L’homme qui a humilié Qassem Suleimani

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L’homme qui a humilié Qassem Suleimani

Entretien avec le général Gadi Eisenkot, chef d’état-major d’Israël.

Gadi Eisenkot en 2014.CréditGili Yaari / NurPhoto, via Getty Images

TEL AVIV – «Nous avons atteint des milliers de cibles sans revendiquer notre responsabilité ni en tirer le moindre crédit.”

C’est ce que dit Gadi Eisenkot à propos de la campagne militaire non déclarée et inachevée de l’État juif contre l’Iran et ses supplétifs en Syrie et au Liban. Pour son dernier entretien en tant que chef d’état-major des forces de défense israéliennes, avant son départ à la retraite la semaine prochaine, le général a décidé de revendiquer cette responsabilité et de prendre au moins une partie de ce crédit à son compte.

La contribution intellectuelle principale d’Eisenkot dans cette campagne est le concept de «campagne entre deux guerres» – l’idée que des efforts cinétiques continus pour dégrader les capacités de l’ennemi prolongent le délai entre les guerres et augmentent les chances de les gagner quand elles surviennent. Il estime également qu’Israël doit concentrer ses efforts sur son ennemi le plus meurtrier, l’Iran, par opposition à des ennemis secondaires tels que le Hamas à Gaza.

«Quand vous combattez pendant de nombreuses années contre un ennemi faible, cela vous affaiblit également», dit-il.

C’est cette réflexion qui a conduit Eisenkot à devenir le premier général israélien à prendre l’Iran de front, en plus du combat mené contre ses supplétifs au Liban et ailleurs. Et c’est ainsi qu’il a réussi à faire ravaler sa fierté, du moins pour le moment, à Qassem Suleimani, le rusé commandant de la Force Qods d’élite iranienne, qui a piloté les ambitions de Téhéran d’étendre son hégémonie sur toute la région.

«Nous avons opéré sous un certain seuil jusqu’à il y a deux ans et demi», explique Eisenkot, se référant à la politique initiale d’Israël consistant à viser principalement des cargaisons d’armes à destination du Hezbollah au Liban. «Nous avons ensuite constaté un changement important dans la stratégie de l’Iran. Sa vision était de prendre une influence significative en Syrie en mettant en place une force pouvant compter jusqu’à 100 000 combattants chiites, venus du Pakistan, de l’Afghanistan et de l’Irak. Ils ont construit des bases de renseignements et une base aérienne au sein de chaque base aérienne syrienne. Et ils ont amené des civils pour les endoctriner.

En 2016, selon Eisenkot, Suleimani aurait déployé 3 000 hommes (iraniens) en Syrie, 8 000 combattants du Hezbollah et 11 000 autres troupes chiites étrangères. Les fonds iraniens consacrés à cet effort se sont élevés à 16 milliards de dollars sur sept ans. Israël a longtemps dit qu’il ne tolérerait pas la présence iranienne à sa frontière, mais la Syrie était désormais devenue un endroit où les lignes rouges (purement) déclaratives des autres pays semblaient facilement s’effacer.

En janvier 2017, Eisenkot a obtenu le consentement unanime du gouvernement pour modifier les règles du jeu. Les attaques israéliennes se spont transformées des événements quasi quotidiens. Rien qu’en 2018, l’armée de l’air a lancé un nombre stupéfiant de 2 000 bombes. En mai, Suleimani a tenté de riposter en lançant «plus de 30 – 32- roquettes vers Israël» (au moins 10 de plus que ce qui avait été annoncé auparavant). Aucune n’a atteint sa cible. Israël a riposté par un assaut furieux qui a touché 80 cibles distinctes de l’armée iranienne et du régime d’Assad en Syrie.

