Babel : l’antériorité de la diversité linguistique

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LA TOUR DE BAVEL L’antériorité de la diversité linguistique

A la fin de cette paracha, la Torah s’étend amplement sur la situation sociodémographique de la génération qui précède Abraham.

Ainsi la Torah détaille-t-elle toute la généalogie des descendants de Chem, ‘Ham et Yafet, les enfants de No’ah. La section se termine par un résumé global :

Tels sont leurs enfants selon leurs familles et selon leurs langages (lilchonam), selon leurs territoires et peuplades.
[Beréchit, 10/20].

Ce passage se situe encore avant l’érection de la tour de Bavel et nous y relevons donc déjà l’existence d’une grande diversité linguistique, puisque l’expression « selon leurs langages (lilchonam) » est répétée plusieurs fois pour chacune des peuplades mentionnées dans ce texte.

Cela implique donc que la multitude des langues est antérieure à l’intervention de D. dans la suite de cette histoire quand D. empêchera les peuplades de mener leur projet à terme.

Cela nous confronte alors avec la difficulté de saisir le sens de la déclaration de la Torah que c’est justement suite à la construction de la Tour de Bavel, que D. a créé une incompréhension entre les Nations, en faisant émerger dorénavant une langue différente pour chaque peuple.

Ce fait est à l’origine même de la nomination de cette région : « Bavel », qui signifie «mélange» (des langues), car c’est là que les langues furent confondues.

Et toute la terre fut une seule langue (safa a’hat) avec des paroles unies. Et ce fut en voyageant de l’Est, ils trouvèrent une vallée dans le pays de Chin’ar et ils s’y installèrent.

Et ils se dirent l’un à l’autre : « Allons, fabriquons-nous des briques et cuisons-les au feu. Et les briques leur servirent de pierre et le bitume de mortier ». Ils dirent : « Venons, allons-nous bâtir une ville avec une tour dont le sommet arrive jusqu’au ciel, afin de nous faire une renommée, de crainte que nous nous dispersions sur la surface de la terre ».

Et D. descendit pour voir la ville avec la tour que bâtissaient les êtres humains. Et D. dit : « Voici, ils sont un peuple avec une langue unique pour tous. Et c’est ceci qui leur a permis d’agir (de la sorte). Maintenant rien ne les empêchera de réaliser toute mauvaise intention. Allons, descendons et confondons là leur langue (sefatam), de manière à ce que l’un n’entende plus la langue de l’autre ».

Et l’Eternel les dispersa de là sur la surface de toute la terre et ils cessèrent de construire la ville. C’est pour cette raison qu’il appela (l’endroit) Bavel, car là l’Eternel confondit (ballal) le langage (safa) de toute la terre et c’est de là qu’Il les dispersa sur la surface de toute la terre. » [ Beréchit, 11/1-9 ]

Voyons d’abord quelques précisions du midrach sur ce texte :
« Ils dirent : Allons, bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet atteigne le ciel ».
Selon le commentaire de Rachi au nom du midrach, il s’agit par là secrètement d’une révolte contre D.. Dans une lecture moins superficielle de cette histoire, on doit voir, dans la volonté des Nations d’ériger une tour dont le sommet devait atteindre le Ciel, une préoccupation des hommes de pouvoir se mesurer avec le Ciel pour pouvoir ensuite rejeter l’autorité de D..
(Si, de prime abord, l’histoire peut paraître un peu simpliste, on peut, sans trop de difficulté, établir aujourd’hui une équivalence entre cette tour et la forteresse de l’instruction scientifique, les hommes s’imaginant que la détention du savoir scientifique les dispense et les « libère » des obligations religieuses !)

La construction de la ville avec sa tour

« L’Eternel descendit pour voir la ville et la tour. »
[20/5]

Le texte annonce qu’alors, suite à l’attitude immorale des gens, D. va confondre les langues.

Les difficultés techniques qui résultèrent de cette confusion obligèrent les Nations à renoncer alors à la construction de la ville.

Le midrach relève, à travers une lecture attentive du texte, qu’elles ne renoncèrent pas pour autant au projet de la tour (le texte dit : et ils cessèrent de construire la ville !).
Que signifie respectivement la volonté de se faire une ville et de doter celle-ci d’une tour ?

L’émergence des villes et des métropoles correspond à une nécessité de premier ordre dans l’évolution de l’humanité. La prolifération des gens sur terre crée le besoin de nouvelles structures et ainsi, du temps de cette histoire, les dirigeants des Nations sentirent que, pour différentes raisons, la vie rurale ne suffisait plus et que le moment était arrivé de se réorganiser en fondant des métropoles.

La vie en ville demande une planification et une organisation plus importantes et plus élaborées que celle nécessaire pour la vie à la campagne. La campagne se gère d’une manière naturelle, en fonction du climat, des saisons et des ressources locales. Par contre, la ville nécessite une planification pour son infrastructure, entre autres en matière d’architecture, transport et approvisionnement. Ensuite, naturellement, chaque ville souhaite s’afficher et s’affirmer en exposant les prouesses de ses réalisations.

Depuis l’Antiquité, la façon la plus classique de se faire remarquer est par l’intermédiaire de monuments et de préférence par des édifices élevés, bien visibles déjà de loin.

