La construction du récit historique de la Russie par ceux qui la gouvernent, la manipulation de sa propre histoire et de celle des autres sont des éléments constants dans l’histoire de ce pays, d’Ivan le Terrible à Vladimir Poutine en passant par bien des tsars et des premiers secrétaires.

Les processus contemporains, y compris la guerre menée par la Russie en Ukraine depuis le 24 février 2022, ont été nourris par ces constructions développées depuis des siècles. Le discours russe actuel se fonde à la fois sur la « politique de l’éternité » théorisée par l’historien Timothy Snyder et sur l’efficacité technique de sa propagande développée par Vladislav Sourkov, l’éminence grise du régime jusqu’en 2020.

Le récit de la politique de l’éternité

Dans The Road to Unfreedom : Russia, Europe, America, Timothy Snyder note :« L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2014 a été un rappel à la réalité pour l’Union européenne et les États-Unis. Et nous avons été nombreux à prendre au sérieux le doute orchestré par la propagande de Moscou qui moralement permettait l’inaction. »L’invasion du Donbass fut-elle vraiment une invasion ou une action de légitime défense ? L’Ukraine est-elle vraiment un pays à part entière ? Il suffit d’occuper l’espace public avec ces pseudo-débats pour qu’en soient évacuées les questions – qui devraient pourtant aller de soi – relatives à l’ordre juridique international. Snyder affirme que face à des phénomènes vécus comme de grandes surprises (l’invasion du Donbass en 2014 ou le référendum sur le Brexit), les Américains ont réagi soit en niant la réalité de l’événement (le prétendu événement ainsi construit va s’arranger spontanément), soit en adaptant une forme de fatalisme devant le mal absolu, qui permet lui aussi l’inaction :« La première réponse est un mécanisme de défense de la politique de l’inévitabilité. La seconde est le grincement que fait l’inévitabilité juste avant de se briser et de céder la place à l’éternité. La politique de l’inévitabilité commence par éroder la responsabilité civique, puis s’effondre dans la politique de l’éternité lorsqu’elle rencontre un défi sérieux. »

Les vertus politiques particulièrement méprisées: individualisme, intégration, nouveauté, vérité, ou égalité.

Cette idée d’éternité « place une nation au centre d’une histoire cyclique de victimisation » : le temps linéaire n’a plus de pertinence, et on suit l’itinéraire circulaire qui rappelle les mêmes menaces du passé. Le récit russe, dit Snyder, est fondé sur des idées philosophiques identifiables. Celles-ci sont la fin qui justifie les moyens mis en œuvre par le régime. En grande partie, ces idées sont celles d’Ivan Iline (1883-1954).Philosophe russe anti-communiste, à sympathies fascistes, ses écrits ont été interdits en URSS avant 1991. Pour Poutine, qui a organisé son ré-inhumation à Moscou en 2005, c’est un philosophe clé. Son orthodoxie sacrificielle et sa slavophilie semblent désormais omniprésentes dans la Russie de Poutine. Quand son œuvre est commentée par un média proche du Kremlin, Ivan Iline est montré comme un philosophe idéal pour ceux qui ont perdu la foi dans le libéralisme spontanément adopté dans les années 1990, mais qui veulent aussi éviter le totalitarisme. Il serait « un monarchiste modéré » qui ne tombe pas dans l’apologie de la « Sainte Russie », et un admirateur de Mussolini qui sait ne pas se laisser séduire par le national-socialisme. Quand Iline est en revanche analysé par Snyder, on comprend que l’UE, les États-Unis et l’Ukraine d’après le Maïdan incarnent les vertus politiques particulièrement méprisées par le philosophe : individualisme, intégration, nouveauté, vérité, ou égalité. Aujourd’hui, la philosophie d’Iline est développée et remise au goût du jour par Alexandre Douguine. Né en 1962, ce penseur opposé à la modernité contribue à la création d’un discours qui affirme l’unité de la Russie éternelle. Cet effort n’est pas nouveau et ne devrait pas être vu comme une simple réaction à des péchés récents de l’Occident, comme l’explique l’auteur d’une biographie de Staline et professeur à Princeton Stephen Kotkin« Bien avant l’existence de l’OTAN, au XIXe siècle, la Russie ressemblait à cela : elle avait un autocrate. Elle avait la répression. Elle avait le militarisme. Elle se méfiait des étrangers et de l’Occident. »

