Le succès des séries israéliennes: pourquoi? (N. Hamou)

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Pourquoi Israël règne sur les séries ©Haim Yafim

Pourquoi Israël règne sur les séries? ( N. Hamou)

Sous forme de remakes américains d’abord, puis en format original, les séries télé « made in Tel Aviv » se sont imposées dans le monde entier par leur audace et leur qualité d’écriture. Enquête sur les secrets d’une « drama nation ».

L’immeuble niché en banlieue de Tel Aviv, dans le quartier high-tech de Kiryat Atidim, ne paye pas de mine. Mais le visiteur doit montrer patte blanche. Le siège de Keshet Media, l’un des principaux groupes audiovisuels privés du pays, se protège des indiscrets.

C’est ici que réside le secret du succès mondial d’« Hatufim », une histoire de prisonniers de guerre signée Gideon Raff, distribuée dans 65 pays, et qui a inspiré le célèbre remake américain « Homeland ».

Cette série, l’une des préférées de Barack Obama, a raflé en 2012 et 2013 la plupart des Golden Globes du genre dramatique tout en pulvérisant l’audience de la chaîne Showtime (« Dexter »). Et la maison Keshet, pilotée depuis seize ans par Avi Nir, veut tout faire pour rééditer l’exploit.

En ce matin d’été, la directrice de sa division drame et comédie, Karni Ziv, ne sait plus où donner de la tête. « On m’a même dispensée d’assister au Mipcom de Cannes en octobre ! » confie celle que certains scénaristes aiment à surnommer « The Artist ».

Sur sa feuille de route de juillet figure un projet aussi stratégique que prestigieux : le tournage près de Jérusalem d’une série réalisée en hébreu et en arabe pour le compte de l’américain HBO.

Un choix plutôt audacieux de la part du producteur et diffuseur de « Game of Thrones », « Les Soprano » ou « Sex and the City ». La chaîne câblée a certes affiché son ambition de lancer des séries « locales » (non anglophones), à commencer par une fiction en italien adaptée du best-seller L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante.

Mais lorsqu’elle s’est tournée vers Keshet pour lui demander de bâtir une histoire à partir de l’enlèvement et du meurtre de trois adolescents israéliens, l’un des évènements à l’origine de la guerre de Gaza de l’été 2014, beaucoup y ont vu une marque de confiance vis-à-vis de la créativité israélienne.

L’écriture du projet a été confiée à Hagaï Levi, le scénariste star du pays, qui avait déjà adapté pour HBO sa série psy « BeTipul » en « In Treatment », avant de créer « The Affair ». Pour la réalisation, le choix s’est porté sur Joseph Cedar, l’un des cinéastes les plus réputés de l’Etat hébreu (Beaufort, Footnote).

Consécrations dans les festivals

« Hatufim », centré sur le traumatisme des prisonniers de guerre, a inspiré « Homeland » ©Ronen Akerman

Cette coproduction hors normes sera-t-elle le prochain joyau audiovisuel de la création « made in Tel Aviv » ? Trop tôt pour le savoir…

Mais une certitude : depuis une décennie, l’engouement pour les séries télé créées en Israël ne se dément pas. Numéro 3 mondial dans la vente de formats non scénarisés (jeux, concours de chant, etc.), le pays s’est hissé dans le peloton de tête des exportateurs de séries (hors Etats-Unis), grâce à un savoir-faire dramatique reconnu.

Avec les contrées scandinaves, qui ont fait du « nordic noir » un genre à succès, il est devenu l’un des principaux pôles créatifs du moment. Pas moins de quinze séries israéliennes ont réussi à conquérir le marché nord-américain : un tour de force dont aucun pays européen ne peut se prévaloir !

Signe fort : les ventes internationales du secteur cinéma et audiovisuel ont quadruplé sur la période, à 267 millions de dollars. « Mais, désormais, ce n’est plus l’âge d’or du septième art israélien que l’on met en avant, mais bien celui de nos fictions TV », fait valoir Omri Givon, l’un des auteurs-réalisateurs les plus cotés du moment. Coauteur de la série « Hostages », ce quadra natif de Jérusalem au parcours d’autodidacte parle en connaissance de cause. Commandé par Keshet International, son feuilleton « When Heroes Fly », qui raconte les retrouvailles en Colombie de quatre vétérans de Tsahal, a reçu en avril le prix de la meilleure série lors de la première édition du festival français CanneSeries, sur la Croisette.

 

Dans la foulée, le festival phare du genre, Séries Mania, qui se tient désormais à Lille, a décerné au printemps, et pour la deuxième année d’affilée, son grand prix à une série israélienne : « On the Spectrum ».

Produite par la chaîne de télévision par satellite Yes, cette fiction décrit le quotidien de trois jeunes colocataires atteints d’autisme, un sujet grave traité avec humour.

