Shoah: la complicité de la police de Vichy

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Soldats allemands et policier français au sommet de l’Arc de Triomphe. Paris (VIIIème arr.), 14 juin 1940. © Ullstein Bild / Roger-Viollet

Comment la police de Vichy s’est totalement soumise aux nazis Par Gaëlle Lebourg

Longtemps passée sous silence, taboue, la police de Vichy a pourtant eu un rôle déterminant dans la collaboration avec les Allemands.
Sans elle, ils n’auraient jamais été capables de rafler autant de Juifs de France.
Dans un remarquable documentaire à voir sur France 3 le 19 septembre, Laurent Joly et David Korn-Brzoza reviennent sur l’histoire indigne de nos forces de l’ordre.

“La police française a réalisé jusqu’ici une tâche digne d’éloges”.

Cinq jours après la rafle du Vel’ d’hiv, le général en chef de la SS en France, Carl Oberg, acclame en ces mots les forces de l’ordre françaises. Elles viennent d’orchestrer et de réaliser une opération colossale, arrêtant 13 152 Juifs parisiens en quelques jours.

Peu connue, la police française est pourtant “la principale force du régime de Vichy” et “le principal atout de la Collaboration”, rappelle le documentaire La police de Vichy. Diffusé sur France 3 mercredi 19 septembre, en prime time à 20h55, ce film revient sur la proximité extrême des forces de l’ordre avec le régime nazi, jusqu’à la Libération.

Le brillant historien Laurent Joly y pointe une réalité déchirante : les flics français ont une grande responsabilité dans l’extermination des juifs. Sous l’état dictatorial de Pétain, c’est la police de Vichy qui a largement collaboré avec la Gestapo, raflé les Juifs, les réfugiés politiques, les communistes, les résistants, ou encore donné des noms d’otages à exécuter aux Allemands.

 

Un soldat SS avec un policier français. © Mémorial de la déportation 

 

Des camps d’internement en zone libre, surveillés par les Français

Car les forces de l’ordre françaises ont dépassé les attentes des Nazis. “Dès le premier jour [de l’occupation], l’occupant est surpris de l’esprit de collaboration étonnant des policiers français”, narre la voix off.

Et cet esprit ne se tarira pas. Si “des dizaines des flics réputés antinazis sont arrêtés”, les hommes restant se mettent au pas d’Hitler, “sans complexe”. A la tête de la police, des activistes d’extrême-droite, des hauts fonctionnaires, ou des anticommunistes déterminés noueront des “arrangements criminels avec les Allemands”. 

Sans sourciller, le Ministère de l’Intérieur commence par ouvrir en zone libre des camps de concentration (pudiquement appelés “camps spéciaux”) pour y interner 40 000 Juifs étrangers.

Uniquement surveillés par les forces de l’ordre françaises, les détenus vivent dans des conditions dramatiques. A l’hiver 1941, “dans le seul camp de Gurs, plus de 700 internés décèdent”. 

 

“Le pire est à venir”

Plus la guerre avance, plus l’épuration politique et raciale ira loin dans l’horreur. “Le pire est à venir”, conte le documentaire, compilant archives rares, vidéos de propagande et articles de journaux d’époque.

 En 1942, les forces allemandes dans l’Hexagone ne sont plus que 40 000 (trois fois moins que leurs collègues français), mais les chefs de Vichy n’en profitent pas pour freiner leur collaboration avec les Nazis. Bien au contraire.

Quand les hommes du Reich annoncent la déportation prochaine de 5 000 Juifs en zone occupée, le nouveau chef de la police René Bousquet leur fait savoir qu’“il y a aussi des milliers de Juifs étrangers en zone libre, et qu’il serait disposé à [leur] livrer”. 

Un mois plus tard, en juin 1942, les Allemands réclament ainsi la livraison de 40 000 Juifs de France. Cet objectif sera malheureusement dépassé. “A la fin de l’année 1942, 42 000 victimes ont quitté [l’Hexagone] à destination d’Auschwitz”.

