«J’ai arrêté de dire que ma mère avait été déportée»: les mémoires de la deuxième génération de la Shoah

Des filles et fils de survivants des camps de concentration racontent leur enfance avec ces parents profondément abîmés.

Danièle Laufer — 3 mars 2021 à 10h54

Danièle Laufer a recueilli les témoignages d’une vingtaine de femmes et d’hommes, comme elle nés de survivants des camps nazis. Tous ont estimé que l’heure était venue pour eux de parler afin de transmettre la mémoire de ce qui les a «à la fois détruits et construits».

Avec une grande sensibilité, elle a tissé ensemble leurs histoires, leurs émotions et les siennes. Son livre Venir Après – Nos parents ont été déportés qui paraît aux Éditions du Faubourg le 4 mars 2021, se lit comme le roman de vies hantées par des fantômes, où surgit malgré tout la joie d’être là. Nous en publions des extraits.

Je suis une fille de déportée. En relisant ces mots, j’ai un sentiment d’étrangeté et d’irréalité. Ma mère a été déportée. Lorsque je prononçais cette phrase, dans mes années d’adolescente, parce qu’il me semblait que cela expliquait une partie importante de ma personnalité sans que je sois vraiment capable de dire en quoi, mes interlocuteurs me regardaient sans comprendre. Et ils passaient à autre chose. Personne ne me posait de questions. Quand je me sentais en confiance, j’insistais un peu. Oh, pas lourdement. Mais j’y revenais de temps en temps pour justifier ma sensibilité, mon émotivité, ma fragilité. J’aurais voulu qu’on me cajole et qu’on me console de souffrir autant d’un événement qui ne m’était pas arrivé et que je ne comprenais pas.

J’étais aussi une fille de divorcés à une époque où le divorce était rare. Et je cumulais les handicaps, puisque j’étais également une déracinée. Née au Maroc, j’ai passé mes quinze premières années dans un pays dont je n’ai jamais parlé la langue, où je n’avais pas d’autre famille que mes parents et ma sœur. La famille de ma mère était aux États-Unis, celle de mon père à Paris. J’ai eu une enfance étrange, un peu fracassée, avec une mère assez froide et bizarre qui parlait toute seule et ne savait pas aimer.

En 1984, je suis allée en Israël pour la première fois de ma vie sans raison particulière. Nous n’étions ni croyants, ni pratiquants ni vraiment sionistes et très peu juifs, finalement. Ma sœur et moi n’avions reçu aucune éducation juive, nous ne connaissions rien aux rituels. Beaucoup de choses merveilleuses me sont arrivées au cours de ce voyage, que je peux qualifier d’initiatique tant il m’a réconciliée avec la partie de moi-même que j’ignorais.

J’y ai vu des filles qui avaient les cheveux frisés comme les miens, j’y ai retrouvé un parfum d’Orient qui me manquait tant depuis mon départ du Maroc et j’ai pris conscience que je n’étais plus une minorité. Je n’étais plus «la» Juive de mon cercle d’amis et de connaissances, mais une Juive parmi d’autres et je me suis sentie moins seule. Lorsque j’ai fait part de cette expérience à une collègue que j’imaginais capable de l’entendre, elle n’a pas compris que pour la première fois de ma vie, j’avais eu le sentiment d’être enfin comme les autres. Elle n’a entendu que le mot «Israël», pensé que je parlais de religion et hurlé au communautarisme. Ce n’était évidemment pas de cela qu’il s’agissait.

Parmi les rencontres exceptionnelles qui ont marqué ce voyage, il y en a une qui m’a particulièrement éclairée en me faisant comprendre que les fantômes qui me hantaient et m’empêchaient de vivre ne m’avaient pas choisie pour cible au hasard. Ils accompagnent tous ceux qui, comme ma sœur et moi, ont été élevés par un ou des parents rescapés des camps de concentration dans lesquels on les avait jetés juste parce qu’ils étaient juifs, même si cela n’avait pas d’importance pour eux.

Ma mère, par exemple, ne s’est jamais sentie juive. Ni avant ni après les camps. Son monde s’est pourtant arrêté avec la montée en puissance des nazis en Allemagne, mais elle a poursuivi son chemin dans sa tête comme si rien de tout cela n’était advenu. Une femme empêchée de vivre et d’aimer, dans la survie et l’interrogation, inquiète de tous les instants. «Est-ce qu’on a le droit de faire ça?», demandait-elle d’une voix enfantine pour tout et n’importe quoi.