La mise en scène contemporaine de l’appareil de séduction

La Russie telle que nous la connaissons aujourd’hui a été largement façonnée par l’éminence grise du Kremlin pendant plusieurs années, Vladislav Sourkov. Sourkov, qui a travaillé dans le milieu de l’art d’avant-garde, aurait importé des idées de l’art conceptuel – avec ses contradictions assumées, ambiguïtés et non-dits – au cœur de la politique. L’historien et théoricien du néolibéralisme Philip Mirowski voit chez Sourkov l’exemple paradigmatique de la théâtralisation de la politique, guidée par le message que les divisions classiques entre la gauche et la droite n’ont pas de sens :« Sourkov a créé des alliances aussi bien avec des néonazis qu’avec l’opposition, et a ensuite laissé fuiter ce qu’il faisait, de sorte que personne ne savait si c’était vrai ou faux. En maintenant l’opposition dans une confusion permanente, il a pu créer un état constant de déstabilisation, ce qui rendait le contrôle plus facile. »C’est aussi Vladislav Sourkov qui aurait adapté les idées d’Iline au monde des médias modernes, selon Timothy Snyder. Le charisme de Vladislav Sourkov est légendaire. Tout comme son célèbre sourire de chat de Cheshire, selon le récit de Peter Pomerantsev, un spécialiste de la propagande russe moderne. Sourkov a fait ses classes auprès de « l’oligarque russe le plus élégant », Mikhail Khodorkovski. Il a dirigé la campagne publicitaire pour sa banque en 1992, où, pour la première fois depuis des décennies, on voyait la richesse érigée en vertu. Après avoir rejoint le Kremlin, le même Sourkov a été responsable de la campagne visant à convaincre le public du caractère criminel des actions de Khodorkovski et de la création d’une image convaincante du parfait inconnu qui devait remplacer Eltsine, Vladimir Poutine.

Vladislav Sourkov ( Source: le Temps)

Postmodernisme et cynisme politique

Aux idées de mensonge et de déni de la réalité connues en Russie depuis toujours, il a ajouté une dimension philosophique : le postmodernisme, qui postule la prétendue impossibilité de la vérité et l’omniprésence du « simulacre ». Il s’agit d’une construction originale bien que non inconnue dans l’histoire du cynisme politique : le relativisme absolu qui accompagne le conservatisme et le rejet apparent de ce même relativisme. Une position contradictoire qui a d’ailleurs séduit les droites européennes, notamment dans le centre du continent, mais, comme le montre l’exemple de Marine Le Pen, aussi en France. Depuis 2004, le régime politique autour de Poutine (et de Sourkov) s’est auto-désigné comme une « démocratie souveraine ». Deux notions présentes dans le préambule de la Constitution russe, mais détournées. Le fait que le régime russe soit démocratique devient ici une vérité incontestable, et toute tentative de vérification équivaut à une ingérence dans les affaires intérieures du pays, dit la journaliste et politologue Masha Lipman citée par Edward Lucas. Ce dernier, expert de l’Europe de l’Est, cite Sourkov affirmant que « la conscience culturelle russe est clairement holistique [et] intuitive, opposée à [la] mécanique [et] réductionniste ».

La démocratie souveraine

La démocratie souveraine devait assurer la stabilité de la Russie au moment de la transition, selon Sourkov. Elle est devenue un régime par défaut, grâce aussi au soutien philosophique de Douguine. Pour Sourkov comme pour Iline avant lui, « le peuple russe devait avoir autant de liberté qu’il était prêt à en avoir ». Et cette liberté est ici celle de se confondre avec la collectivité soumise à un chef. Sourkov semble avoir été depuis 2014 au cœur du travail de délégitimation du gouvernement ukrainien et de la promotion de la souveraineté sur les régions orientales de Donetsk et de Lougansk. Ses écrits témoignent d’une volonté de montrer l’autosuffisance idéologique de la Russie, qui, chaque fois qu’elle essayait de s’approcher de l’Occident, a été humiliée, aux yeux de Sourkov. Il y croyait : même au moment de quitter ses fonctions en février 2020, il a encore mis en cause l’existence de l’Ukraine en tant qu’État distinct. Les raisons de son départ ne sont pas connues – on sait simplement qu’il s’agissait justement d’un différend concernant le développement de la situation en Ukraine. En 2021, il alertait contre la déstabilisation de la Russie due à des pressions intérieures, liées notamment à la diminution des libertés publiques.