“Vichy prétend s’être entendu avec l’occupant pour sauver les Juifs français. En vérité, il en a sacrifié des milliers.”

Prestation de serment des agents de police, faisant le salut fasciste au palais de Chaillot, à Paris, en janvier 1942 (photographie interdite par la censure). © LAPI / Roger-Viollet 

 

 

Le drame des enfants, une honte absolue

L’indignité des forces de l’ordre atteint son paroxysme lors de la rafle du Vel’ d’hiv’. Dans un premier temps, les Allemands n’avaient pas prévu de déporter les Juifs de moins de seize ans. Mais ce n’est pas de l’avis des policiers français, qui arrêtent 13 152 “Israélites”, dont 4 000 enfants.

Alors que le chef du gouvernement Laval avait prévu de livrer 24 000 Juifs aux Allemands, il rougit devant cet “échec relatif”. Et “insiste ainsi pour que les enfants soient déportés avec leurs parents”.

Deux semaines plus tard, les Nazis donnent leur accord à la déportation des enfants. Si leurs parents ont déjà été envoyés dans les camps de la mort, “les enfants, dont plus de 800 ont moins de six ans, sont déportés sans eux, dans des wagons plombés”.

“Le drame des enfants a fait joué à la police et à la gendarmerie le rôle le plus honteux de leur histoire.”

“Tous ont tenté de justifier l’inacceptable”

A la fin de la guerre, à leurs procès, les responsables de Vichy n’hésitent pas à se cacher derrière des mensonges culottés, éhontés, martelant effrontément qu’ils ont sauvé des Juifs français. “Tous ont tenté de justifier l’inacceptable”.

Avec talent, le réalisateur David Korn-Brzoza confronte les paroles fallacieuses des chefs de la police (incarnés par des comédiens) et les archives, ne laissant aucun doute sur leur culpabilité. Laval, Bousquet ou encore Darnand reprennent ainsi vie, cachés derrière un cynisme affligeant.

 

La reconstitution des paroles de René Bousquet, dans le documentaire La police de Vichy © PROGRAMM 33

Jusqu’à la Libération, les arrestations de Juifs, mêmes français, se multiplieront.

Début 1944, sous la houlette du nouveau Ministre de l’Intérieur Joseph Darnand, la terreur s’installe. Les policiers traquent, torturent et assassinent les résistants et réfractaires au Service du travail obligatoire (STO).

 

Les flics, valets de la Gestapo devenus miraculeusement résistants 

Mais après le Débarquement, le vent tourne chez les policiers. Sans pour autant déserter, “40% [d’entre eux] sont officiellement souffrants” en juillet 1944.

Dans les combats pour la Libération de Paris, les flics sont en première ligne, et se joignent aux résistants. “Pourtant, parmi ces héros du jour, nombreux avaient jusque-là exécuté les pires ordres : arrêter des résistants, ou rafler des Juifs.”

Les combats de Paris suffisent toutefois à “laver l’opprobre”. En ces temps agités, le pouvoir gaulliste a besoin de forces de l’ordre, et “tourne la page de la collaboration policière”. La police sera quand même “le corps professionnel le plus épuré à la Libération”.

“Plus de 10 000 policiers sont sanctionnés, internés ou jugés. Les chefs des brigades spéciales, les commissaires zélés, les pourvoyeurs de pelotons d’exécutions, sont condamnés à de lourdes peines.”

Si Laval est condamné à mort, certains réussissent à se faire oublier, comme René Bousquet. “Responsable des grandes rafles anti-juives”, il est acquitté en 1949 pour services rendus à la résistance.

Il n’est inculpé qu’en 1993 pour complicité de crimes contre l’humanité, avant d’être assassiné par un déséquilibré la veille de son procès.

Laurent Binet écrit dans son livre HHhH (Grasset, 2009) que ce “spectaculaire abruti” nous a ainsi privés du “procès du siècle”.