Devant le désintérêt de mes amis, j’ai arrêté de dire que ma mère avait été déportée, sauf à quelques intimes capables de sentir la profondeur de l’abîme que je frôlais tous les jours sans jamais y sombrer complètement. J’ai cessé d’ennuyer avec mes «histoires» ceux qui disaient qu’il fallait tourner la page, que ça ne servait à rien de ressasser ces histoires, qu’il était temps de passer à autre chose. «Vous n’avez pas le monopole du malheur, arrête de jouer les victimes. Et les Palestiniens, hein, tu penses aux Palestiniens?»

J’ai fini par me taire et par ne plus en parler. J’ai gardé pour moi mon asthme, mes cauchemars d’enfant, mes angoisses inexpliquées, ma timidité, ma peur de déplaire, mon manque d’assurance, mes allergies et mes phobies. Je ne faisais pas le rapprochement entre mes empêchements, ma difficulté à vivre et la déportation de ma mère. J’ai essayé d’oublier, de vivre avec, de faire comme si cela n’avait pas existé, de me raisonner. Après tout, ce n’était pas à moi que c’était arrivé.

Arrivée presque au bout de ma vie, tout cela resurgit. Les derniers survivants disparaissent, nous laissant, nous leurs enfants, dans une peine et un désarroi immenses. Même si nous le voulions, nous ne pourrions pas oublier ce que les nazis ont fait à nos parents et à leurs familles. Le temps est venu pour nous de prendre la parole et d’exposer nos cicatrices pour que personne, jamais, n’oublie. Pour que les six millions de Juifs qui ont été assassinés sans sépulture et dans une atroce sauvagerie survivent à travers nos mots et passent dans votre mémoire et celle des générations à venir. Ne les laissons pas disparaître une deuxième fois.

Nos parents ont survécu et ne s’en sont pas remis. Ils se sont débattus pour que nous puissions vivre heureux, joyeux, aimants, protégés de la haine antisémite. Ils ont voulu pour nous le meilleur et ils ont commis des erreurs comme tous les parents du monde. Et ils nous ont transmis un trauma collectif dont témoignent dans ces pages les femmes et les hommes qui ont accepté de répondre à mes questions, de me raconter leur enfance de filles et fils de déportés.

Je ne voulais pas faire ce livre. Je ne voulais pas replonger dans les camps, je ne voulais plus d’insomnies traversées par des cadavres décharnés. J’ai passé ma vie à me battre pour être drôle, chaleureuse, généreuse, aimante. Mais je ne pourrai jamais me défaire de cette histoire. Je ne laisserai pas Hitler gagner post mortem.

Certains parents n’ont jamais su ou pu nous prendre dans leurs bras et nous serrer contre eux avec amour.

Pour l’écrire, j’ai rencontré d’autres femmes et d’autres hommes nés comme moi après la guerre de parents qui ont été dans des camps de concentration. Ni enfants cachés ni enfants nés dans les camps, mais enfants élevés par des parents qui ont été déportés et en sont revenus. Comment les ai-je trouvés? Au hasard des rencontres, par le bouche-à-oreille, grâce à Facebook. J’en connaissais certains, mais nous n’avions jamais parlé de cela ensemble. Ma sœur est présente dans ce livre car elle n’a évidemment pas vécu les choses de la même manière que moi. J’ai passé des heures à décrypter les entretiens pour mieux entendre et comprendre ce que tous, connus ou parfaits inconnus, m’avaient livré d’eux-mêmes et mêler nos voix dans cet ouvrage dont je voulais faire un récit polyphonique pour témoigner. Car aujourd’hui, c’est tout ce qui importe. Témoigner, encore et toujours, au-delà de nos différences de sensibilité et de destin, de ce qui nous a tous à la fois détruits et construits. Parce qu’il ne faut jamais oublier que six millions de personnes ont été assassinées juste parce qu’elles étaient juives. […]

