La guerre n’est pas qu’une affaire de puissance. Elle est aussi le résultat d’une stratégie, d’une capacité d’information, et d’une véritable motivation.

Les Ukraine se montrent plus habiles dans la stratégie. Ils bénéficient de sources d’informations plus fiables que les Russes, qui sont aveuglés sur le terrain par les nouveaux missiles ( voir notre article Le missile secret qui aveugle les Russes en Ukraine) et puis surtout l’armée ukrainienne est de loin plus motivée que l’armée russe dont les soldats ne comprennent pas les objectifs de se qui se transforme pour eux en tuerie. Le mythe de la Russie invincible s’effondre, cela touche l’essence du paradigme russe, et les Russes sont en train d’y perdre leur âme. Ce dernier point existentiel risque de faire bouger les lignes en Russie même.

Guerre en Ukraine: et si la contre-offensive de Kherson n’était qu’une diversion pour mieux déborder les Russes à l’Est ?

ENTRETIEN – Les forces ukrainiennes pourraient avoir fait croire tout l’été à une contre-offensive massive dans le sud du pays pour y fixer les Russes et mieux les déborder dans le Nord-Est, suggère le spécialiste de stratégie militaire Joseph Henrotin.

Joseph Henrotin est rédacteur en chef de la revue Défense et sécurité internationale et chargé de recherche au Centre d’analyse et de prévision des risques internationaux. Il est notamment l’auteur d’un Précis de stratégie militaire (ISC, 2018).

Joseph Henrotin.- Sur Kherson, il y a eu des progrès, mais ils ne sont pas phénoménaux. En réalité, la problématique de Kherson est distincte, du point de vue de sa dynamique, de celle de Kharkiv. À Kherson, les Russes sont sur une «île» : la ville et toute la superficie de terrain autour se trouvent à l’ouest du Dniepr. Or, depuis deux mois, les Ukrainiens frappent les ponts, détruisent les pontons dans leur dos et la Marine russe ne s’aventure plus dans l’ouest de la Mer Noire. Un retrait par la mer des forces russes est donc devenu extrêmement difficile.

Si les Ukrainiens parviennent à maintenir ce blocus et à faire en sorte que cette «île» ne soit pas ravitaillée, le volume de forces russes qui y est implanté va finir par dépérir faute de ravitaillement et à force d’attrition. Il n’y a donc pas nécessairement besoin pour les forces ukrainiennes de rentrer dans cette zone assez bien défendue. Les Ukrainiens pourraient simplement chercher à maintenir la pression pour continuer à fixer les Russes qui, eux-mêmes, seraient tentés de ne pas rebasculer leurs forces en direction de Kharkiv.

Justement, le commandement ukrainien a annoncé avoir repris de nombreuses localités dans la région de Kharkiv. L’armée ukrainienne semble y avancer à grande vitesse…

Dans cette zone de Kharkiv, la dynamique est en effet très différente. Depuis le 6 septembre, on a une vraie entrée en force à grande vitesse de l’armée ukrainienne, sur plusieurs axes, avec des actions interarmes et interarmées et une progression qui s’est dirigée vers Koupiansk. Et ils ont déjà repris beaucoup de terrain : on estime à 1800 km² le territoire repris, ou du moins contesté, par les Ukrainiens (le président Zelensky en a évoqué 2000 samedi soir, NDLR) depuis le 6 septembre. Pour donner un ordre d’idée, de juin à fin août, les Russes ont conquis 1700 km².

Cela s’explique en partie par le fait que dès la fin juin, et le début du mois de juillet, il y a eu une série de déclarations, notamment du ministère de la Défense britannique, laissant entendre qu’il pourrait y avoir une contre-offensive vers Kherson. Tout cela a créé un appel d’air et un certain nombre d’unités russes a basculé vers cette zone. Le dispositif s’en est trouvé affaibli et notamment sur toute la zone qui va de Kharkiv jusqu’à Izioum. Les Ukrainiens ont repéré cette vulnérabilité qui permettait d’atteindre très rapidement Koupiansk.

Les forces ukrainiennes ont annoncé avoir repris cette ville samedi. Quel est son intérêt stratégique ?

