Non, il n’existe pas de «fascisme juif»

En utilisant le terme «fascisme juif», Eva Illouz réjouit tous les antisionistes.

Par Marc Benveniste

En publiant dans Le Monde [1], et plus précisément dans les pages « Idées », une tribune faisant référence à un « fascisme juif », la sociologue franco-israélienne Eva Illouz a réjoui tous les antisionistes. Accoler les deux mots pour décrire les résultats électoraux du 1er novembre en Israël est cependant périlleux et infondé.
Vladimir Jankélévitch écrivait, voici presque soixante ans, à propos des mensonges relatifs à une prétendue complicité de juifs à l’égard des nazis : « On imagine l’empressement avec lequel un certain public s’est jeté sur cette attrayante perspective ». Aujourd’hui, il s’agirait, une fois les élections effectuées en toute transparence démocratique, de pointer en Israël un « fascisme », reconnaissable à l’émergence d’un « nationalisme religieux ». Jankélévitch aurait ajouté, comme il le fit dans L’imprescriptible : « Voilà une découverte providentielle ! »[2]

Eva Illouz évoque le nazisme et « la grande catastrophe dont les Juifs ont été victimes au XXème siècle ». Elle ajoute que, « transposée en Israël », l’idéologie faisant une nécessité de « l’autodéfense juive [et] du monde entier représent[é] comme une menace antisémite permanente » serait « aberrante ». Ce dernier adjectif est choisi avec soin, ouvrant à l’absurde – qui signifie l’illogisme et la discordance – en suggérant que l’on s’écarte de la normale.[3]

Un vieux dicton yiddish pourrait constituer une première réponse, en rappelant que même les paranoïaques ont… de vrais ennemis ! L’Etat d’Israël, dont le 75ème anniversaire sera commémoré en mai prochain, fut attaqué militairement dès les heures qui suivirent sa création, laquelle constitua effectivement, mais non exclusivement, une manière pour le monde de tirer les leçons de la Shoah.

Qualifier celle-ci de grande catastrophe, comme le fait Eva Illouz, est exact mais insuffisant. Pour compléter, citons à nouveau Jankélévitch : « Auschwitz n’est pas une “atrocité de guerre”, mais une œuvre de haine ».[4] Cette haine ainsi que ses effets, qui durent encore chez les rescapés et leurs descendants, rendent nécessaire le Za’khor, porteur de cette double injonction de la Mémoire : tu te souviendras et tu n’arrêteras pas d’en parler.

L’expression, même entre guillemets, de « fascisme juif », couplée à la notion de « nationalisme religieux », contredit Umberto Eco, auteur du court et remarquable ouvrage Reconnaître le Fascisme.[5] Il avait quelques compétences en la matière et établit les caractéristiques du fascisme « primitif et éternel », parmi lesquelles :

-le refus de toute avancée dans le savoir ;

-le rejet du modernisme ;

-la suspicion jetée sur toute culture non directement liée aux valeurs traditionnelles, et l’appauvrissement délibéré de la langue ;

-le bannissement de toute expression de désaccord ;

-la peur de la différence et le mépris pour les faibles ;

-l’enrôlement de celles et ceux qui se sentent frustrés ;

-le recours au complot pour justifier la xénophobie ;

-la stigmatisation de la richesse ostentatoire suscitée au sein de la population ;

-le refus de la paix ;

-le culte du surhomme, aspirant à mourir pour sa cause.

L’énumération de ces critères montre que ce qui est « juif » est fondamentalement à l’opposé du fascisme. En témoignent la soif de savoir, l’élan vers l’innovation, la culture permanente du débat, la volonté de protéger le faible, l’acceptation des différences d’origines dont les mondes ashkénaze et séfarade sont l’illustration, la valorisation de la réussite vécue comme une forme de bénédiction, le besoin de Chalom, c’est-à-dire de paix, le choix systématique de la vie puisé dans la Bible. L’ensemble de ces éléments concrets et durables établissent qu’il ne peut y avoir un « fascisme juif ».

La maladresse d’Eva Illouz est d’autant plus regrettable que, tentant de décrire un phénomène qui recèle de vraies interrogations collectives, elle nomme mal ce qui nécessite une analyse plus objective et plus précise : la présence de 32 députés religieux au sein du Parlement israélien. Il faut noter d’abord la division – mot pris dans le double sens de la répartition effective et du fractionnement non homogène – de ce nombre en, d’une part, 14 élus issus du sionisme religieux et, d’autre part, 18 du monde ultra-orthodoxe.

Celui-ci privilégie une dimension sociale davantage que nationale, tout en veillant à préserver ses acquis (service national aménagé, aides publiques au fonctionnement des écoles talmudiques). Très différent est le sionisme religieux, qui recouvre un ensemble hétérogène et réalise pour la première fois un score substantiel : la conquête territoriale y occupe une place primordiale et entraîne clairement la volonté de multiplier les implantations.

Le sionisme religieux place la transcendance au-dessus des règles de l’Etat, recherchant ainsi l’expansion d’Israël, davantage que sa judaïsation. Il constitue un nationalisme, avec ses débordements, mais ne répond actuellement pas à la définition du fascisme, dans la mesure où il n’œuvre pas à la disparition de la démocratie. Une question se fait néanmoins jour : les sionistes religieux sont-ils tous des démocrates ?

La réponse doit tenir compte du fait qu’une distinction est, à ce jour, opérée entre idéologie et pragmatisme : chacun sait, en Israël, que gouverner signifie notamment dialoguer avec les Etats-Unis et certains pays arabes. Le Likoud de Benyamin Netanyahou n’ignore rien de cette réalité. Observons également que la majorité du bloc religieux revient au monde ultra-orthodoxe. Sa réserve à l’égard du nationalisme établit que la question d’un danger démocratique n’est pas à ce jour posée.

Marc Benveniste causeur.fr
Eva Illouz / Capture d’écran YouTube d’une vidéo de la chaine France Culture du 09/02/2020
[1] Edition du 16 novembre 2022, p. 30.
[2] Vladimir Jankélévitch, L’imprescriptible, Paris, 1986, p. 32.
[3] Voir Alain Rey (sous la direction de), Dictionnaire historique de la langue française, Editions Le Robert, 1998, tome 1.
[4] Ibid.
[5] Grasset, 2017.

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