Certains parents n’ont jamais su ou pu nous prendre dans leurs bras et nous serrer contre eux avec l’amour et la chaleur qui nous auraient donné la sécurité intérieure et la confiance nécessaires à la joie de vivre. D’autres, et ce sont parfois les mêmes, avaient des tempéraments déstabilisants et qui faisaient peur. L’horreur ne lâche jamais ceux qu’elle a tenus entre ses griffes. Elle resurgit toujours, même quand on essaye de la tenir à distance. […]

Je fais complètement mienne une des questions qui hantent Mathias Emmerich: «Est-ce qu’ils sont dingues à cause des camps ou est-ce qu’ils ont survécu dans les camps parce qu’ils étaient dingues et que les camps les ont rendus encore plus dingues?» En revanche, contrairement à lui, je n’ai jamais imaginé que ma mère aurait pu commettre le moindre acte répréhensible pour survivre.

Elle était beaucoup trop allemande et soumise à l’autorité pour oser transgresser, mais peut-être que je me trompe. La vie dans les camps a modifié la personnalité des gens en profondeur et les a contraints à adopter des stratégies de survie inouïes et incompatibles avec leurs valeurs et leurs croyances. Certains actes ont pu tomber dans les trous psychiques dont parle Yolanda Gampel, juste pour leur permettre de continuer à vivre.

«Est-ce que pour survivre, il n’a pas de temps en temps été sur la ligne jaune?» Mathias Emmerich, fils d’un survivant de la Shoah

Mathias Emmerich poursuit son interrogation, dont il admet qu’elle relève peut-être d’un fantasme: «Est-ce qu’il n’a pas été un peu kapo? Est-ce que pour survivre, il n’a pas de temps en temps été sur la ligne jaune? Est-ce qu’il n’a pas volé un peu de pain, des cuillères, des bols? Est-ce qu’on peut vraiment survivre en étant réglo?» Il se souvient: «Mon père était paranoïaque. La paranoïa, c’est une espèce de délire rationnel. Il était persuadé d’avoir raison envers et contre tous et d’être le seul à avoir raison. Le monde entier avait tort. Contre lui. Il se fâchait avec tout le monde. Du coup, il avait de vraies difficultés dans son environnement professionnel, parce que c’était une position un peu compliquée à tenir. En même temps, il était très reconnu dans son petit milieu d’architectes avant-gardistes. Il était insupportable, avec une arrogance folle mais aussi une forme de génie.»

Daniel Kupferstein s’interroge lui aussi sur les raisons de la fragilité de sa mère: «Est-ce que cette fragilité était due à son histoire? Je ne peux pas répondre, je ne sais pas. Il y a aussi eu le poids de sa sœur sourde-muette qui était autonome mais dont elle s’occupait. Je sais que c’était une grande souffrance pour elle, parce qu’elles étaient jumelles. J’imagine ce qu’elles ont vécu ensemble pendant quasiment un an dans les camps. Ma mère devait sûrement parler à sa place… Elle détestait la souffrance et les inégalités d’un point de vue très humain, pas forcément par engagement politique. Je pense qu’elle devait capter très rapidement la souffrance chez l’autre. Elle était très généreuse avec les SDF, elle donnait toujours. Une fois, très triste, elle a dit à quelqu’un: “Non, écoutez, aujourd’hui vous êtes le troisième en deux heures.” Elle était presque désolée de ne pas donner une petite pièce.»

Cela me rappelle quelque chose. Lorsque ma mère est morte, j’ai découvert qu’elle donnait de l’argent à des organisations caritatives, elle qui avait toujours du mal à boucler ses fins de mois. Nous l’ignorions, ma sœur et moi. Elle n’avait pas beaucoup d’argent et lorsque nous lui demandions ce qui lui ferait plaisir comme cadeau, elle répondait: «Une paire de collants.» Ou «une poêle». Cela me mettait hors de moi. Je voulais lui faire un cadeau qui n’aurait servi à rien d’utile, juste à lui faire plaisir. Elle ne comprenait pas. Nous ne nous comprenions pas.

«Ma mère, par exemple, ne s’est jamais sentie juive. Ni avant ni après les camps.» | Danièle Laufer / photos personnelles

http://www.slate.fr/story/204485/bonnes-feuilles-venir-apres-daniele-laufer-livre-enfants-deportes-traumatisme-shoah-camps-concentration?

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