Affiche de propagande ( Source: L’Express)

Instrumentalisations et mensonges

Quand il fonctionne bien, l’appareil de propagande russe sait ce qui est cher aux opinions publiques à l’étranger, tout en stabilisant superficiellement les mythes sur lesquels il construit l’identité russe. Le mythe fondateur du dernier siècle est la lutte contre le nazisme. Après avoir collaboré avec Hitler dans le cadre du pacte germano-soviétique signé en août 1939, l’Union soviétique s’est inventé une virginité après « la trahison » du Troisième Reich le 22 juin 1941. Dans l’évolution de cette mythologie, Snyder détecte l’apparition d’un schizofascisme, où les vrais fascistes qualifient leurs adversaires de « fascistes », en instrumentalisant l’héritage mémoriel de la Seconde Guerre pour justifier la violence. Une étape de plus dans la « politique de l’éternité ».

Dans les discours des dirigeants de la Russie soviétique, dit Snyder, le mot fascisme a changé de sens

Dans les discours des dirigeants de la Russie soviétique, dit Snyder, le mot fascisme a changé de sens. Il ne s’agissait plus d’une émanation du capitalisme, qui pourrait donc éventuellement disparaître grâce à un changement de modèle économique. Il s’agit désormais d’une « éternelle menace venant de l’Occident ». Ce renversement apparaît avec force dans les médias russes depuis le 24 février 2022 : les Russes sont comme « des Juifs à Berlin en 1940 », selon la chanson du groupe Leningrad, alors que les Ukrainiens sont coupables de « génocide ». L’actuel propagandiste principal du Kremlin, Vladimir Soloviev, chrétien orthodoxe pratiquant, instrumentalise ses origines juives et réagit aux sanctions européennes prises à son encontre en affirmant qu’il est « visé parce qu’il est juif ». Et Vladimir Poutine va jusqu’à comparer les sanctions décidées par les Occidentaux aux « pogroms nazis des années 1930 contre les Juifs. » L’antisémitisme, que le Kremlin tolère parfaitement quand il émane de ses soutiens traditionalistes, est ainsi dénoncé de façon instrumentalisée dans la propagande extérieure.

Et l’arrivée du  » whataboutisme » ou la technique de la diversion

Le racisme subit le même traitement. L’antiracisme officiel de la Russie est un outil de la propagande, exploité par le _whataboutisme_ – une technique rhétorique consistant à détourner l’attention de ses propres fautes : what about… mais quid de… ? « Les Ukrainiens sont racistes, regardez cette vidéo ! ». Inutile de dire que ce type de pseudo-argumentation ne traduit en rien une lutte réelle contre le racisme, lequel est très prégnant en Russie mais sert à diviser davantage le camp d’en face, à faire de la confusion le mode de fonctionnement par défaut de l’espace public. Est-il futile d’examiner les enjeux – et les jeux – philosophiques dans le contexte de la guerre qui nécessite bien d’autres interventions, plus urgentes et plus concrètes ? Snyder rappelle une remarque troublante du poète polonais Czesław Miłosz :« Ce n’est qu’au milieu du XXe siècle que les habitants de nombreux pays européens ont compris, généralement au prix de souffrances, que les livres de philosophie complexes et difficiles ont une influence directe sur leur destin. ». À ce titre, cet examen ne semble pas indécent.

L’article a été écrit en coopération avec Niklas Mariotte, étudiant à la Freie Universität de Berlin.

JForum – The Conversation Anna C. Zielinska, MCF en philosophie morale, philosophie politique et philosophie du droit, membre des Archives Henri-Poincaré, Université de Lorraine

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