La tour

De nos jours la plus connue de ces tours est, sans doute, la Tour Eiffel à Paris. Cette tour ne se veut pas moins que la carte de visite de tout le patrimoine touristique et du bien-être français. Cependant, en permanence de nombreux pays rivalisent pour se doter de bâtiments de plus en plus hauts, pour s’accorder le record de la visibilité, dans le dessein de s’octroyer la notoriété.
Il est donc juste de conclure que d’une part, les villes constituent la substance de la vie en collectivité, et d’autre part que les tours jouent le rôle ornemental des sociétés.

Aussi, à Bavel, les habitants projetaient de doter la ville de la première tour de l’histoire, d’un monument d’une envergure exceptionnelle. Ils souhaitaient marquer la ville d’une bâtisse prestigieuse, visible de loin, tel un phare annonçant aux voyageurs la présence de la nouvelle capitale. La tour servirait aussi d’un lieu de guet, permettant d’observer l’approche d’ennemis éventuels, laissant ainsi le temps de préparer la défense de la ville. Bref, la tour allait octroyer à cette ville simultanément une position de force et une renommée sans pareilles, témoignant de la grandeur suprême de l’homme !

Cependant, comment expliquer que, forcés par la main de D. à renoncer à la construction de la ville, ils maintinrent tout de même leur détermination inconditionnelle à ériger la tour ? Quel est l’intérêt d’une tour (ornement, prestige, protection) en l’absence d’une ville (habitat, substance)? Ceci resterait un édifice en pleine nature sans aucune raison utilitaire !

Maintenant nous avons donc deux questions distinctes : la première concernant les langues (de savoir à quel moment elles se séparèrent) et la deuxième à propos de l’obstination à construire la tour (même en l’absence d’une ville !).

La substance et l’ornement

Il nous semble que les deux questions sont liées et que nous pouvons trouver une réponse commune dans un seul et même principe.

L’homme est en permanence tiraillé entre le fond et les formes des offres de la vie. Par le fond, on entend tous les actes, gestes et choses qui en constituent la substance. Du moment que la substance est essentielle et vitale à la survie, généralement, elle est peu spectaculaire et ne jouit pas d’une grande visibilité. Or ce qui nous impressionne et émerveille ce sont justement les choses qui attirent le regard. Plus le bâtiment (ou tout autre objet) est grand, plus sa forme est originale et plus ses couleurs sont criardes, plus il sera admiré !

Dans l’absolu, les formes et les couleurs ont leur raison d’être lorsqu’elles viennent valoriser la substance.
Cependant, le besoin du spectacle dans la vie est si important que trop souvent la substance sera sacrifiée au bénéfice du spectacle. L’homme est déraisonnablement sensible aux décors, aux symboles et aux représentations et tient à ces phénomènes même lorsque le décor s’avère dépourvu de contenu, les symboles vides et les représentations ne représentent rien d’autre qu’elles-mêmes…

Langue et langage

On peut alors reconnaître une problématique similaire dans la communication par l’expression verbale. En effet, les textes cités nous permettent de faire une distinction entre d’une part la langue et d’autre part le langage (safa). Antérieure à la génération de la tour de Bavel, la Torah établit que les différentes peuplades possédaient déjà leurs langues respectives (lachon). Lors de l’érection de la tour, la Torah raconte que D. a confondu les parlers en utilisant le terme safa, qu’il convient de traduire par la notion de langage.

Que le monde puisse connaître simultanément l’existence de plusieurs langues reste un fait d’ordre technique. Il suffira alors la présence de traducteurs compétents ainsi que de dictionnaires pour permettre la communication entre les uns et les autres.

Par contre, lorsque les différentes langues refusent de s’accorder sur le sens véritable de tel ou tel mot, toute communication deviendra d’emblée impossible. C’est ce problème même auquel on se heurte régulièrement lorsque des personnes différentes du même pays utilisent – délibérément ou non – des mots précis dans un sens tout à fait personnel, à leur propre convenance !

Qu’est-ce qu’un monde où la culture ne correspond en rien avec les valeurs véritables des êtres humains ? Les gens se ruent vers les musées et les théâtres pour y admirer tableaux, sculptures et représentations, célébrant des qualités comme la générosité et le courage, sans que pour autant, dans leur propre vie, ils ne se sentent obligés de produire de la générosité ou du courage ! C’est qu’alors les arts sont devenus un substitut – voire une dispense – des exigences naturelles de la vie vraie, telle une tour en l’absence d’une ville…

Ce n’est certainement pas un hasard si nous avons vu en Europe que le pays de la sublimation de la culture s’est avéré simultanément la nation la plus barbare ! Pour s’exprimer avec un terme de ce même pays, la culture n’y a joué que la fonction d’un « ersatz » ! Les sociétés ne se battent plus pour des idéaux réels, mais pour obtenir la suprématie de la culture et on vivra un monde de guerre de cultures et de guerre de langues, mais surtout de guerre de langage où les plus nobles des idéaux humains ont été remplacés par de piètres icônes.

Les réserves et les hésitations qu’a le Judaïsme pour le phénomène de la culture datent donc du temps de la Tour de Bavel. Et l’homme de la Torah préfère, à travers ce que l’on appelle ici le moussar (éthique de l’autoperfectionnement) ou là la ‘hassidouth, (attention sur l’intériorité de la vie) se concentrer sur l’élévation spirituelle de l’homme lui-même.

 

Rav Y. Jessu

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