Pression islamiste et chasse aux commerces juifs : Birmingham en pleine dérive
La journaliste Nicole Lampert analyse le vote de la municipalité de Birmingham concernant ses liens financiers avec Israël, y voyant un bouc émissaire pour une ville en difficulté financière. Elle souligne que cette pression pourrait exacerber le sentiment d’insécurité des communautés juives au Royaume-Uni et en France.
Nicole Lampert *
Le conseil municipal de Birmingham a adopté tout récemment une motion demandant de réexaminer certains investissements et achats publics de la ville liés à Israël. Dans quel contexte ce texte a-t-il été adopté, et comment les groupes au conseil ont-ils réuni assez de voix pour le faire passer ?
Nicole Lampert : Depuis peut-être un an, on voit se multiplier les tentatives pour faire adopter des motions de boycott et de désinvestissement dans les conseils municipaux britanniques. J’ai le sentiment que cela s’est accéléré depuis le cessez-le-feu à Gaza. Les conservateurs avaient déjà essayé d’interdire ce type de démarche avant les élections de 2024. Je ne me souviens plus de l’année exacte. Leur raisonnement, tel que je le comprends, était que ces motions ne changeaient rien aux relations du Royaume-Uni avec Israël, mais qu’elles attisaient les tensions dans des conseils municipaux qui n’ont pas de compétence en matière de politique étrangère. La motion de Birmingham est le dernier exemple en date d’une série d’initiatives visant notamment les placements des fonds de pension.
Birmingham est la deuxième ville du pays et son conseil est particulièrement fragmenté. D’habitude, dans les conseils municipaux, les sièges se répartissent surtout entre deux ou trois partis. À Birmingham, Reform UK est le premier groupe. C’est un parti de droite avec lequel beaucoup d’autres formations refusent de travailler. Les Verts, les Libéraux-démocrates et des indépendants peuvent, ensemble, réunir davantage de voix. D’après la personne à qui je venais de parler, les élus indépendants que je qualifie d’islamistes ont gagné en influence depuis les élections locales de mai.
Comme aucun groupe n’a la majorité à lui seul, le conseil fonctionne d’une manière assez particulière. Il se réunit une fois par mois. À chaque réunion, un parti différent peut présenter une motion, et d’autres peuvent proposer des amendements. Si plusieurs groupes s’accordent, comme cette fois-ci, ils peuvent faire passer un texte même s’il va à l’encontre de certaines de leurs positions. D’après ce qu’on m’a rapporté, les amendements contenaient eux aussi des formulations particulièrement hostiles à Israël. Ce qui m’a surtout préoccupée, c’est que les Libéraux-démocrates aient laissé passer la motion. Je crois que des élus travaillistes l’ont également soutenue.
Selon vous, cette motion peut-elle réellement conduire les fonds de pension locaux à désinvestir ? Et pensez-vous que d’autres villes suivront ?
Nicole Lampert : À mes yeux, c’est surtout une motion symbolique. Elle exprime une hostilité très ouverte envers Israël et je pense qu’elle fait du mal aux habitants juifs. Mais, vu la façon dont sont gérés les fonds de pension des collectivités locales, je ne pense pas que le conseil puisse procéder au désinvestissement que réclament les militants.
Prenez Hackney, dans l’est de Londres. Le conseil a voté pour mettre fin à son jumelage avec Haïfa, une ville israélienne à la population mixte. Les élus avaient aussi promis une motion de désinvestissement. Les agents du conseil leur avaient expliqué qu’ils pouvaient en débattre, mais qu’ils ne pourraient pas la mettre en œuvre compte tenu des règles qui encadrent leurs placements. En gros, ces placements doivent produire un rendement. Et le périmètre envisagé par les militants va très loin. Ils incluraient, par exemple, Google, au motif que l’entreprise travaille avec Israël. Cela toucherait donc aussi des entreprises qui ont des relations avec Israël. C’est une des raisons pour lesquelles, à mon avis, la plupart des conseils ne vont pas aussi loin.
Je pense quand même que ces débats vont se multiplier. Ils existent déjà depuis un certain temps et je serais surprise que cela reste un phénomène britannique. Aux États-Unis, par exemple, certains États ont pris des mesures contre le BDS (Boycott, désinvestissement, sanctions). En Angleterre, je pense qu’on verra d’autres conseils en débattre, notamment à Londres dans les municipalités dirigées par les Verts. Birmingham est peut-être l’un des cas où cette position s’est exprimée le plus ouvertement.
Pourquoi ce vote peut-il, selon vous, renforcer le sentiment d’hostilité chez les habitants juifs de Birmingham ?
Nicole Lampert : Pour les juifs de Birmingham, je pense que c’est un coup de plus. Il y a déjà eu l’affaire des supporters israéliens du Maccabi Tel-Aviv, qui n’ont pas été autorisés à venir pour le match contre Aston Villa. Birmingham a une importante population musulmane, que j’estime à environ 40 %. Dans cette affaire, j’ai accusé des responsables politiques locaux, des mosquées et la police d’avoir agi de concert pour présenter les supporters israéliens comme un danger pour la population locale. À mes yeux, cela a occulté les menaces que certaines personnes sur place proféraient contre ces mêmes supporters. Les juifs de Birmingham avaient déjà eu le sentiment d’être pris pour cible. Avec ce vote, ils peuvent de nouveau avoir le sentiment que les gens qui dirigent leur ville leur sont hostiles.