Pourquoi Suleimani – l’architecte subtil et déterminé des efforts déployés et largement réussis, par l’Iran pour s’implanter en Irak, au Yémen, à Gaza et au Liban – a-t-il fait une telle erreur de calcul? Eisenkot suggère une combinaison de confiance excessive, fondée sur le succès avec lequel l’Iran a sauvé le régime d’Assad de l’effondrement, et une sous-estimation de la détermination d’Israël à l’arrêter, sur la base du recul de l’Occident face aux provocations de Téhéran.

“Son erreur était de choisir un terrain de jeu où il est relativement faible“, dit-il. «Nous avons une supériorité totale en matière de renseignements dans ce domaine. Nous bénéficions d’une totale supériorité aérienne. Nous avons une forte dissuasion et nous avons la justification d’agir. “

«La force à laquelle nous avons été confrontés au cours des deux dernières années était une force déterminée», ajoute-t-il avec un peu de dédain, «mais ses capacités ne sont pas très impressionnantes».

Eisenkot semble avoir le même sentiment à propos du Hezbollah et de son dirigeant de longue date, Hassan Nasrallah. Le groupe avait conçu une stratégie à trois volets pour envahir et conquérir (même brièvement) au moins une partie de la Galilée septentrionale d’Israël : construire des usines au Liban capables de produire des missiles à guidage de précision, creuser des tunnels d’attaque sous la frontière israélienne et mettre en place une base militaire pour ouvrir un deuxième front du côté syrien des hauteurs du Golan.

Jusqu’à présent, le plan a échoué. Les usines ont été exposées publiquement et les tunnels détruits. Israël continue de s’attaquer aux positions du Hezbollah sur le Golan, le plus récemment le mois dernier contre un poste de renseignement dans le village de Tel el Qudne (qui n’avait pas été signalé auparavant).

“Je peux affirmer avec assurance qu’au moment où nous parlons, le Hezbollah ne possède pas de capacités [de missiles] précises, à l’exception de capacités minimes et négligeables”, a-t-il déclaré. “Ils espéraient avoir des centaines de missiles à moyen et long terme.”

Cela signifie qu’il est peu probable que le Hezbollah commence bientôt une nouvelle guerre avec Israël. Suleimani a retiré ses forces de la frontière avec Israël et en a retiré une partie de l’ensemble de la Syrie. La reprise des sanctions américaines a également limité la capacité de l’Iran à financer ses aventures régionales. Israël pensait également avoir obtenu un sursis lorsque John Bolton avait annoncé que les États-Unis ne se retireraient pas rapidement de la Syrie, entravant ainsi les efforts de l’Iran pour la construction d’un pont terrestre vers Damas, bien que ce renversement semble avoir été inversé.

L’Iran peut maintenant se tourner vers une autre base à construire. «Alors que nous les repoussons en Syrie», dit Eisenkot, «ils transfèrent leurs efforts en Irak», où les États-Unis ont encore des milliers de soldats. Grâce à Gadi Eisenkot, nous savons au moins que les Iraniens ne sont pas invincibles.

Bret Stephens

Par Bret Stephens

Chroniqueur d’opinion

Bret L. Stephens est chroniqueur d’opinion pour The Times depuis avril 2017. Il a remporté le prix Pulitzer du commentaire pour ses commentaires au Wall Street Journal en 2013 et était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post. @BretStephensNYTFacebook

nytimes.com

12 COMMENTS

  1. Que certains pays ne viennent pas nous dire que insulter israel est une liberté d’expression pour la turquie .
    “Liberté d’expression ” est la formule magique inventée par ceux qui n’ont pas la force de lutter contre les antisémites , pour se donner bonne conscience .
    L’antisémitisme est un engagement qui peut conduire à la violence physique et même au meurtre donc ne peut être qualifié de liberté d’expression .

