par : « Cela ne pourra aboutir qu’avec la volonté à la fois de Washington et de Moscou,à la Maison Blanche comme au Kremlin d’aller au-delà des griefs et du sentiment de victimisation pour affronter des défis bien plus vastes auxquels nos deux pays seront confrontés dans les années à venir ».

Pour peu que l’Occident veuille vraiment poursuivre dans le sens d’une telle alliance, il doit reconnaître le « Proche étranger » de la Russie – sa zone d’influence traditionnelle depuis le XVIIIème siècle : l’Ukraine et le Bélarus, la Crimée, dont l’histoire est inséparable de celle de la Russie, le Caucase et l’Asie Centrale. La Russie cherche aussi à avoir de l’influence en Europe et dans l’Est de la Méditerranée. Il s’agit bien d’une politique impériale, mais la Russie n’est plus obsédée par une idéologie folle. Ainsi, il est possible de négocier un rapprochement et de respecter la sphère d’influence de chacun.

Israël n’est ni l’alliée ni l’ennemie de la Russie. Israël et la Russie s’entendent pour respecter la sphère d’intérêt de l’un et de l’autre en Syrie. En outre, la Russie peut servir de médiateur dans les situations toujours délicates entre Israël et le Hezbollah. Ce modèle testé en laboratoire (sur le Golan) peut être reporté et reproduit à une échelle bien plus vaste par les Etats-Unis sur un plan global.

Leçons d’Histoire

Il est de notoriété historique que Byzance, aussi connu comme l’Empire Romain d’Orient, a livré une bataille soutenue contre les Turcs ottomans, qui l’avait envahi, pour finalement finir par succomber en 1453. Les Turcs ont changé le nom de sa ville capitale Constantinople pour en faire Istanbul. L’empire ottoman a réussi au fil des années à conquérir plus de territoires en Europe et a, en définitive, mené un siège qui a échoué à Vienne en 1529. Lui ont succédé 150 années de tensions militaires amères et d’agressions, dont le point culminant a été la bataille de Vienne en 1683. Cette bataille a été remportée par le Saint Empire romain des Nations allemandes en formant une ligue avec la confédération polono-lithuanienne, sauvant ainsi l’Europe de la conquête islamique.

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Lanciers polonais chargeant l’envahisseur turc à Vienne

Une posture aussi résolue autant de la part de l’Est que de l’Ouest contre les tentatives du djihad islamiste de conquérir l’Europe est aujourd’hui indispensable. Est-ce que les vieux préjugés et l’hostilité contre la Russie prévaudront sur les considérations rationnelles et l’instinct de survie?

Si on s’en tient aux récents accords de Munich qui viennent juste d’être signés et devraient entrer en vigueur vendredi 26 février, peut-être que non.

Il apparaît à présent que la Russie et les Etats-Unis sont parvenus à un accord pour l’instauration d’un cessez-le-feu et sur  une division des sphères d’influence. Le document a été signé par 17 nations, dont le Ministre saoudien des affaires étrangères Adel al-Jubayr pour l’opposition syrienne et le premier diplomate iranien Muhammed Javad Zarif au nom du régime Assad. 

Espérons que cet accord ne soit que le commence d’une nouvelle alliance bien plus vaste.

Par Alexander Maistrovoy and Ted Belman

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The case for a U.S.-Russia alliance in a rapidly changing world

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