Qui va protéger Afrin?

Ce n’est pas un secret que les Etats-Unis jouent un rôle d’équilibriste très délicat, quand il s’agit de maintenir de bonnes relations avec son allié de l’OTAN, la Turquie, tout en apportant simultanément un soutien aux Unités de Protection du Peuple Kurde (YPG) en Syrie, ce à quoi la Turquie s’oppose résolument, alors que se sont presque les seuls qui combattent le groupe terroriste Daesh.
Cependant, en pratique, on ne constate pas que ce jeu du balancier mène les Etats-Unis à adhérer aux fameuses « lignes rouges » clairement dessinées par la Turquie en Syrie, qui empêchent les YPG d’aligner ensemble et de relier tous les cantons du Kurdistan de Syrie (Rojava) en une seule et même entité contigue et quasiment autonome. La ligne Jarabulus-Azaz/Mare où les Turcs ont appelé à y établir une zone-tampon, correspond plus ou moins à la bande frontalière d’environ 100 kms entre le canton kurde syrien de Kobané et le canton d’Afrin à l’extrême ouest.
La Turquie a tracé sa ligne à cet endroit, fondamentalement parce qu’elle ne veut pas que les YPG dominent la frontière syrienne avec la Turquie. En particulier, cette partie subsistante de la zone frontalière est contrôlée par les milices islamistes et les Turkmènes que la Turquie soutient en Syrie.
Washington insiste pour dire que les USA comprennent les inquiétudes de la Turquie et dit aussi que c’est uniquement pour repousser les YPG à l’extérieur de cette zone frontalière. Mais, le problème est le suivant : adhérer à une telle politique consiste pour les américains à soutenir, pour l’essentiel, les Turcs dans leur volonté d’empêcher les unités kurdes des YPG nettoyer les bandes extrêmement dangereuses d’Islamistes tout le long de cette frontière internationale, tout en se refusant à prendre la moindre mesure afin de les chasser de là par leurs propres moyens. Et il faut bien se souvenir que certaines parties de ces zones sont occupées par des groupes comme Daesh, qui se trouvent à Jarablus, juste à l’ouest de Kobané sur le fleuve de l’Euphrate, et que la bras armé d’Al Qaïda, le Front Al Nusra se trouve à Azaz, juste à l’Est d’Afrin.
Ces deux mouvements islamistes utilisent ces zones pour attaquer les cantons kurdes. Depuis Jarablus, Daesh lancent des obus de mortiers par-dessus le fleuve contre des villages kurdes près de Kobané et à Azaz, Al Nusra attaque et encercle Afrin pour l’assiéger. Les forces armées turques ont ouvert le feu contre les unités kurdes des YPG, qui tentaient d’entrer à Jarablus, en traversant l’Euphrate, afin de faire cesser les tirs de mortiers contre leur propre territoire. Etant donné que la fameuse ligne rouge turque sert, de facto, de bouclier protecteur à ces groupes islamistes tout le long de cette partie nord-ouest de la Syrie, les YPG sont maintenus hors de ces zones et, de fait, la Turquie les empêche de combattre activement Daesh et le Jabhat Al Nusra, les pires extrémistes de cette guerre syrienne.
Un tel « status-quo » est intenable pour les YPG, pour des raisons évidentes. Pourtant, les Etats-Unis espèrent les utiliser en tant que première force terrestre – constituant l’épine dorsale des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) récemment formées – pour chasser en définitive Daesh de Raqqa et des autres parties de l’Est de la Syrie que ce groupe terroriste continue d’occuper.
Mais comment peut-on s’attendre à ce que les YPG dispersent autant de leurs ressources de leur petit budget pour entreprendre une offensive prolongée vers le sud contre Daesh, alors que deux de leurs fronts intérieurs sont attaqués et subissent un siège?
Le Président de la Région du Kurdistan, Massoud Barzani a récemment souligné la situation critique des Kurdes d’Afrin, alors que le siège qui isole cette enclave kurde empire et alors que l’approbation américaine des « lignes rouges » turques continue d’empêcher d’autres renforts des YPG d’arriver de Kobané pour les protéger.
Il est certain que si les Américains s’attendent à ce que les YPG poursuivent leur avancée vers le sud, ils devront leur fournir certaines garanties qu’ils prendront des mesures afin de neutraliser les djihadistes dans cette zone frontalière de 100 kms et de soulager la pression qui pèse contre le Kurdistan syrien. Cependant ni les Etats-Unis ni la Turquie ne veulent envoyer aucune de leurs troupes terrestres dans une telle zone (La Turquie est même réticente à employer son armée à fermer hermétiquement le côté turc de sa frontière), espérant plutôt apporter un soutien aérien à l’Armée Libre Syrienne, dont la corruption n’est un mystère pour personne. La seule conséquence de cette « alliance de l’OTAN » est qu’Afrin et Kobané demeurent en ligne de mire de ces djihadistes impitoyables et violents.
Des rumeurs circulent que les Russes ont accru leur soutien aux YPG à la suite de leurs relations en pleine détérioration avec la Turquie, depuis que ce pays s’est permis d’abattre un SU-24 en débordement sur son territoire. Et si les Russes peuvent garantir la protection d’Afrin et de Kobané, ils pourraient bien, en échange, devenir un allié privilégié des YPG, trahis par les atermoiements d’Obama. En particulier, si Moscou place un parapluie aérien au-dessus de ce territoire et permet aux YPG de nettoyer le secteur et d’en chasser Daesh et al Nusra, par leurs propres moyens, malgré les « lignes rouges » d’Erdogan ( et c’est quelque chose qui semble se vérifier puisque les YPG menant une contre-attaque dans la région d’Azaz ont reçu un soutien aérien). Moscou pourrait aussi larguer des armes et des munitions sans avoir à craindre de devoir apaiser les Turcs (bien au contraire), comme Washington s’y soumet.
Une telle conséquence est certainement de plus en plus probable, aujourd’hui que cela ne l’était encore il y a deux semaines (avant que la Turquie ne choisisse d’abattre un avion sans en mesurer les risques). Ce qui est certain depuis bien longtemps est que les attentes sus-mentionnées de Washington voulant croire que les YPG vont adhérer aux lignes rouges turques, pendant que les villes et villages kurdes sont bombardés par une filiale d’Al Qaïda et Daesh est totalement absurde et appelle de toute urgence à un changement fondamental de politique [on se doute qu’Obama ne fâchera jamais son relais Erdogan vers l’Iran].
Par Paul Iddon 9 décembre 2015
Paul Iddon est journaliste freelance et auteur politique au Middle East affairs, politics, developments and history.
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