  2. Tous ces gens qui nous ont toujours dit en tremblant : fais pas ci fait pas ça , tu vas énerver l’Iran et sa réaction va être terrible . Tout le proche orient va s’enflammer .
    Et l’Iran d’en profiter pour faire le gros dos et passer son temps à menacer jusqu’à faire trembler le sectraire général de l’OTAN qui est parti voir trump pour lui demander de ne pas faire intervenir l’OTAN en cas de conflit israelo-iranien.
    Et l’Iran de montrer de nouvelles armes tous les jours et de menacer sans cesse , comme par exemple sur le nucleaire : nos 100.000 centrifugeuses nouveau modele sont prêtes , nous allons aussitôt reprendre l’enrichissement de je ne sais plus quoi à plus de 25% . Etc etc …
    Trump est sorti de l’accord et les iraniens ont eu l’air d’idiots .
    ———–
    Reste la Turquie et ses attaques de merde contre israel . Comment l’OTAN peut-il accepter un tel membre en son sein ?
    Quand la Turquie insulte israel , c’est comme si c’est l’OTAN qui insulte israel en vertu de la solidarité entre ses membres . Israël devrait protester auprès de l’OTAN des attaques verbales qu’elle émet , a travers la turquie , à son encontre .

  3. […] La contribution intellectuelle principale d’Eisenkot dans cette campagne est le concept de «campagne entre deux guerres» – l’idée que des efforts cinétiques continus pour dégrader les capacités de l’ennemi prolongent le délai entre les guerres et augmentent les chances de les gagner quand elles surviennent. Il estime également qu’Israël doit concentrer ses efforts sur son ennemi le plus meurtrier, l’Iran, par opposition à des ennemis secondaires tels que le Hamas à Gaza. Lire la suite sur jforum.fr […]

  4. Je ne suis pas un stratège inné, mais pourquoi Israell n’aurait pas de bases tout prés de l’Iran par exemple à 500-1500 km ? Les iraniens auront beau dire qu’Israel ne leur fait pas peur. Là, ils seront obligés de réagir
    autrement, sachant que la supériorité aérienne d’Israel est une chose acquise pour de très nombreuses années. Ils se feront des cheveux blancs. ils seront moins sûr d’eux et comprendront que leur “aventure militaire” peut très bien se retourner contre eux…. Dans le contexte actuel, Israel aura beau être puissant, tout ce que vous voulez, mais cela ne changera rien. Un acquis : L’Iran ne cherche que la destruction d’Israel et croyez moi c’est leur unique but… Alors autant qu’il le sache, cela peut très bien commencer par leur anéantissement…..

  5. Gaddy Aïzencot s’est longuement expliqué dans une ITW à la 2e chaîne, vendredi soir. Il serait surpris de lire la conclusion de votre papier.
    Car invincible, l’Iran ne l’est assurément pas. Elle ne le sera pas avant très longtemps, malgré ses fanfaronnades et ses parades de paon. Elle fait appels à des ingénieurs tantôt soviétiques, tantôt nord coréens, et maintenant chinois pour cacher son faible niveau technologique. Sur commande, l’Iran est capable “d’inventer” un avion et de le mettre en “production” la même semaine…
    Mais voilà, la réalité se venge. Cruellement ! Quand Daesh a commis un attentat en plein Téhéran contre le parlement, les enrubannés qui y siègent ont décidé de frapper ! Alors qu’ils se trouvaient déjà en Syrie, ils ont 7 missiles de moyenne portée sur Rakkah. 2 sont tombés en Iran même, 2 autres Irak et en jordanie. Un autre quelque part en Syrie, et les deux derniers à peu près sur la cible…. A 8/10 km près ! Le tout sous le regard hilarant des radaristes de Tsahal.
    Non vraiment, le RAMATCAL sortant n’avait vraiment pas besoin de démontrer.

    • Conclusion du papier : nous savons au moins que les Iraniens ne sont pas invincibles. “Ne pas être invincibles” Et ça vous choque? En quoi serait-il “étonné”?