La Police de Vichy, de David Korn-Brzoza et Laurent Joly, sur France 3, le mercredi 19 septembre à 20h55.

3 COMMENTS

  1. Oui, 9000 policiers et gendarmes, rien que des français, ont fait le boulot, ont obéi aux ordres, lors de la rafle du Vel d’hiv pour assassiner, faire assassiner leurs concitoyens.. !
    Et aujourd’hui, de beaux uniformes bleus sont toujours en chasse aux bords des routes. . pour obéir, toujours, encore..

  2. Un cousin à mon père voulu régler le compte des policiers(il avait l’habitude, il était SAS :” inglorious bastered” c’est à dire que comme dans ce film qui n’est pas que de la fiction , il a envoyé des tonnes de nazis en enfer durant la guerre) qui ont raflé ma tante et ma grand mère à Toulouse mais des collègues policiers ont effacé les traces des responsables. D’après ce que j’ai entendu il y avait une section spéciale pour ce sale boulot.
    Mon pote Kurt m’avait dit aussi qu’il y aurait eu aussi pas mal de résistants qui ont été liquidé par la police dans les forêts de buzet juste avant la libération.
    Les juifs “bastered” de ma famille tous médaillés …surtout du métal dans la peau des nazis sont partis reste plus que les bâtards ici en France….

    • Oui, à Buzet, à cause d’un traître d’origine italienne”Renard Blanc”, le maquis même est tombé en Juillet 1944. Il y aura trois massacres dans les forêts de Buzet de Juillet à Août 1944, dont un charnier incendié. Pour le charnier, un ossuaire se trouve dans le cimetière de Buzet même et une commémoration a lieu chaque année [tous les premiers dimanches de Juillet](voir article “le Monde” de Benoît Hopquin). Le chiffre de 54 victimes est avancé. C’était des prisonniers de la Prison St-Michel à Toulouse amenés dans ce lieu pour exécution (Comme il avait été fait aussi en Juin 1944 à la forêt de la Ruelle à Castelmaurou). Pour le nombre des 54 victimes, il y aurait un doute sur un des camions en panne qui n’aurait pu sortir de la Prison. Les prisonniers auraient été alors exécutés et leurs dépouilles emmurées dans l’enceinte même de la Prison. La fille d’une des victimes Monique Attias, fille d’une des victimes (Pupille de la Nation) recherche toujours la Vérité sur ce funeste dénouement. Mais les administrations respectives ne se sont jamais donnés les moyens de vérifier cette piste.
      Comme le soulignait Kurt S. (Z”L) “pas mal de résistants ont été liquidés…à la veille de la Libération”. Il est un fait que j’ai vérifié, c’est que dans chaque massacre, il y a une majorité (+ de 30 %) de militaires Français ou Etrangers (Belges, Espagnols…) exécutés par des Miliciens et des Nazis. Deux explications possibles, Ils étaient des témoins trop gênants lors d’éventuels procès à la Libération parce que crédibles et des acteurs trop efficaces dans le combat de Libération. Certains étaient des résistants de l’O.R.A. et du maquis Morhange. Ce qui est à l’avenir à définir c’est la conjoncture des faits et des actes dans la Libération de la France. En effet, quatre semaines avant la Libération de la région toulousaine, il n’y a plus de gouvernement de Vichy (16 juillet 1944 : Pétain à Sigmaringen et Laval cherchant un accord avec Herriot pour constituer un gouvernement face aux Libérateurs).
      Donc, le challenge des historiens aujourd’hui, est de comprendre et de reconstituer cet épisode de l’Histoire de France, où sans gouvernement ni parlement, le Pays a continué a fonctionné avec des dérives criminelles. Quel était le système de commandement ou le groupe d’hommes qui actait ce cloaque ? Kurt avançait l’idée d’une administration préfectorale et policière en roue libre qui faisait disparaître les preuves de ses déviances liberticides et ce de façon méthodique par ordonnances : “un fonctionnaire fonctionne (sic) ! “. Jonas

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