Il faut aussi regarder les problèmes auxquels Birmingham est confrontée. Les éboueurs sont en grève depuis des mois et je pense que cela a beaucoup pesé sur le vote aux élections locales de mai. Il y a des problèmes de logement et le conseil est pratiquement en faillite. Le ramassage des ordures, le logement, les bâtiments scolaires et les services sociaux, voilà des sujets sur lesquels le conseil a une responsabilité directe. Il peut voter une motion sur Israël et avoir le sentiment d’avoir agi, alors que les problèmes auxquels les habitants sont confrontés restent entiers.
C’est là que je vois un mécanisme de bouc émissaire. J’y vois un ressort de l’antisémitisme qu’on a déjà connu sous les tsars en Russie et sous les nazis. On détourne l’attention des problèmes locaux en désignant les juifs, ou, dans ce cas, en faisant d’Israël le bouc émissaire parmi les nations. À mes yeux, cette motion participe de ce mécanisme. C’est pour cela que je la qualifie de raciste.
Quand le débat sur Israël en vient-il, selon vous, à viser des personnes ou des commerces parce qu’ils sont juifs ou perçus comme tels ?
Nicole Lampert : Pour moi, cela bascule quand l’hostilité envers Israël se retourne contre les personnes qu’on qualifie de « sionistes ». Dans les discours dont je parle, ce sont surtout les juifs qui sont visés. Il y a des juifs qui détestent Israël et d’autres qui le soutiennent. À mon sens, ces derniers sont majoritaires. Environ la moitié des juifs du monde vivent en Israël. Il existe donc un lien avec ce pays, même si chacun le vit différemment. Quand j’entends certaines attaques contre les « sionistes », je ne pense pas que leurs auteurs aient en tête toutes les personnes qui croient à une solution à deux États ou qui veulent qu’Israël continue d’exister. À mes yeux, ils parlent des juifs.
Le débat chez les Verts britanniques montre comment on en arrive là. C’était un parti surtout tourné vers l’environnement. À mes yeux, des militants d’extrême gauche, dont certains venaient du Labour de Jeremy Corbyn et en ont été écartés sous Keir Starmer, y ont pris de l’influence, aux côtés de militants que je qualifie d’islamistes. Le fonctionnement des Verts rend, selon moi, ce genre de prise d’influence plus facile qu’au Labour. Certains députés et responsables du parti semblaient découvrir ce qui se passait chez eux au moment où la motion assimilant le sionisme au racisme a été adoptée. Une question très concrète a alors été posée. Si je fréquente une synagogue qui se dit sioniste, est-ce que vous allez me considérer comme raciste ? L’amendement qui devait répondre à cette inquiétude a été rejeté.
Pendant la campagne pour les élections locales de mai, les Verts distribuaient déjà des tracts appelant à « voter pour la Palestine » ou à « voter pour Gaza ». Je pense qu’ils ont ainsi attiré des électeurs de gauche mécontents de Keir Starmer et de la politique du gouvernement travailliste sur Israël et Gaza. Parmi eux, il y avait, à mes yeux, des électeurs blancs, plutôt aisés et très à gauche. Des gens qui n’auraient voté ni pour les conservateurs ni pour Reform UK et qui, à une autre époque, auraient pu voter pour les Libéraux-démocrates. Les Verts ont gagné beaucoup de conseils, surtout en ville, en apparaissant comme une option plus séduisante et en faisant, selon moi, des promesses qu’ils ne pouvaient pas tenir.
Je vois aussi ce glissement à Philadelphie. Au moment où je vous parle, des militants antisionistes de gauche prévoient une sortie à vélo visant des commerces qu’ils qualifient de « sionistes ». D’après ce que j’en comprends, il s’agit de commerces juifs ou israéliens. Et cela doit se dérouler à la veille de l’anniversaire de la Nuit de cristal. Pour moi, c’est un exemple de la façon dont cette rhétorique peut prendre pour cible des gens et des commerces très loin d’Israël.
J’y vois aussi une histoire qui remonte à l’Union soviétique. L’antisémitisme y était associé au nazisme et, à mes yeux, on y a construit une figure fantasmée du « sioniste ». Elle reprend les idées de complot que les nazis diffusaient sur les juifs. C’est en ce sens que je parle d’un antisémitisme qui a changé d’habillage.
Nicole Lampert est journaliste, chroniqueuse et prête-plume. Récompensée pour son travail, elle a collaboré à des ouvrages figurant au palmarès des meilleures ventes du Sunday Times. Ses articles ont paru dans The Telegraph, The Daily Mail, The Independent, UnHerd, The Sun et le New York Post. Connue pour ses révélations sur l’antisémitisme institutionnel et pour son travail de sensibilisation du public au sort des otages, elle a reçu en 2025 le prix Pete Newbon pour sa contribution au débat public sur l’antisémitisme.
JForum.fr avec atlantico.fr
Photo of Nicole Lampert
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