L’Humanité est restée ce qu’elle était

 

 

            Lisons L’Humanité en mars 1938. Un nou­veau pro­cès d’an­ciens com­pagnons de Lénine va s’ouvrir à Mos­­­­cou. Inculpés de complot trotskiste, accusés d’être des «agents de Hitler», ils vont être jugés en pub­lic, comme le furent d’autres lea­ders bolcheviques en 1936 et 1937. Marcel Cachin, le fondateur du Parti communiste français qui est aussi le directeur de L’Humanité, prend sa plu­­­me pour exprimer son point de vue. Il fustige les ennemis de l’URSS qui «élèvent leurs pro­tes­ta­tions insul­tantes contre les juges, contre les dirigeants de l’URSS, contre Staline». Il rap­pelle que «tou­tes les garan­ties de la jus­tice la plus démo­cratique sont ac­cor­dées en URSS aux ac­cusés». Puis il an­ticipe, dans sa conclusion, sur le ver­dict à ve­nir : «Et si le crime est prou­vé, s’il est avoué, alors qu’on ne s’éton­ne pas de la fermeté des juges! Qu’on songe plu­tôt à imiter la vigilance des magistrats so­vié­tiques con­tre les sa­bo­teurs et les traîtres à leur pat­rie[1].» Quelques jours plus tard, Cachin s’en prend violemment à Léon Blum et à Émile Vandervelde : ces deux social-démocrates sont «cités avec éloge par tous les réac­tionnaires et les fascistes» parce qu’ils «persis­tent à jeter la suspicion et l’out­rage sur les juges so­viéti­ques[2]». Sous le tit­re «Frap­pez impitoyablement!», le même nu­méro de L’Hu­ma­nité rend compte de l’impressionnante campagne organisée par le parti commu­niste français : on se mobilise à Issy-les-Moulineaux, à Aubervilliers, à Clichy, etc.

            Tandis que Cachin invite à «imiter la vigilan­ce des ma­gis­trats soviétiques», tandis que L’Hu­ma­nité se pâme d’ad­mi­ration pour les procé­dures judi­ciai­­res en vi­gueur à Moscou, tandis que les militants communistes exigent que les traîtres soient frappés «impitoyablement», des mil­­lions d’inno­cents choi­sis sur «quo­tas» régio­naux, eth­ni­ques ou secto­riels, sont déportés en Sibérie. D’autres échappent au Goulag, tout sim­ple­ment, parce qu’ils sont assassinés sur place : des dizaines de mil­liers de cad­res com­­munistes, dont les derniers survi­vants de la «vieille gar­de» du parti; des dizai­nes de mil­liers d’of­fi­ciers de l’Armée rouge, y compris les héros et les chefs de la Guerre civile ; plus géné­ralement, des cen­taines de mil­liers de citoyens, toutes pro­fessions et toutes nationa­lités confon­dues. Et pen­dant ces an­nées 1936-1938, qui sont particu­lière­ment sang­lan­tes dans la «patrie du so­cia­lisme», face au car­nage qui n’en finit pas, face à la ter­reur qui s’exas­­père, ce qui fut, à l’origine, le jour­­nal de Jaurès – oui, le jour­nal de Jaurès! – ne cesse d’en­cen­ser, en ter­mes tou­jours plus obséquieux, toujours plus com­plices, toujours plus criminels, le «grand Staline» qui mène le genre humain vers les lende­mains qui chantent.

            Les décennies ont passé et l’URSS s’est effondrée. Politiquement aban­don­né par ses électeurs, sociologiquement privé de la base ouvrière qui fit sa force, le parti com­muniste français lutte déses­pérément pour sa survie grou­pus­culaire. Il pra­tique à cette fin une virulence «antisioniste» qui lui per­mettra, pen­se-t-il, de con­server son emprise sur ces fameuses ban­lieues qui jadis étaient rouges mais qui au­jourd’hui, peut-on dire, se sont mises au vert… L’Hu­­ma­ni­té, quant à elle, a mo­der­­nisé son as­pect : techniquement, elle est intéres­sante et même plai­sante à lire. Mais elle ne s’est pas délestée des indigni­tés morales et des impératifs menson­gers qui, pendant tant d’an­nées, furent sa raison d’être et son pain quoti­dien.

            Lisons ainsi un article de Pierre Barbancey, daté du 31 mai 2018. Il exige l’annulation de la visite en France de Netanyahou, qualifié de «boucher de Gaza». Il évoque les manifestations de Gaza qui sont, selon lui, «populaires et pacifiques». Il montre comment les mani­festants «sont fauchés par les snipers israéliens courageusement cachés au som­met de dunes et qui font un carton sur ceux qui leur semblent intéressants : des porteurs de drapeaux pales­tiniens, des secouristes ou des journa­listes, pourtant aisément reconnaissables, des femmes et des en­fants. Un homme bien connu parce qu’avec sa carriole il vendait des boissons sur les lieux du rassemblement a été tué. Peu auparavant, un autre Palestinien qui circulait en chaise roulante après avoir été amputé de ses deux jambes suite à ses blessures a été, lui aussi, victime des tirs israéliens.»