  6. Les mollahs savent parfaitement que s’ils se lançaient dans une aventure militaire contre Israël, ils s’exposeraient inévitablement à perdre le pouvoir car cette guerre n’aurait aucune justification pour le peuple iranien qui souffre déjà beaucoup et qui souffrirait encore davantage en cas de conflit armé. C’est ce qui est arrivé au tsar Nicolas lors de la 1ère guerre mondiale. La guerre est un moment dangereux pour les dictatures.

  7. L’éternel combat de Nemrod contre Dieu continue sous une autre forme. il a commencé à cette époque, mais au fur et à mesure que le temps passait et qu’il leur est apparu qu’ils ne pouvaient l’atteindre, ils ont transposé leur combat en divisant la cible principale en plusieurs types de tentatives comme Dieu a divisé et mélangé leur langage. La mythologie grecque à multiplié la divinité, le christianisme l’a mis de côté pour le remplacer par un fils (?), l’islam l’a récupéré mais lui a collé un homme que s’est intronisé prophète qui a oublié que c’est Dieu qui choisit son messager, tout cela parce que leur effort était vain, ils ne pouvaient atteindre Dieu, mais ils ont visé son texte, pour le mettre de côté et le remplacer par un nouveau dit testament, ensuite ils se sont attaqués à son choix, son peuple élu car lui est défini, visible, montré du doigt et pouvant être atteint. Beaucoup plus tard, une théorie fumeuse, celle de l’évolution qui n’est pas prouvée, a voulu démontrer son inexistence, car pas utile pour expliquer l’existence de l’humanité.
    Depuis 70ans, une prophétie s’est réalisée, le retour de son peuple élu sur la terre qu’Il lui a donné, ce qui prouve que Son silence n’était pas synonyme d’indifférence, donc : Dieu est de retour

  8. Les iraniens ont une volonté de nuire immense , leurs failles techniques et technologiques sont nombreuses , ils ont l intelligence de le savoir et c est pourquoi ils font tant d efforts pour se rapprocher de leur objectif .
    Israel a gagné une bataille , mais la guerre n est pas terminée , il faut desormais esperer que Trump les etouffe economiquement au plus vite et provoque l effondrement du regime , car ces barbares sans foi ni loi peuvent encore frapper fort la ou on ne les attend pas , je pense a de gros attentats dans le monde ,car c est la direction que semble prendre le fascisme iranien

  9. Nourrir le Crocodile , et faire l’Autruche, ça été depuis Les années trente ce qui a perdu l’Occident ….!

    À tel point que l’Amérique de Truman à du être forcée de venir militairement au secours de l’Europe envahie par
    le III eme Reich, grâce à D’ surtout et à l’attaque japonaise de Pearl Harbour en décembre 1941.

    Vouloir la démocratie pour soi et fricoter et faire du business avec les dictatures, et les fascismes islamistes hégémonistes et conquérants ….!
    Y compris quand on est soi-même attaque et envahit de l’intérieur par ces gemonies .

    Y a t il plus pervers en terme de politique , plus sournois comme comportement ?

  10. Pourquoi ne jamais aborder les motivations de pays belligérants et quels seraient les arguments pour désigner, à l’avance, les chances de succès de l’un et de l’autre ?
    Voici un pays qui tente d’entraîner son peuple, son économie, toute sa vitalité sur un idéal hégémonique, huilé au lavage de cerveau religieux et à de prétendues menaces d’un autre pays, de structure non musulmane.
    .
    Et un autre pays, tres avancé technologiquement, peu enclin à l’hégémonie et loin de vouloir imposé une quelconque religion, mais dont la détermination à survivre est sans aucune mesure avec celle d’un pays ou d’une entité qui vouerait sur une seule raison (antijuive,) dictée par un canon spirituel douteux, sa volonté de détruire.
    Qui, selon toute probabilité, sortirait vivant d’une telle imposture ?
    Quand donc le peuple iranien va-t-il se rebeller et se débarrasser de cette junte ?

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