L’an passé, le festival avait couronné « Your Honor », qui explore les dilemmes d’un juge intègre et respecté dont le fils, impliqué dans un accident de voiture suivi d’un délit de fuite, aurait tué un membre de la mafia bédouine.

Comment Israël, qui s’autoproclame terre promise des start-up, s’est-il imposé comme une « drama nation » ? Tout a commencé en 2005 avec « BeTipul », une série centrée sur un psychothérapeute et ses séances avec ses patients.

Développé pour la chaîne câblée Hot et adapté dans seize pays, dont les Etats-Unis où « In Treatment » est porté par l’acteur Gabriel Byrne, le show provoque une mini-révolution.

« Avec cette fiction au budget et à l’intrigue minimaliste, campée dans un lieu unique (le bureau du psy) et dont le ressort dramatique est basé sur les seuls personnages, Hagaï Levi a créé un véritable format combinant les principaux points forts de la production israélienne », se souvient Karni Ziv, qui a officié chez Hot avant de rejoindre Keshet.

En 2007, la grande grève des scénaristes qui secoue Hollywood tombe à point nommé pour les Israéliens. « La production américaine s’est alors ouverte aux formats étrangers. Et nous en avons profité », rapporte Gideon Raff, coauteur des séries « Hatufim » et « Homeland ».

« When Heroes Fly » a reçu en avril le prix de la meilleure série au festival CanneSeries – DR

La VO s’impose sur les plates-formes

L’avantage concurrentiel de l’offre israélienne fait mouche. Et pour cause : le budget d’un pilote de « Homeland » suffit à financer deux saisons de « Hatufim », dont chaque épisode coûte en moyenne la modique somme de 50 000 dollars…

Mais ce n’est pas tout. « On a très vite senti que ‘Hatufim’ reposait sur un concept à fort potentiel : l’effet que produit le retour d’un prisonnier de guerre resté de longues années en captivité », pointe Karni Ziv, rappelant que la série a été développée en parallèle en Israël et aux Etats-Unis.

Contre toute attente, ce sujet ultrasensible et récurrent dans l’histoire tourmentée de l’Etat hébreu a pu se transformer de façon à trouver une résonance outre-Atlantique, puis dans le reste du monde.

Reste que les feuilletons israéliens ne se contentent plus de voyager à travers la planète sous forme de remakes américains. Depuis environ trois ans, grâce aux plates-formes mondiales de VoD sur abonnement (Netflix, Amazon, Hulu et consorts), ils se visionnent sans modération sous leur format original. Exit (ou presque) la barrière de la langue…

Ce nouveau mode de consommation a favorisé le triomphe des séries israéliennes diffusées en VO, à commencer par « Hostages », le remarquable « False Flag » et surtout « Fauda » (« chaos », en arabe). Ce thriller sur fond de lutte antiterroriste, qui suit les membres d’une unité de l’armée israélienne composée de soldats déguisés en Arabes, est devenu un cas d’école.

 

Jamais ses créateurs, Lior Raz et Avi Issacharoff, n’auraient imaginé que cette oeuvre tournée en arabe et en hébreu réussirait à la fois à intéresser une chaîne israélienne (Yes), tenir en haleine les Juifs israéliens comme les Arabes palestiniens, et faire le buzz dans le monde entier.

Mais voilà, la justesse d’écriture de la série a convaincu Netflix d’en racheter les droits pour l’étranger. Et de commander deux nouveaux feuilletons américains aux coauteurs de « Fauda ». Au total, le géant du streaming aligne 20 séries concoctées par des talents israéliens, dont une saga pour ados, « Greenhouse Academy ».

Quel est le dénominateur commun des fictions par épisodes israéliennes ? « Des concepts puissants, des sujets universels, des scenarii solides, une intensité dramatique qui offre la place à de belles performances d’acteurs », répond Bertrand Villegas, cofondateur de la société genevoise The Wit, vigie des contenus audiovisuels.

Et aussi une incontestable audace dans le traitement de sujets d’actualité particulièrement douloureux pour les spectateurs, qui trouvent là en temps réel le reflet de leur quotidien, la toile de fond du Moyen-Orient et de ses conflits militaires servant souvent de catalyseur. Mais elle est exploitée à travers des trouvailles scénaristiques.

Dans « False Flag », cinq citoyens israéliens ordinaires se retrouvent ainsi « espions malgré eux » en découvrant un matin dans les médias qu’ils sont les principaux suspects de l’enlèvement d’un politicien iranien à Moscou.

La force du vécu

« Bnei Aruba » diffusé sur Canal+ a fait un vrai carton ©Federation Entertainment

En outre, les séries israéliennes aimantent un vivier de scénaristes issus de la douzaine d’écoles de cinéma que compte le pays. Et elles ont su se renouveler.

Leur traitement décalé ne s’applique pas uniquement aux intrigues bâties autour du Mossad ou de l’armée. Les thématiques de l’immigration, de la religion ou des couples gays, trois dimensions au coeur de la réalité sociale israélienne, nourrissent de nombreuses fictions. Une singularité locale à laquelle les créateurs israéliens prennent soin de donner une forme universelle.