C’est un gros nœud ferroviaire et routier. La prise de Koupiansk a un quadruple intérêt pour les Ukrainiens. D’abord, les Russes basés massivement à Izioum n’ont plus énormément de zones par lesquelles battre en retraite. Ensuite, les Ukrainiens se retrouvent proches de la frontière russe. Par ailleurs, ils parviennent à désenclaver Kharkiv en nettoyant cette zone-là des frappes longue portée. Enfin, et c’est là que l’on constate la complexité des actions ukrainiennes, les Ukrainiens seraient en train de progresser vers Lyman (au nord-est de Sloviansk, NDLR), à l’est de la rivière Oskil (Koupiansk se trouve à l’Ouest, NDLR), ce qui leur permettrait, en remontant vers le nord, de sécuriser des passages sur cette rivière et de se retrouver sur les arrières du dispositif russe dans le Donbass.

Comment expliquer l’avancée aussi nette des troupes ukrainiennes ?

Il y a trois grands facteurs de leur réussite : d’abord, les combats ont fini par réduire le potentiel russe depuis le début de la guerre, le volume de leurs forces et de leurs forces auxiliaires (séparatistes, Wagner, etc.). Alors que dans le même temps l’Ukraine continue à entraîner des hommes, à recevoir du matériel de la part des pays européens ou des États-Unis. Ce ne sont pas les mêmes dynamiques.

Ensuite, il y a comme évoqué plus tôt toutes ces annonces de fin juin, début juillet, qui sous-entendaient la possibilité d’une grande contre-offensive estivale en direction de Kherson. Les Ukrainiens ont rendu crédible cette hypothèse-là et les Russes ont aminci leur dispositif en basculant une partie de leur dispositif. Autour de Kharkiv, ils se retrouvent donc avec un dispositif très léger, d’autant moins efficace que les mois d’été ont été mis à profit par les Ukrainiens pour aller frapper toute une série de cibles de soutien et d’appui dans la profondeur mais aussi des postes de commandement et des batteries longue portée. De plus, dès le 8 septembre, un message a été envoyé sur tous les téléphones des soldats russes dans la zone de Kharkiv, leur enjoignant de se rendre. C’est une action de guerre psychologique. Il y a donc une vraie planification. Enfin, on constate que l’Ukraine manœuvre très rapidement face à un dispositif beaucoup plus lent et moins agile.

Faut-il s’attendre à un effondrement de l’armée russe sur les deux théâtres ?

Les dynamiques dans ces deux théâtres vont être différentes. Il n’est pas impossible de voir un effondrement de l’armée russe dans le théâtre nord avec une désagrégation, une dislocation du dispositif russe qui perd de sa cohérence, où les unités sont incapables de s’appuyer les unes sur les autres. Dans le Sud, l’effondrement pourrait mettre plus de temps parce qu’il y a cette «île» sur laquelle il y a un gros volume de forces russes, une vingtaine de groupes bataillonnaires soit entre 20 et 25.000 Russes. Les Ukrainiens peuvent se permettre de prendre le temps. Je suis tenté de dire qu’à partir du moment où les forces ukrainiennes auront vaincu quelque part sur le théâtre nord elles deviendront disponibles pour s’occuper du théâtre sud.

La situation actuelle force les Russes à un dilemme : soit ils restent concentrés sur le Sud mais seront donc très vulnérables car les Ukrainiens vont continuer de travailler dans la profondeur, de détruire les lignes de communication, les lignes logistiques, et à terme ils vont se retrouver avec une plus grande partie de l’armée ukrainienne qui va leur tomber dessus. Soit ils peuvent préférer casser l’armée ukrainienne et faire basculer leurs forces du Sud vers le Nord. Mais est-ce seulement possible, sachant que les Ukrainiens ont détruit un certain nombre de ponts, de voies ferrées, qui seraient nécessaires justement à cette bascule de force vers le théâtre Nord ?

Et ce choix va devoir être tranché par Vladimir Poutine en personne…

Il y a un dilemme, qui n’est en effet pas du tout tactique, mais très politique. Cela force Poutine à se demander ce qu’il veut garder. Si ce qui importe à la Russie est la Mer Noire, l’accès aux mers chaudes, ils vont peut-être plus facilement dégarnir la zone de Kharkiv. Côté ukrainien, la priorité est d’éliminer l’armée russe. Et la contre-offensive vers Kharkiv est très bénéficiaire en ce sens, car les Ukrainiens sont en train de récupérer une quantité considérable de matériel que les Russes laissent derrière eux.

Je pense qu’on est véritablement entré dans quatrième phase de la guerre. La première concernait la bataille et le retrait de Kiev et la deuxième la bataille du Donbass. Lors de la troisième phase, les Ukrainiens ont commencé à travailler dans la profondeur grâce à toute l’artillerie envoyée par les pays occidentaux. Et rendu possible la quatrième phase..

JForum – LE FIGARO

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