            Barbancey évite d’indiquer à ses lecteurs que ces manifestations sont soigneusement orchestrées par le Hamas, le Jihad islamique et les autres groupe­ments fondamenta­listes et guerriers qui dominent, encadrent et exploitent la po­pu­lation gazaouite. Ces organisa­tions pouvant difficilement être qualifiées d’as­so­ciations démocratiques à doc­trine universa­liste et à vocation huma­nitaire, il occulte leur pré­sence, car elle porterait ombrage à son entreprise de béatifi­ca­tion victi­maire du peuple pales­tinien. Bar­ban­cey omet aussi de signaler que les «ma­nifes­tants» ser­vent de filet de camouflage et de cou­verture pro­tec­trice aux commandos surarmés qui engendrent et entretiennent le tumulte. Ils guet­tent l’oc­casion de franchir la frontière, de passer en territoire israélien et de s’intro­duire dans un ou plusieurs kibbouts fron­taliers. Leur but n’est pas d’y distri­buer des bonbons et des brochures explicatives, ni même d’y faire signer une pétition pour la paix au Moyen-Orient. Leur objectif est de s’y com­porter comme leurs homo­logues idéologiques se sont comportés au Bataclan et dans des dizaines d’autres lieux sur la surface du globe, c’est-à-dire d’y commettre un mas­sacre aussi reten­tissant, aussi monstru­eux que possible. Dans leur majorité, les Palestiniens tués lors de ces ten­tatives de péné­tration en territoire israélien appar­te­naient à ces mouvements d’assassins jihadistes, au Hamas notamment…  Ajoutons que plus de cent roquettes et obus de mortiers ont été tirés sur les agglomérations israélien­nes dans la nuit du 29 au 30 mai, ce qui ne corrobore pas la thèse, émou­vante mais grotesque, du mou­ve­ment «po­pu­laire et pacifique». Et mentionnons aussi les cerf-volants incen­diaires et les multiples arti­fices meurtriers dans lesquels le «pacifisme» pales­tinien, tout au long de ce mois de mai, a investi son ingéniosité créatrice.

            Barbancey est trop jeune, bien sûr, pour avoir connu Cachin. Il n’a pu bénéficier directement de ses leçons d’éthique journalistique. Et pourtant, il démonise les Israéliens, il angélise les Palestiniens, en 2018, avec une dextérité qui n’a rien à envier à celle dont Cachin faisait preuve quand il célébrait, en 1938, la droiture exem­plaire de la jus­tice soviétique… Oui,  L’Hu­ma­nité est restée ce qu’elle était.

Par ©Simon Epstein

Historien

Simon Epstein, né en 1947 à Paris, est un économiste et historien israélien.

Il est docteur en science politique de l’université Panthéon-Sorbonne (1990).

En 1974, il s’installe à Jérusalem (Israël), puis travaille comme économiste pour le ministère israélien des Finances.

Depuis 1982, son champ de recherche est l’antisémitisme et le racisme.

Professeur et chercheur à l’université hébraïque de Jérusalem, il y est directeur du Centre international de recherche sur l’antisémitisme.

Trois de ses ouvrages ont connu un fort retentissement en France :

  • Les chemises jaunes : chronique d’une extrême-droite raciste en Israël, 1990
traite de l’extrême-droite israélienne
traite du parcours des dreyfusards pendant la Seconde Guerre mondiale. Il établit qu’un grand nombre des défenseurs du capitaine Dreyfus, militants antiracistes parfois membres de la LICA et pacifistes de gauche, furent d’actifs partisans de la collaboration avec l’Allemagne nationale-socialiste, sans nécessairement être devenus antisémites.
revient sur le sujet du livre précédent à savoir les dreyfusards, militants antiracistes et pacifistes de gauche qui se tournèrent vers la Collaboration en le complétant par l’étude du parcours des antidreyfusards, militants antisémites et de la droite radicale qui s’engagèrent dans la France libre et la Résistance. Ce livre étudie un paradoxe, peu abordé par l’historiographie « classique ».

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[1] Marcel Cachin, «Le bloc des trotskistes et droitiers agents de Hitler devant la justice de l’URSS», L’Humani­té, 2 mars 1938. Cachin rappelle dans l’article qu’il as­sis­­ta, aux côtés de Paul Vaillant-Couturier, à un autre grand procès du même type, celui de Radek et Piatakov. Il pré­cise qu’il rendit compte de ce procès, dans le journal, «avec la plus entière bonne foi».

[2] Marcel Cachin, «Une infime minorité de malfaiteurs», L’Humani­té, 10 mars 1938. «Frappez impitoyablement!», est sur la même page.

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2 Commentaires
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Lumbroso

Très intéressant ce devoir de vérité historique mais comment
Contrer les fake News de l’Huma!!!
Quelle média française pourrait
Reprendre ces données ?

joke ka

Un torchon qui ne vit que des subsides versés par l’Etat…(c a d vous et moi.. »à l’insu de notre plein gré » hélas)