« Miguel » – l’histoire d’un bambin guatémaltèque recueilli par un jeune gay qui rêve d’élever un enfant – aborde ainsi le sujet de l’adoption en cassant les codes. Elle aussi récompensée lors de CanneSeries, la série vient de voir ses droits rachetés par Canal+. Les auteurs de la dystopie « Autonomies » n’ont pour leur part pas hésité à transposer l’épisode biblique du jugement de Salomon dans un Etat hébreu scindé en deux par un mur, avec d’un côté les laïcs de Tel Aviv et de l’autre les ultra-orthodoxes de Jérusalem.

« Israël est un pays sous haute tension politique produisant des séries engagées qui n’hésitent pas à aborder des sujets dérangeants, frontalement ou avec humour », analyse Frédéric Lavigne, le directeur artistique de Séries Mania. Last but not least, nombre de fictions israéliennes, à l’image de « Miguel », s’inspirent de près ou de loin du vécu de leurs créateurs. « ‘On the Spectrum’ a été imaginé par Dana Idisis dont le propre frère est autiste, ‘Fauda’ a été conçu par deux anciens membres des forces spéciales israéliennes, pointe Danna Stern, la directrice de Yes Studio, promotrice de ces deux sagas. C’est sans doute aussi pour cela que nos histoires sortent du lot. Elles sont souvent écrites avec coeur. »

 

Il n’empêche que, pour s’inscrire dans la durée, le hub israélien va devoir faire preuve d’imagination afin de diversifier son business model. En l’absence d’aides publiques pour les formats TV, et alors que les recettes publicitaires des diffuseurs israéliens ne cessent de diminuer, la création locale cherche de plus en plus à trouver des financements alternatifs à l’étranger. Côté français, Federation Entertainment fait partie des interlocuteurs les plus entreprenants. « Nous avons procédé par coups de coeur et de manière opportuniste », confie aux Echos son directeur général, Lionel Uzan.

Coproductrice des séries « Le Bureau des légendes » et « Marseille », la société parisienne a commencé par codévelopper la deuxième saison de « Hostages », une série qui n’avait pas été renouvelée par son commanditaire israélien pour des raisons budgétaires. Un choix judicieux puisque ce feuilleton deviendra le premier format original d’Israël à être vendu en tant que tel sur Netflix.

« False Flag » : cette histoire d’espions malgré eux a été inspirée par l’assassinat du leader du Hamas, Mahmoud al-Mabhouh, à Dubaï en 2010 ©Keshet International/All Rights Reserved

Un vivier convoité par les Français

Federation s’est ensuite rapproché de Drama Team, une structure fondée voilà trois ans par deux vétérans de la production israélienne, Mosh Danon et Chaim Sharir, avec laquelle sera produite « The Grave », la nouvelle série d’Omri Givon.

Ce partenariat a débouché en mai sur un appel à projets auprès de scénaristes israéliens qui a recueilli plus de 400 propositions.

« Notre objectif est de mettre sur orbite au plan mondial entre dix et quinze séries conçues par des talents israéliens d’ici trois à cinq ans, en apportant du financement supplémentaire », précise Lionel Uzan, relevant que les séries produites par les Israéliens coûtent « trois à quatre fois moins cher » que celles conçues en France ou en Scandinavie.

Et « dix à quinze fois moins cher » que celles en provenance des Etats-Unis.

« C’est comme si l’absence de moyens décuplait la qualité de l’écriture. Il faudrait juste plus de temps de tournage pour relever le niveau de production à l’image », poursuit ce responsable, persuadé que la vague des adaptations d’histoires israéliennes va continuer de déferler.

C’est ainsi que Federation a racheté le format original de « Your Honor » dans le but de l’adapter pour une grande chaîne française…

Sachant que cette série israélienne fait déjà l’objet d’un remake américain sous la houlette de CBS Studio, qui mobilise Robert et Michelle King, les créateurs de la série « The Good Wife » pour le compte de Showtime.

De là à dire que le storytelling venu de l’est de la Méditerranée captivera le public européen en prime time, après avoir conquis Hollywood et les géants du streaming, il y a un pas.

« Au niveau de l’exploitation, les séries israéliennes restent encore perçues ici comme des produits de niche. Notre pari est que cela va changer », conclut Lionel Uzan. Le carton planétaire de la série espagnole « La Casa de papel » laisse à penser que la diversité culturelle gagne du terrain. Une tendance dont la création israélienne espère profiter à plein.

Nathalie Hamou / Correspondante à Tel-Aviv

 

Du 18 au 21 octobre, le Mucem, à Marseille, propose une programmation spéciale autour des séries israéliennes, avec des saisons intégrales, des épisodes pilotes, des courts métrages, des installations et des performances. www.mucem.or

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